T O U S D E S A N G E S

T O U S    D E S    A N G E S

Appréhension

Appréhension   

Je l’ai tuée, ou presque, s’enticheraient et s’empresseraient de dire certains. Un mois après la parution de mon dernier livre, ma petite mère réussit à nous faire un arrêt cardiaque dans son jardin. Puis deux autres à l’hôpital. Est-ce le hasard à nouveau ? Un concours de circonstances ou le pouvoir des mots est-il si fort, si puissant que rien ne peut l’arrêter. Que tout, il peut surpasser. Que même la vie et surtout la vie, il peut mettre en danger.

Cet événement n’aurait pas autant de sens si elle ne m’avait dit une semaine auparavant en guise d’ultime rébellion : « Tu aurais pu attendre que je sois morte pour publier ton livre ! » Comme un reproche. Le dernier. L’ultime. Et voilà qu’elle s’écroule dans son jardin : son paradis, son poumon, son refuge, sa terre et certainement le dernier endroit où l’on penserait la voir s’affaisser de la sorte.

Heureusement, il y a du monde. On l’emmène à l’hôpital, on la perd, les blouses blanches s’agitent autour d’elle, les regards se consultent, les silences se concertent. On décide de frapper, de casser. Casser ce corps pour tenter de la sauver. On brise une côte pour mieux atteindre le cœur. Mais qu’ils n’aient pas peur, ces jeunes médecins, ce corps en a vu d’autres. Il est solide, dans ses petites formes de femme. La chair, cette chair-là connaît la douleur pour l’avoir côtoyée à bien des reprises. Et pas que la douleur physique. Elle la reconnaît, sait comment agir en sa présence, à n’en pas douter, pour avoir frôlé la mort plus d’une fois.

 

À l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais pas s’il me faudra rentrer d’urgence de Grèce, où je passe une semaine de vacances. Et étrangement, je venais de commencer ce récit, afin de répondre aux interrogations et à l’incompréhension des gens qui m’avaient donné leur avis sur le contenu de mon dernier livre. Les premières réactions à vif et celles qui sont arrivées à mes oreilles de vive voix, des réactions emplies d’émotion. Et surtout, une question revenant sans cesse : comment as-tu fait pour t’en sortir ? Te construire. Connaître l’amour. Parmi toute cette méchanceté, cette violence.

J’avais envie de leur répondre, car je sais combien cela est difficile, même sans avoir connu d’étranges et d’entortillées situations comme la mienne, de toucher à la grâce.

 

Mais pour l’heure, je crains le pire pour ma mère et suis très inquiet, vu son état critique. Je me pose plein de questions, m’interroge sur tout ceci. Je ne peux m’en empêcher… Et si je rentrais de vacances sans ne plus jamais la revoir. Ne jamais plus l’entendre. Devrais-je avoir des remords ? Devrais-je m’en vouloir ? Même si je ne devais me ronger les sens, il est clair que j’y penserais souvent, tout en sachant que je n’ai en rien besoin de me sentir coupable. Mais je sais que ce livre lui a fait mal, même si tout ce qui y est écrit dedans, elle le savait déjà. Et mieux que quiconque…

 

Ceci n’est pas la raison, non ! Pas ce livre. Pas ces mots, mais tout le reste. Tout ce par quoi ces mots sont arrivés. L’avant. L’usure, ayant tracé son chemin et semé ses jalons de souffrance. Tout ça, oui. Toutes ces histoires. Toujours les mêmes. Toute cette violence. Cette méchanceté et cette mesquinerie. Cette indifférence. Toute cette frustration accumulée, ces mots blessants, ceux qui la mirent à terre, qui la terrassèrent si souvent bien plus que des coups. Ces mots-là, oui, ceux-là répétés et répétés peuvent se targuer de l’avoir usée. Tranchants, cinglants, ne laissant que peu de place à  l’oxygène, à l’air, cet air dont on ne peut que manquer lorsque la tête est tenue si longtemps et si profondément sous des eaux aussi troubles.

Voilà ce qui fait mal. Voilà ce qui peut infliger de telles fêlures, ce qui peut essouffler un cœur, même le plus robuste. Même le plus endurant.

Seulement voilà, tant que les mots étaient lancés par cet homme, son homme, comme elle le surnomme, ça n’avait pas vraiment d’importance. Elle s’y était habituée. Tandis que soulignés par son fils, sa chair…celui qu’elle aime plus que tout au monde, ces mots prennent une toute autre ampleur, peuvent être meurtriers. Sont à coup sûr irrévocables.

 

Mais que je ne me laisse pas leurrer et embarquer dans une culpabilité infondée, car ce qui la tourmente le plus, c’est je pense et en premier lieu, cette violence distillée en décembre dernier. Lâchée sans crier gare et sous l’emprise de l’alcool. Pas même beaucoup. À peine quelques verres, mais cela suffit à laisser sortir le venin. Et de toute façon, il n’a jamais fallu cela pour cracher  du poison. Ça, c’est une excuse pour les bien pensants. Pour celles et ceux qui ne veulent pas vraiment ouvrir les yeux. Qui ont besoin d’excuses ? Moi, je n’en ai jamais eu besoin.

Cette violence, qui me paraît comme à son habitude, tellement déplacée. Que je refuse d’entendre une fois de plus, même de loin, même si je n’en suis pas la cible. J’ai mis une longue partie de ma vie à éviter tout ce qui touche de près ou de loin à cette animosité, à me poser nombre de questions et même, à me soupçonner d’être capable d’autant de méchanceté. J’ai côtoyé des gens avec qui il fut tellement bon de parler, communiquer, que je ne veux plus, que je ne dois plus supporter ce qui nous fit tant trembler à la maison.

Alors, je décide de ne plus venir jouer mon rôle. De ne plus jouer, tout simplement. Je décide d’arrêter ici cette mascarade, en lui disant que dorénavant, tout ce qui est repas de fêtes ou de famille, se passera sans moi. Ma décision est définitive. J’en ai assez de tout ce cirque au nom de la famille ou de l’image d’une pseudo famille, même si je sais qu’elle en forme quand même une, à sa façon. Assez, de faire tourner ce manège, car j’y ai aussi ma part de responsabilité, je ne dois pas l’oublier. Un manège que maman se donna toutes les peines du monde à faire tourner en maintenant les personnages place. Un manège sur lequel je montai sans mal, presque ludiquement, et que je contribuai à faire tourner. Contribuai à son œuvre de camouflage empli de fausses notes. Oui, je suis fautif. Fautif d’avoir au nom de l’amour, décidé de laisser perdurer cette illusion. J’aurais dû mettre un terme à ces simagrées bien avant. Mais on ne veut pas blesser plus qu’elle ne l’est déjà. On veut faire plaisir, car on sait l’importance que prend le sens du mot « famille ». On veut que la personne qu’on aime le plus au monde ait un semblant de bonheur puisqu’elle ne semble pas capable de l’apprivoiser.  Seulement, voilà, le toc est toujours démasqué un jour ou l’autre. Le faux dévoilé au grand jour et un prix est à payer pour cette entorse. Un prix extrêmement élevé. Exorbitant. Tellement exorbitant, qu’on pense qu’on ne pourra s’acquitter de cette fraude que par  la mort. Mais la mort veut dire que l’on est plus là. Après. Après tous ces mensonges, alors à quoi bon la craindre. Et pourquoi avoir peur de la défier puisque c’est avec elle, de toute façon, qu’il faudra nous arranger.

Je continuai, comme elle entreprit toute sa vie, à me mentir comme elle se mentit.

Elle, trouvant l’excuse qu’il vaut mieux un père, même le plus maladroit, même le plus exécrable des maris, plutôt que rien du tout. Un homme dont on s’arrange. Mais un panneau en papier mâché aux traits masculins aurait été suffisant. Il aurait moins fait mal.

Et moi, bien décidé, mais lucide tout de même, à ne pas heurter une mère de plus en plus aux abois.

 

J’aime à penser que la complicité entre un foetus et une mère est bien plus importante et puissante, que ce que l’on veut bien dire. Qu’une femme est capable de modeler bien des particularités chez son enfant, le façonnant, pour certaines, comme une arme. Une arme redoutable. Criant pour elle lorsqu’elle ne le peut pas. Frappant les murs lorsqu’il le faut et surtout,  étant doté d’une lucidité qu’on ne peut décidément pas prétendre dans une relation comme celle que vécut et vit toujours ma mère. Oui, je fus son arme, une arme de dissuasion, mais pas forcément pour dissuader ceux que l’on pense et comme l’on pourrait se l’imaginer. Une arme merveilleuse, lui donnant courage et force. Son rayon de soleil. Mais une arme redoutable, parce qu’émotive, indécodable et immaîtrisable.

Voilà, voilà ce qui arrive lorsque l’on vit et nourrit du faux, mais c’est banal me direz-vous. Tant de relations sont ainsi conçues, et si peu, vraiment honnêtes. Mais là n’est pas la question. Chacun son émotivité quant à telle ou telle situation. À chacun de se dépatouiller dans les méandres des sentiments. Certains les traversent sans même être éclaboussés par le plus petit éclat de sensibilité, tandis que d’autres sont comme des éponges, ils absorbent l’émotion sans en contrôler les retombées ni les effets. Pour grandir sans doute. Mourir sereinement, assurément. Évoluer, s’améliorer.

Seuls des êtres imbus de leur personne passent dans l’existence, tel un mirage. Déjà un souvenir… À peine un souvenir. Ceux-là paraissent si sûrs de ce qu’ils sont qu’on leur donnerait presque raison. Ils semblent ne pas souffrir de tout cela, y paraissent même indifférents, mais peut-on l’être vraiment ? Une carapace, c’est bien joli, mais il y a de la chair en dessous. Un cœur qui bat. Des désirs et des répulsions qui s’affrontent à n’en pas douter. Du moins, c’est ce que j’espère pour eux, même si j’ai quelques exemples qui démontreraient et prouveraient le contraire. C’est accablant, je sais, mais pourquoi devrais-je dire le contraire alors qu’il en va tout autrement. Je n’ai pas besoin de me rassurer à ce point. Et je ne suis pas de nature pessimiste lorsque je raisonne ainsi. Juste réaliste. Réaliste et vivant. Un vivant qui ressent et éprouve. Pour tous ceux qui ne le peuvent vraiment.

Comment se débrouillent-ils face à ce qui ressemble à de l’amour, ces inadaptés au bonheur ? Le connaissent-ils un jour seulement ? Peut-être le vivent-ils à leur manière. Ou n’en ont-ils tout simplement pas besoin…

Et s’ils se complaisaient dans leur univers ? Cet univers nous paraissant si froid, si vide. Si nous arrêtions de vouloir absolument faire d’eux, de pauvres âmes en peine. Si nous nous évertuerions à les prendre et les accepter tels qu’ils sont vraiment, sans vouloir en faire des écorchés vifs. Et si nous les reconnaissions à leur juste valeur. Celle qu’ils prévalent et font valoir tout au long de leur existence. Je sais que c’est humain : sauver la veuve et l’orphelin. Aimer son prochain… Mais je ne parle pas ici de religion, ni de conviction. Encore moins d’hypocrisie. Pas même de valeur morale. Je parle juste d’être humain. De comportements humains, animaux, bestiaux, dans le sens le plus large de ce que cela veut bien vouloir dire.

 Il va de soit qu’enfant, nous n’avons que l’instinct en qui nous fier. Un instinct terriblement efficace chez certains, capable de démasquer les êtres vils et mesquins dont il faut se détourner sans attendre d’eux une reconnaissance ou un changement à notre égard. A l’égard des autres, du monde entier. De la vie elle-même. Ce sont toujours les autres qui s’adaptent. Les autres qui s’effacent, qui se conforment devant ce genre d’individu. Allez donc savoir pourquoi…

Certains ne comprendront pas ceci. Ces mots. Ils percuteront une raison qui, s’ils y réfléchissent d’un peu plus près, n’a pas toujours sa place là où on s’imagine qu’elle devrait l’y avoir. Mais que puis-je dire à ces gens sinon que forcer, et je l’ai tant et tant répété à ma petite mère, n’est pas la panacée pour que ceux qu’on pense un peu perdus, recouvrent un soupçon d’émotion. D’humanisme, même si ce mot ne veut pas vraiment dire grand-chose. Est-on bon parce que par définition on est humain ? Je me réserve le droit d’émettre quelques doutes. L’histoire me donnerait raison,  à n’en pas douter.

Aussi le mieux à faire dans ces cas-là, est de se détourner de ces gens-là. Fidèle ou pas fidèle aux liens du sang. Un avantage pour ma part, car jamais je n’ai éprouvé le besoin inné de faire perdurer ces liens. Si nécessaire, je pourrais même m’en défaire. Je n’en ai pas vraiment eu besoin pour me construire, ce n’est pas en avançant dans l’âge, que je vais plus en éprouver le besoin. Mais je me laisse comme unique témoin à ces dires, le doute, car il ne faut jamais dire jamais. Ce doute m’ayant tant fait évoluer dans la vie. Aller de l’avant.

Je ne pense pas que des individus méprisants et froids, vides, aient beaucoup de doutes. En tout cas, ils ne le montrent pas et le cachent plutôt bien. Peut-être ai-je connu un extrême. Peut-être bien. Mais je crois sans trop exagérer que mes dires pourraient aisément s’attribuer à bien des gens, ailleurs. Dans d’autres pays. D’autres cultures.

 

Je me dis souvent qu’un être de cette envergure, dépourvu apparemment d’émotion ne nous mérite pas. Peut-être est-ce présomptueux. Moi, ce fut ma seule défense et la seule réponse à ma survie… Et lui adresser un tout petit peu d’intérêt quel qu’il soit, est déjà alloué trop de déférence à son égard. Après tout, ne nous a-t-il pas fait don de la plus parfaite indifférence, en des âges où une attention nous aurait particulièrement été bénéfique ?

 

Il y a bien assez de monde, mais ça nous ne le savons pas si jeune, car nos frontières s’arrêtent pour beaucoup au clan familial. Des petites lumières attendent de nous donner un peu d’éclat. Des joyaux qui mouillent nos mirettes d’émotion. Ceux-là nous méritent, si je puis m’exprimer ainsi.

Pourquoi donc s’acharner ? S’obstiner à absolument vouloir séduire le genre d’individu n’ayant jamais été capable de nous donner autre chose que du désintérêt et du mépris ? Pourquoi mettre tant d’énergie à séduire ce genre d’individu nous ayant tant et tant fait mordre la poussière ? Se peut-il que nous soyons à ce point dépendant du sang. De ce sang coulant dans nos veines et ne pouvant nous leurrer, assurément.

Pourquoi donc certains parviennent à s’en défaire, tandis que d’autres s’en acquittent toute une vie durant ? Pourquoi diable, rester avec des individus ne distillant rien d’autre que du venin ?

Mais sont-ils à blâmer ces soit dit monstres ? Après tout, eux ne forcent personne à les suivre dans cet abîme qu’ils paraissent si bien connaître. Même s’ils s’imposent en tyran fier de leur tyrannie, on a le choix. 

Alors pour les plus téméraires ou les plus suicidaires, c’est selon, on pardonne tout en redoutant, pour enfin s’habituer. Même à ça. Même à ce qui peut paraître le pire.

Ma mère y réussit plutôt bien. En tout cas, elle ne faillit pas à son devoir et songea même pouvoir le suivre dans cette obscurité en pensant peut-être s’y fondre et ainsi se rendre plus tolérable. Mais jamais elle ne le pourra. Elle restera toujours pour lui un éclat détonnant, un joyau. Son joyau à lui seul, puisqu’il réussit à l’isoler de tout ou presque. Qu’il faut abîmer et casser pour rendre plus supportable. Et lui pour elle, un caillou. Le plus sombre des cailloux qu’elle tenta tant et tant de rendre plus brillant. En tout cas, moins sombre, moins rugueux. Mais on peut être muni des meilleurs outils, polir durant des années la matière, cette dernière reste ce qu’elle est, quoi que l’on fasse.

 

Deux contraires. Deux opposés qui s’affrontent. Des batailles se fondant dans le monde. La vie de tous les jours. À la vie à la mort. Jusqu’à la fin et peu importe comment mais ensemble. Un jusqu'au-boutisme dans lequel je fus embarqué, bien malgré moi. Une devise de laquelle je dus bien m’accommoder, mais que je suis en droit de réfuter, il me semble. Qui est la victime ? Qui est le bourreau ? Qui supporte qui ? S’impose à l’autre ? Qui domine ? Est-ce celle qu’on pense fragile ou celui qui au contraire, donne l’impression d’être si fort ? Et si ce qui déterminait l’un ou l’autre de ces deux cas de figure n’était pas qu’une question de sexe, de muscles, mais simplement de pouvoir. Un pouvoir diabolique ou angélique, le résultat étant exactement le même… Un pouvoir qui nous dépasse souvent, qui découle plus de l’alchimie que d’autre chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



13/06/2011
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