T O U S D E S A N G E S

T O U S    D E S    A N G E S

4ème chapitre

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Chapitre 4

Martha se releva péniblement pour s’asseoir dans son lit. Elle serra les dents lorsque son dos retomba contre le coussin. Les douleurs persistantes n’avaient pas diminué depuis l’accident. Il lui semblait même que cela avait empiré.

 

 

 

Elle observa les peupliers, dehors, bercés par le vent. La pluie avait cessé et les nuages se dissipaient dans le ciel gris. Elle contemplait ce spectacle comme si c’était le dernier qu’elle ne verrait jamais. Se mordit la lèvre inférieure, l’air soucieux.

 

Elle réfléchit à ce qu’elle allait dire. Mais surtout, à ce qu’elle n’allait pas dévoiler au petit. Fallait-il lui expliquer toute l’histoire et quand bien même, elle n’en avait pas la force. Jamais elle n’aurait pu se lancer dans des explications. Ce long parcours semé d’embuches était trop compliqué et Denis était encore sous le choc. Il n’avait plus dit grand-chose depuis la mort de ses parents. Aucune émotion ne pouvait se lire sur son visage. Il n’avait presque plus aucune réaction.

 

Martha se gratta le poignet et contempla les bleus que les ponctions lui avaient laissés. Sa peau lui semblait desséchée comme jamais.

 

Un corbeau vint se percher sur une branche, il sembla la regarder. Elle prit ça pour un signe. Un bon signe pour Denis.

 

 

 

Elle baissa les yeux et soupira. Elle était épuisée. Toutes ces tractations pour régler le dossier de son petit-fils étaient lourdes et insurmontables depuis ce lit d’hôpital. Il en fallut des téléphones, des demandes spéciales, des gratte-papiers plus intéressés à regarder leur montre qu’à écouter sa requête. Elle jura après ces fonctionnaires se cantonnant tellement bien dans leurs protocoles en tous genres. Elle les aurait bien volontiers tués pour certains… Mais elle y était arrivée. Elle pouvait attendre son petit-fils, l’air un peu plus décontracté et moins soucieux ce matin, car elle venait de recevoir l’accord du proviseur de l’école de Denis, dernière démarche et pas des moindres, qu’elle entreprit sans la moindre hésitation. Comme si quelque chose ou quelqu’un l’y avait poussée. Une force étrange semblait lui avoir donné l’énergie nécessaire et les astuces dont elle eut besoin pour arriver à ses fins. Et malgré la douleur, malgré son état, ce matin, elle était soulagée. Apaisée. Délestée d’un poids lourd même si tout n’allait pas s’arranger en un claquement de doigts. Tellement d’obstacles, tellement de choses pouvaient arriver et entraver ses plans. Elle croisait les doigts.

 

 

 

Lorsque la porte fut poussée délicatement, elle passa la main dans ses cheveux et inspira profondément en voyant Denis s’approcher de son lit. Elle racla sa gorge pour ne pas laisser transparaître les sanglots qu’elle retenait, demanda au garçon de venir s’asseoir sur le lit en tapotant le matelas, et le regarda un instant, la lèvre tremblante et les yeux brillants tant il ressemblait à son beau-fils.

 

 

 

 

 

                                                                      *

 

 

 

Depuis ce coup de téléphone, Will n’était plus le même. Et cela n’arrangea pas sa relation houleuse avec Johanna qui, pour sa part, lui reprochait d’entretenir tant de secrets. De ne pas vouloir raconter ce pan de son existence et de s’emmurer dans un silence empli de mystère. « Mais je suis qui pour toi, Will ? l’agressa-t-elle un jour ou il s’engueulait pour une histoire de places de théâtre. Si tu n’y mets pas plus du tien, je ne peux pas continuer comme ça, tu m’entends ! le sermonna-t-elle, en prenant sa veste pour partir.

 

-       Qu’est-ce que t’as, bon sang ! Tout ça parce que j’ai oublié de réserver les places pour ce soir ! C’est pas vrai…

 

-       Comment ça, qu’est-ce que j’ai ! Mais….. J’en ai rien à foutre de ces places de théâtre ! Enfin Will, je découvre soudainement que tu  as une mère en Europe et une demi-sœur….

 

-       Ah ! Fais chier !

 

-       Une demi-sœur qui vient de mourir dans un accident, et tu me demandes ce que j’ai ? Il me semble que c’est normal que je veuille en savoir un peu plus !

 

-       Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise, bordel ! Tu m’emmerdes avec tes questions ! Tu ne penses plus qu’à ça ! Tu ne parles plus que de ça ! C’est devenu une vraie obsession !

 

-       Et pourquoi, hein ? Pourquoi est-ce que ça m’obsède d’après toi ? T’es vraiment trop con !

 

-       Va te faire voir !

 

-       C’est ça ! Et toi tu peux aller te faire foutre ! »

 

 

 

 

 

Elle claqua la porte, marcha comme une folle jusqu’au parking de la Marina, et démarra en trombe, rouge de colère et pleine de rage. Elle s’engagea sur le Golden Gate et fonça jusque chez elle, ouvrit la porte comme une furie et plongea sur le lit en pleurant comme une gamine. Elle était fatiguée de tout ça. Elle se rendait compte que la situation s’aggravait de jour en jour. Et elle lui en voulait de ne pas faire plus d’efforts. De ne pas enlever sa carapace quelques secondes seulement, et lui expliquer ce qu’elle attendait tant qu’il lui dise. Mais Will était bien trop handicapé pour dévoiler quoi que ce soit. Et si elle se rendait bien compte que tout ça était plus fort que lui, elle ne pouvait être clémente et lui pardonner ses coups de sang qu’il ne contrôlait plus. Même si ses colères sonnaient vraies, que ce n’étaient pas des rodomontades jetées en pâture à la seule femme qu’il n’aimera jamais autant, elle lui en voulait. Ne pouvait plus l’adouber comme l’un des siens.

 

 

 

 

 

                                                                      *

 

 

 

Johanna trouva le bateau de Will vide, des affaires et des habits jonchant le sol un peu partout. Elle secoua la tête, rangea en gros ce capharnaüm avant de s’asseoir sur le lit en expirant devant tant de laisser aller.

 

Elle alla se verser un verre d’eau et le but d’un trait en haussant les épaules devant l’évier plein de vaisselle sale et des cartons de nourriture pré-cuisinée, répandus sur la place de travail comme des reliques à ne pas déplacer, de peur d’y trouver encore plus de mauvaises surprises. « Quel bordel » jura Johanna en attrapant un sac à poubelles et en y jetant toutes ces ordures avec rage.

 

Elle savait qu’elle ne devait pas faire ça, mais c’était plus fort qu’elle. Même séparés pour de bon, elle serait venue s’occuper du terrier de son nounours. C’était ainsi.

 

 

 

Durant une heure, le bateau trembla sous les assauts de Johanna, tantôt armée de l’aspirateur, tantôt de la brosse à récurer et du désinfectant.

 

 

 

Une fois terminé le plus gros, elle s’assit sur une chaise de la cuisine et fut attirée par une lettre cachetée de France. Elle regarda autour d’elle comme s’il y avait des yeux susceptibles de rapporter ce délit, la tira discrètement de son index vers elle, et en sortit la lettre, les yeux grands ouverts et le front plissé.

 

 

 

Si l’anglais utilisé n’était pas parfait, elle en comprit tout le sens et surtout la portée. Elle fulmina en silence, piétina le plancher de cette vieille carcasse avant d’aller défaire les habits qu’elle avait pliés parcimonieusement sur le lit, les lançant à travers la chambre à coucher. Folle de rage, elle laissa tout en plan et claqua la porte sans même la fermer à clé, sauta dans sa bagnole et démarra comme une folle sous l’œil amusé de James, arrosant ses bégonias et coupant les dernières fleurs de lavandes.

 

 

 

                                              

 

 

 

*

 

 

 

 

 

Will s’arrêta dans un motel afin d’y prendre une douche et de se reposer. Il était à la bourre, comme bien souvent, son truck n’en faisant qu’à sa tête.

 

            Les mains et la chemise noires pleines de cambouis, le dos et le visage en nage, il s’était penché sur le cas de Miss Dolly, le nom de son camion, durant plus de deux heures sans trouver de solution. C’est un routier du Wisconsin passant par là qui le sauva de l’arrêt forcé et peut-être bien du licenciement auquel il n’échapperait pas s’il devait un jour être remorqué. Il en voulait à Bill, son boss lui ayant refilé cette vieille carcasse mais il devait bien admettre qu’il ne changerait pour rien au monde son camion contre un autre.

 

           

 

            Il se débarbouilla le visage après s’être déshabillé, s’ausculta minutieusement comme s’il cherchait le malin habitant son regard. Il se trouva vieux et terne. Il se trouva minable. Et bien plus encore lorsqu’il se retourna en arrière et laissa défiler sa vie, tous ces projets non réalisés, ces non-dits lui ayant bousillé tant de moments, ces secrets qu’il n’avait jamais dévoilés, ces sentiments que jamais il n’était arrivé à divulguer. Oui, il était bien le minable qu’il voyait dans la glace et peut-être était-il venu le jour de regarder vers l’avenir et non piétiner un présent où il n’était guère heureux.

 

           

 

            Il s’installa au bar, commanda une bière et un T bone steak ainsi qu’une double portion de frites. Il était affamé. Il faut dire que depuis quelques temps, il n’arrêtait pas de manger. Se voyait un boyau sans fond. Mais là plus qu’aucun autre moment, il avait besoin de force pour faire ce qu’il s’apprêtait à accomplir.

 

 

 

Il se cura les dents après avoir dévoré son repas sans laisser la moindre miette, s’essuya les mains à son t-shirt le moulant d’une manière prêtant plus à sourire qu’à une quelconque admiration, se laissa tomber de sa chaise et se dirigea vers le téléphone, sentant son cœur battre comme jamais. Le trajet de ces quelques pas lui parut interminable et ses gros doigts gourds eurent toutes les peines du monde à composer le long numéro de Martha.

 

 

 

Une fois la sonnerie retentissant, il inspira fort, se frotta la main à son jean, nerveux et toussotant à plusieurs reprises sous le regard amusé d’un vieil homme l’observant de sa machine à sous qu’il faisait tinter sans répis.

 

           

 

« C’est moi ! » marmonna Will, emprunté et maladroit lorsque la voix de Martha retentit à l’autre bout du fil.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



07/06/2015
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