T O U S D E S A N G E S

T O U S    D E S    A N G E S

3ème chapitre

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Will se coupa en se rasant. Il regarda le sang maculer le lavabo et bougonna comme jamais en voulant à la terre entière. « Chier ! » laissa-t-il échapper en inspectant la blessure.

Deux jours depuis cette dernière engueulade, et la colère n’avait toujours pas désemplie. Il était bien content de devoir aller jusqu’à Los Angeles livrer des pièces à une entreprise. Ça allait lui faire le plus grand bien. Et qu’elle n’essaie pas de l’appeler, il ne serait là pour personne durant au moins une semaine. « Qu’ils aillent tous se faire voir » maugréa-t-il dans sa barbe de deux jours, en se mordant la lèvre inférieure et en fustigeant ses fausses boucles qu’il trouva ridicules à son âge.

 

La bouilloire se mit à siffler lorsqu’il enfila son jean et une chemise. Il alla se verser un thé et attrapa le pain toast dans l’armoire à provisions qu’il lança sur la table. Le beurre de cacahuètes et la confiture de fraises allaient compléter son petit déjeuner qui de toute façon, n’était qu’un amuse-bouche, vu qu’il s’arrêterait dans le premier Dennys pour y gober des œufs agrémentés de pommes de terre sautées, servis avec une bonne tranche de bacon.

 

Il avala en quelques morses cet en-cas, rangea pêle-mêle dans le lavabo, pain, assiette et couteau sans même rincer la tasse brunie de théine indécrottable depuis le temps.

 

Il enfila sa veste et voulut partir lorsque le téléphone retentit tel un carillon. Il hésita un instant, croqua une pomme avec énergie en gardant la porte entrouverte et avec la désagréable et toute nouvelle sensation que s’il ne répondait pas à ce téléphone, il le regretterait toute son existence. Il hésita encore une seconde, fixant le combiné comme s’il découvrait pour la première fois de sa vie un téléphone, puis referma la porte de son bateau et retomba d’un pas enjoué sur le ponton.

 

 

*

 

           

L’infirmière prit le combiné des mains de Martha. « Êtes-vous certaine du numéro ? Voulez-vous que j’essaie ? » demanda-t-elle, devant le regard affolé de la mamie de Denis, semblant chercher des réponses au plafond. Elle ne répondit rien, la regarda fixement avant de lui reprendre le téléphone des mains, pour le serrer tout contre sa poitrine. « Ecoutez, madame Clouzot, je sais que vous venez de passer des jours difficiles avec l’enterrement de votre fille et de votre beau-fils, le souci pour votre petit-fils, mais je crois que vous devriez vous laisser aller maintenant. Vous voulez parler à quelqu’un ? » Martha tourna brusquement la tête vers elle, l’œil sombre et l’air menaçant. « Votre voisine est une gentille dame, je l’ai vue hier. Elle semble prendre bien soin de Denis, vous n’avez pas à vous en faire, et même si cela doit être très éprouvant pour ce petit ! » Martha ne réagit toujours pas. Elle espérait juste que Denis ne soit pas trop perdu, sans elle.

 

L’infirmière soupira, contrôla machinalement le goutte à goutte en le tapotant de l’index, puis quitta la chambre en s’arrêtant devant la porte. Elle se retourna, contempla un instant cette vieille dame venant de subir la plus douloureuse des épreuves qu’aucune mère n’ait jamais à subir, puis ferma la porte derrière elle en saluant une collègue qui allait à la pause.

 

            Martha resta inerte et figée un long moment, sentant le plastique du combiné contre son cœur. Elle inspira une grande bouffée d’oxygène, avant de recomposer le numéro qu’elle devait vérifier sur son vieil agenda, et en espérant qu’il soit toujours le même.

 

                                                 *

Johanna plaça ses écouteurs sur les oreilles avant d’allumer son IPpod et de s’élancer. Si elle n’aimait pas trop le froid que la bruine savait si bien léguer au petit matin à San Francisco, elle appréciait le calme que cela inspirait, et tout spécialement lorsqu’on courait dans un parc aussi somptueux que le Présidio. Là, au milieu des séquoias et des pins, plus rien ne semblait pouvoir venir perturber sa quiétude. Même pas Will.

Lorsqu’elle courait dans cet endroit paisible, seul le vent et les oiseaux avaient un impact direct sur elle et ce matin plus qu’aucun autre, elle était bien décidée à les laisser s’immiscer en elle, comme ensorcelée ou envoûtée. Elle longea un moment le bord de mer, faisant face au Golden Gate, et décida de rentrer après une bonne heure de course qui lui fit le plus grand bien.

Une fois passée l’épicerie coréenne à l’angle de la Chestnut Street et de Polk Street, elle hésita un instant, s’arrêta en se pliant en deux pour reprendre haleine, puis continua tout droit au lieu de bifurquer et de rentrer directement chez elle. Elle se vit prise d’une étrange et fort désagréable envie d’aller frapper à une porte. Une porte qu’elle ne franchit jamais plus depuis qu’elle la claqua il y a de cela plus de douze ans.

Elle courut toujours plus vite, se demandant même où pouvait-elle trouver autant de ressources en elle.  Elle franchit la rue tant redoutée en bien moins de temps qu’elle ne l’avait jamais fait, puis ralentit le pas jusque devant une magnifique bâtisse victorienne de couleur vert pâle.

Elle la contempla un instant, observa les petits rideaux semblant avoir été là depuis la nuit des temps, et leva le poing serré pour frapper à la porte en chêne massif de cette gigantesque maison de trois étages semblant receler tant de secrets.

*

                                                         

Will s’assit dans son van, lorsqu’il réalisa qu’il avait oublié son portefeuille et ses souhaits de congés qu’il avait préparés durant ces deux jours de calme. Il avait pris en considération les souhaits de Johanna même s’il venait de rompre pour la dixième fois et qu’il pensait qu’il ne la reverrait plus jamais.

Mais c’était plus fort que lui. Il ne pouvait faire autrement que de prendre en considération les jours que Johanna lui avait demandé de réserver afin qu’ils puissent aller à Vegas passer quelques jours dans un grand hôtel. Ils auraient pu aller chez la tante de Johanna, mais cette dernière avait un peu de peine à partager sa maison de sept pièces qu’elle occupait avec son Keitel adoré.

 

Il claqua la porte de son véhicule et marcha d’un pas sûr vers son bateau. Il accéléra le pas lorsqu’il entendit le téléphone carillonner, le cœur soudain empli d’espoir et Vegas semblant se rapprocher de plus en plus, ce qui le rendit soudain très joyeux.

 

Aussi, c’est une voix enjouée et pleine d’entrain, une voix bien décidée à tout pardonner et à tout oublier, qui résonna dans le combiné qu’il décrocha presque en l’arrachant tant il était excité.

-     Ne dis rien ma puce, je….

-     C’est moi William ! trancha une voix blanche.

-    Heu pardon, je crois que vous avez fait un faux numéro ! s’excusa Will, en se frottant nerveusement sa moustache et en piétinant du pied.

-    Ta mère ! trancha Martha, sentant venir monter un sanglot qu’elle tenta de dissimuler. »

Will resta silencieux. Il se laissa tomber dans le fauteuil, tout à côté. Il sentit des fourmis cavaler dans tous ses membres et son regard se troubla. Il posa son visage dans la paume de sa main, se frottant machinalement le front et se le tapotant de plus en plus vite comme s’il voulait se prouver qu’il était bien éveillé et ne rêvait point.

Il n’en croyait pas ses oreilles. Cette voix retentissait d’outre-tombe, lui sembla-t-il. Il laissa un long silence avant de baragouiner quelques sons ne voulant rien dire. Martha secoua la tête, inspira profondément avant de s’assurer qu’elle était toujours en ligne avec son fils. « Tu peux ne pas vouloir me parler ! commença-t-elle, en un anglais presque parfait, très nerveuse.

-     Je… Je ne sais pas quoi dire…  Qu’est-ce que tu veux ? se reprit-il, d’un ton sévère.

-     Oh, tu sembles encore plus nerveux que moi, mais je te demande de m’écouter !

-      Mais enfin… Quoi ? Quoi ! Comment ça t’écouter ?

-     Je sais qu’on ne s’est pas quitté en bons termes, mais tu admettras que tu as une tête de mule aussi !

-    Oh ! Mais j’y crois pas ! Qui est-ce qui n’a jamais voulu revenir me voir ici ? Et qui a fait la gueule quand j’ai essayé de te recontacter après mon histoire avec Noah ! Non mais c’est…

-     Ferme-là, veux-tu ! s’énerva Martha en lui clouant le bec. 

 

Will resta pantois à l’autre bout du fil. Il tenta de se révolter, s’emberlificotant dans ses voyelles, mais le timbre de la voix de sa mère ne présageait rien de bon, aussi, il décida de se taire et d’écouter ce qu’elle avait à lui dire. Mais il se réservait le droit de boucler le téléphone à tout instant, vu les antécédents de celle l’ayant si facilement abandonné. Il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir toujours autant que le jour où il vit partir son avion vers l’Europe, pour ne plus jamais la revoir sur le sol américain.

En un coup de fil, il était redevenu le petit garçon qu’il était, révolté et rageur, de l’eau plein les yeux et espérant qu’un problème technique ramènerait sa maman.

           

Il serra le poing, sentit ses mâchoires se crisper. Son pied battit toujours plus vite la mesure et tout ce qu’il entendit, aussi dramatique que ce fût, le laissa de marbre et sans la moindre émotion.

Impénétrable, sa carapace d’hier ne s’était guère attendrie depuis tout ce temps, et Martha le regrettait bien. Pour elle, Will avait toujours été un enfant secret et difficile. Irascible et ténébreux. Et elle savait qu’il avait le droit de décider de ne pas lui reparler et de ne plus jamais la revoir, mais ce n’était pas pour elle qu’elle s’inquiétait.

                                                                                                

 

*

 

Johanna se rebiffa comme les autres fois où elle tenta la chose. Elle laissa retomber son bras ballant le long de son corps. Elle n’avait pas le courage de sonner à la porte. Ce n’était pas encore le moment. Pas maintenant. Pas tout de suite. Et il faudra certainement encore bien des séances chez son gourou de psy avant d’oser franchir ce seuil, sans éprouver quelques sueurs froides à l’égard du maître des lieux. Elle le savait. C’était plus fort qu’elle.

 

Aussi, lorsqu’elle vit sous le perron de son immeuble, Will, recroquevillé en deux et assis sur l’escalier, une mine défaite, elle oublia bien vite ce qu’elle estimait être un handicap navrant et releva de l’index le minois de son affreux mais tellement attendrissant boy-friend.

-      Qu’est-ce que tu fous ici ?

-     Je…. J’avais envie de…. Tu me trouves borné ? dérapa-t-il, en laissant Johanna quelque peu perplexe, qui l’invita à entrer dans son bel appartement.

-   Quelle question, continua-t-elle sans se retourner et en ouvrant la porte, t’es certainement le bouc le plus entêté que je n’aie jamais connu ! vomit-elle d’un ton délibérément sarcastique, le regard plein de défi.

Il entra, lança sa veste sur le canapé et alla attraper le berlingot de lait pour se désaltérer. Il savait que ça dégoutait Johanna, mais il n’avait aucunement envie de faire des efforts ou de se retenir de faire du bruit et de roter, une fois sa soif étanchée.

-    J’te trouve dure Johanna ! lui reprocha-t-il, en s’essuyant la bouche avec sa main.

Elle secoua la tête en lui tendant un bout de papier ménage.

-    Tu m’emmerdes ! T’es venu pour quoi ? Pour te désaltérer comme un porc ?

-    Oh ! Fais chier cette gonzesse ! On ne va pas se r’engueu… On peut s’parler normalement pour une fois ?

-    Mais… je ne demande que ça ! finit-elle en enlevant son sweat et en allant chercher un linge à la salle de bain pour se déshabiller. 

 

Will l’espionna en catimini. La porte entrouverte de la salle de bain laissait à peine apparaître les formes de Johanna entrant dans la cabine de douche avec une élégance que Will ne pouvait réfuter. Cette femme était trop belle pour rester avec un connard comme lui. Il ne la méritait pas, songea-t-il, en se levant pour aller la rejoindre. Il laissa tomber ses habits sur le sol jusqu’à la douche, y entra doucement et avant même qu’elle n’ait le temps de se retourner pour riposter ou dire un mot, il posa ses deux grosses pattes sur ses belles mains d’artiste en les lui tenant contre les catelles et épousa la cambrure de son corps.

Elle n’essaya pas de s’échapper, Will avait les atouts et la manière assez convaincants pour qu’elle succombe à ses caresses que lui seul savait si bien prodiguer. La vapeur de l’eau chaude sembla les enrober dans un monde sensuel où plus rien ne pouvait les séparer. Dans ces moments de délices, lui comme elle ne comprenaient pas pourquoi ils se bouffaient si souvent le nez dans la vie de tous les jours. Se sentir si bien avec une personne, éprouver si fort ce qu’ils ressentaient en cet instant contrastait tellement avec leur vie de couple chaotique.

Will serra de plus en plus fort les doigts de Johanna avant de se laisser aller et de sentir sa belle se cambrer en un souffle court. Un petit instant de bonheur. Un petit cri de satisfaction qu’il aimait tant entendre.

 

Après l’amour, elle alla se verser un jus d’orange qu’elle descendit d’un trait. Elle rajusta son linge de bain avec grâce sous l’œil admiratif de son bellâtre, avant de se laisser tomber dans le canapé. Will, nu comme un ver, vint s’installer sur le fauteuil, en face d’elle et la fixa intensément. Il était ému. Johanna ria en laissant flotter sa chevelure et en secouant son linge pincé entre deux doigts comme si elle voulait sécher sa poitrine.

-     C’que t’es belle !

-    Ne crois pas que j’aie oublié, tu m’entends ! J’en ai vraiment marre, Will ! Je veux que ça chang…

-     Ma mère a eu un grave accident Johanna ! la coupa-t-il, d’une voix tremblante.

-      Tiens donc, c’est nouveau ça ! Et depuis quand est-ce que tu as une mère ?

-       Depuis toujours ! Enfin…

-       Ah ! Arrête de me jouer ton handicapé tu veux ! C’est quoi cette embrouille ?

-       Trop long à t’expliquer ! C’est compliqué !

-      Je ne suis pas une demeurée ! Je pourrais comprendre ! Alors ? D’où sort cette maman ?

-       De… de très loin !

-     Oui, ça j’avais remarqué que t’avais pris de l’âge et du bide, merci ! Sois plus précis chéri ! continua-t-elle, en posant ses mains sur ses hanches,  l’air querelleur.

-       Bah……… c’est trop compliqué ! Et puis ça va peut-être te choquer !

-       Je survivrai ! en attendant toujours la réponse adéquate.

-    Mais ça fait longtemps tout ça ! C’est de l’histoire ancienne. Ça n’a plus d’importance…

-    Ça n’a pas d’importance ! De l’histoire ancienne ? Ta mère ! La femme qui t’a mis au monde ! La pauvre diable qui a peut-être souffert le martyr pour accoucher de ton humble petite personne ! s’échauffa Johanna, toujours plus furax.

-    Oui, bon ! J’me suis mal exprimé ! C’que vous pouvez jouer sur les mots les gonzesses !

-    C’que vous pouvez être cons les mecs ! l’insulta-t-elle, en se tournant vers la fenêtre et en croisant les bras sous sa poitrine. Quand est-ce que t’allais me mettre au courant ? revint-elle à la charge en le menaçant de l’index.

-       Mais……..

-       Ah ! Mais c’est pas vrai ! Enfin… Je suis quoi pour toi ?

-       Mais arrête de te mettre dans des états pareils pour…

-     Me mettre dans des états pareils ? Me mettre dans des états pareils pour m’avoir caché depuis toutes ces années qu’une femme répondant au statut de ta mère se trouve quelque part ? Non mais je rêve !

-       Johna !

-       Va chier !

-       Et…… ton père ? tenta-t-il de lancer en guise de rébellion.

Il savait qu’il entrait sur un terrain miné et le seul regard de son amie suffit à l’en détourner. Il baissa la tête et eut envie de pleurer. Johanna avait cette fâcheuse habitude de le faire se retrancher toujours plus loin dans des contrés où il n’avait nullement envie d’aller. Et ça le mettait hors de lui. Au lieu de calmer le jeu, il se flanquait des coups bas et évoquait des sujets aussi sensibles que la relation houleuse de Johanna avec son père.

-     C’est sérieux Johna ! (Il laissa un long silence s’immiscer entre eux avant de sentir ses yeux s’embuer) Ma sœur et son mari ont eu moins de chance que Martha ! conclut-il, en baissant les yeux et en regardant ses orteils.

Johanna implora l’esprit le plus puissant pour la délivrer d’une telle situation et resta sans voix. Elle resserra son linge autour de sa poitrine, racla sa gorge et haussa les épaules.

-     Ta sœur ! Rien que ça ! Et c’est quoi la prochaine surprise, un moufflet enlevé par la mafia russe ?

-      Ben…

-      Quoi ? Ne me dis pas…. C’est pas vrai Will ! Ne me dis pas que t’as un gamin et que tu ne m’as rien…

-      J’ai un neveu Johanna ! 

 

Il se frotta le menton, méditatif, le regard évasif et lointain. Il observa une goutte d’eau longer son torse avant de terminer sa course dans ses poils en bataille. Il ne se sentait pas particulièrement triste, mais éprouvait une étrange sensation. Comme un malaise. En fait, il ne pouvait décrire ce qu’il ressentait. Et il en rageait.

 

Johanna se contenta de l’observer d’un regard empli de tendresse. Elle resta silencieuse un long moment avant de se lever. Elle vint se placer derrière lui et passa sa main dans ses cheveux. Il s’accrocha à ses doigts  et les serra toujours plus fort, avant de plonger sa tête contre son ventre. La chaleur de son corps sembla l’apaiser. « Je dois savoir autre chose ? » lança-t-elle en l’air et sans attendre vraiment de réponse. Il releva son museau, la fixa un instant, sans la lâcher, le regard brillant et empli d’une panique dont jamais elle ne l’avait vu habité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



21/05/2015
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