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Chronique d’un Burnout annoncé

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Chronique d’un Burnout annoncé

 

 

                                                        Nouvelle

 

 

Didier Leuenberger

 

 

 

Chronique d’un Burnout annoncé

 

 

 

 

 

                Aujourd’hui j’en souris quelquefois, lorsque des amis me charrient mais ils sont peu, comme s’il s’agissait d’un deuil ou d’un tabou à respecter, d’une pudeur à avoir, car je puis vous dire que lorsque ça m’est arrivé ce qui était inimaginable pour moi je fus atterrée et mon corps tout entier vidé de sa substance. Je devins un mort-vivant, un être insipide et fragilisé.

 

 

 

 

Tout commença insidieusement ; la descente aux enfers m’apparut clairement lorsque je réalisai que mon chef était en train de faire du mobbing à mon encontre. Chaque jour un peu plus. À chaque séance une encoche, une petite humiliation ou une remarque sur un travail mal

fait ou pas terminé à temps, alors que mes collègues se permettaient ce privilège et se moquaient bien de la ponctualité. Toujours plus de boulot avec toujours moins de temps. Toujours plus de responsabilité avec toujours moins d’appui de mes supérieurs. Les dossiers se sont très vite accumulés, la lassitude, insidieusement imposée à moi.

 

 

 

 

Au début, on ne se rend pas bien compte, ni nos collègues directs ou nos amis ne remarquent ce changement en nous. Notre nervosité, notre irritation exacerbée, notre susceptibilité qui s’amplifient.J’ai commencé à avoir des maux de tête que je n’arrivais plus à soigner. Presque des migraines. Chaque jour un peu plus. Et toujours plus de peine à me concentrer. J’entamais un cercle vicieux en mettant la pression à tous les étages. Une maniaque du travail bien fait, consciencieuse et minutieuse, je ne comptais pas les heures faites le soir pour terminer des tâches en cours. Je restais des fois toute seule alors que la plupart des postes s’éteignaient. C’en était à flipper certains soirs dans ces bureaux vides.

 

 

 

 

Mais même ou plutôt, surtout avec de telles exigences, je n’arrivais plus à faire mon travail ni à remplir mes obligations. Quelque chose ne tournait pas rond. Vous savez, lorsqu’on est chevronnée et assidue comme je l’étais, la moindre remarque peut être déstabilisante. Capable de nous faire vaciller dans le vide et nourrir des doutes toujours plus troublants, car si nous étions appréciés en premier lieu, c’était bel et bien pour cette qualité. Le fait d’émettre des doutes envers cette preuve de confiance m’insupporta au plus haut point, et mon chef le savait bien. Ce fut sa porte d’entrée pour incendier la maison et faire disparaître jusqu’au dernier des souvenirs capables de me rassurer. Car le mobbing est une arme à répétition qui creuse toujours un peu plus dans le terrain qu’elle a commencé à attaquer.

 

 

 

Très vite, nos forces s’amenuisent, notre énergie s’estompe, notre moral s’assombrit. Nous sommes irascibles et ne supportons que difficilement les contrariétés. Même de toutes petites contrariétés. Nous voilà à cran en rentrant à la maison et ne supportant plus rien, pas même la télévision regardée doucement. Impossible d’être concentrée.On a beau se remettre en question, prendre des cours de yoga et ingurgiter des tisanes de valériane, rien n’y fait. Cet état est plus fort que tout. Comme si ce petit doute parti d’une infime remarque et d’un non moins minuscule constat, avait ébranlé toutes nos certitudes. Et la porte est ouverte à la mésestime de soi et au discrédit des valeurs en lesquelles nous croyions le plus. Une drôle de sensation pour une battante toujours prête pour de nouveaux défis. Le fait de décevoir celui ou celle dont l’opinion et le jugement comptent pour nous plus que tout peut être un moteur, mais également un facteur de stress et un outil efficace pour tout manipulateur décidé à nous ébranler.

 

 

 

 

La sensation d’être vidée, de ne pouvoir arriver à remplir nos obligations, à nous refermer sur nous-même, à nous isoler de tout et de tous, jusqu’à s’enfermer dans l’obscurité totale des heures durant en nous cloîtrant chez nous, est ce qui nous attend sans que nous puissions vraiment réagir. Nous sommes très vite affaiblis et ramollis. Plus de pep et d’énergie pour quoi que ce soit, plus de goût pour la fête ou tout autre événement culturel et social quel qu’il soit. La société tout entière nous devient insupportable et tout devient intrusif.

 

 

 

Nous sommes impuissants face à une telle tempête, sans aucun moyen de réagir. Les meilleurs conseils ne pourraient nous sortir de ce cauchemar, les sautes d’humeur, un vrai problème pour les collègues comme pour les proches. Le canapé et la télé deviennent nos

meilleurs amis. On se crée une vie larvaire dans un environnement nous paraissant sécurisé et apaisant.

 

 

 

 

Puis, un beau jour, à force de faire semblant, de se lever machinalement pour aller au boulot, de faire son job du mieux qu’on le peut avec toujours plus de retard et de peine à tenir le rythme après lequel les autres courent, il y a le clash. Nous nous accrochons au harnais de sécurité pour ne pas tomber, remercions les plus attentionnés de tenter de nous sauver, sans que nous puissions réagir, et lâchons ce cordon après moult déceptions et entretiens plein de remontrances. Nous lâchons ce filin nous reliant à nos pairs, le cœur serré et coupable de les abandonner alors que si peu en vérité tentent de nous tenir la main pour que nous ne sombrions pas.

 

 

Une fois lâchée par les autres, très vite, ils disparaissent de notre vie, le tic-tac obsédant de l’horloge résonne dans notre tête jusqu’à la faire bouillir et imploser. Et puis un matin, c’est le blocage total. La paralysie que nous n’arrivons pas à maitriser, submergée par les évènements et l’épuisement. Notre corps ne répond plus, nos jambes deviennent lourdes et ne sont plus capables de nous porter, notre tête est pleine, tout au moins nous semble-t-il. Nous tentons de nous débattre, de lever le petit doigt mais même ça ; nous n’y arrivons plus. Nous sommes obsolètes, bonne pour la casse. Un air de fin de vie nous fait frissonner, seule sensation que nous ressentons encore, mis à part nos apitoiements. Comme si le travail était toute notre raison d’être. Et alors que nos dernières forces tentent d’analyser et de nous faire réagir dans l’espoir de nous cuirasser, nous sombrons dans un sommeil lénifiant pour nous réveiller quelques mois plus tard, sans nous

souvenir vraiment de cette période de légère rémission mais en en ressentant tous les méfaits.

 

 

 

 

Les médocs nous empêchent d’éprouver la douleur que ces marques ont laissée dans nos chairs, et se dresse alors ce grand mur de réalité nous invitant à vivre demain. Mais comment ? Là est toute la question pour ne pas retomber dans cette cellule de dégrisement. Ce cachot des martyrs ou nous nous sentions en sécurité. La nuit n’est jamais loin, nous la connaissons bien, nous l’avons si souvent sollicitée. Nos espoirs relèvent la tête de temps à autre, nous pensons même être sauvée, avant que nous ne retombions soudainement sous cette chape, nous plongeant dans une noirceur risquée et périlleuse.

 

 

 

 

Nous décidons de retourner au travail, tentons de garder la tête haute, mais nous avons très vite l’impression d’être estampillée, d’avoir une marque sur le front. Nous sommes un poisson rouge au milieu des requins, le festin peut commencer, et ce ne sont pas nos nageoires qui nous sauveront. Nous serrons les dents, commençons à sentir les lombaires, la fatigue revenir au galop ; la nuit et la solitude s’inviter, nous prendre par la main. Nous pensons que c’est pour notre bien, jusqu’à ce que notre corps nous montre le chemin en somatisant à tout va. Cervicales et douleurs de dos, blocages et claquages en tous genres, nuits agitées, sueurs nocturnes, crises d’angoisse, reins déficients, etc.

 

 

 

 

Toutes les alertes sont allumées dans cette nuit interminable, que nous croyons éternelle. Nous souffrons et sommes pour ainsi dire sous anesthésie, tant notre corps veut mobiliser ses ressources pour sauver notre âme. Lui sait que sans cet élément indispensable qu’est le moral, nous n’irons pas bien loin. Il fait tout pour que nous gardions des sensations, car nos cervicales au bout d’un moment, nous donnent des

fourmillements dans les mains jusque dans les orteils. Ostéopathe, massage, psy, physio, médecin, acuponcteur, cures de plantes, régime alimentaire, fitness, sport, self défense, danse du ventre, thalasso, bains de boue, de lait caillé, de tomates, d’algues, photothérapie, Vegan, escalade, raquettes, ski de randonnée, sommet de plus de 4000 mètres, plongée sous-marine, vacances et weekends à gogo, etc, etc, etc., mais souvent en vain.

 

 

 

 

Cela prend du temps de ressusciter. N’est pas Jésus Christ qui veut, et qui plus est, les temps ont changé.

On utilise la carte de crédit à tout va pour notre bien, on fait les boutiques, on achète des fringues que l’on déteste le mois suivant, on fait une consommation effrénée de films en rêvant toujours et pensant de plus en plus que tout est réel, tout est vrai ; on prend des calmants et des somnifères à tout va, et l’on oublie même, pour les plus ébranlés, d’aller chercher les gamins à l’école. Le côté obscur de nous-même s’ouvre à nous, et l’envie de nous faire mal, physiquement peut nous titiller sans crier gare, la scarification n’est jamais loin, la pendaison, une bonne alternative...

 

 

 

 

Heureusement pour moi, et après avoir passé un peu tous les stades mentionnés ci-dessus, j’ai eu la force de rebondir, je ne sais comment ni d’où cela m’est venu, mais je l’ai pris comme une claque. Comme un miracle. Comme si un beau jour, mes yeux se rouvraient dans ce monde ci, avec la conviction d’y avoir une place et l’envie de me lancer dans quelques projets. Je ne vais pas vous dire que tout est rose, que je vis sous un arc- en-ciel et qu’il n’y a que des anges et des licornes autour de moi. Les incursions de la nuit sont fréquentes, les doutes, en perpétuel mouvement, mais je vais de l’avant, en me disant « Clotilde, t’es une sacrée nana ! », en considérant avec le recul tout ce par quoi je suis passée.

 

 

 

 

Voici ce qu'en dit un lecteur :

 

 

 

Décidément, vous êtes vraiment bon lorsqu'il s'agit de montrer, avec un style sobre et efficace, un morceau de psychologie, des premiers symptômes aux pensées les plus noires qui pourraient mener à un aboutissement funeste. Je vous le redis, j'aime beaucoup votre façon d'écrire. Bravo :)
Publié le 28 Septembre 2016
 
 
 
 

 

Plus sur le sujet ici : LE MANIPULARIUM EST EN ROUTE

Article sur les pervers narcissique ici : LES PERVERS NARCISSIQUES

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01/10/2016
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