T O U S D E S A N G E S

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EXTRAIT DU MANUSCRIT : "LE MANIPULARIUM". A MEDITER

Voici un extrait de mon dernier bébé qui risque de donner à réfléchir....

Construction en trois pans, il y a le narrateur qui raconte l'histoire, l’investigation du journaliste ainsi que des interview de travailleurs de tous bords et de tous milieux professionnels, toujours en rapport et en lien avec la folle descente aux enfers de Loris, le protagoniste de ce livre de près de 400 pages  à la recherche d'un éditeur...

Une photographie cinglante sur le monde du travail ou s'y mêlent articles réels et fiction, pour votre pur divertissement qui je l'espère, vous amènera à la réflexion....

Mais lisez plutôt cette interview d'un sociologue analysant le monde du travail...

A méditer !

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9ème Interview : Martin, sociologue

 

«Le monde du travail est impitoyable. Je vous mentirais si je vous disais le contraire. À l’image d’une famille, c’est un lieu où les gens se côtoient par obligation et qui ont de la peine, quelquefois, à se supporter les uns les autres. Un monde qui peut être cruel, enrichissant et agréable, mais où l’on peut également rencontrer les pires horreurs, les coups bas les plus infâmes … on peut être dans certaines situations, loin de l’image du travail épanouissant ou les gens se révèlent et divulguent leurs talents multiples, même s’il y a fort heureusement ponctuellement, encore de beaux moments d’échanges et des rencontres qui valent la peine d’être vécues.

 

Oui, le temps du travail où l’on s’y sentait comme à la maison, où le boss était un paternel prenant soin de ses employés comme si c’était ses enfants et respecté de tous est loin. Ce temps-là n’existe plus. Que vous vous le teniez pour dit une fois pour toutes.

 

« Les Trente Glorieuses ayant fait suite à la Seconde Guerre mondiale qui avaient permis que le bonheur et le travail puissent se rencontrer est obsolète. Vers les années 1970/80, le bonheur au travail fut revendiqué et l’on plaça la barre très très haut. L’individualisme, la direction par objectifs individuels, la concurrence cupide, la brisure des liens sociaux, l’explosion de l’appréhension de l’espace et du temps, ont fini par instiller de la souffrance dans le travail. Le travail aujourd’hui est devenu autant toxique que tonique[1] ».

Les startup jeunes et cools, comme ils disent, ne sont qu’une illusion, une chimère, ne vous fiez pas à cette image. Derrière chaque geek il y a un loup qui n’attend que le moment de devenir l’alpha.

 

Nos bêtes sauvages font pâle mine à côté de ce monde sans pitié, je puis vous l’assurer. Du reste, en voyez-vous encore beaucoup dans nos campagnes ou nos montagnes ? Inutile de préciser plus avant cette réalité, notre unique ours et nos dix-sept loups sont assez parlant pour comprendre le propos ci-dessus. L’humain ne pouvait que gagner, flanqué d’une agressivité et d’une brutalité sans précédent dans le règne animal.

 

Alors ? Me demanderez-vous, qu’est-il arrivé ? Pourquoi un tel changement ? Que se passe-t-il au sein de toutes ces entreprises et de ces institutions ? Quel est l’élément déclencheur ? Car, avant l’ère Rosenbaum, vous me l’accorderez, il était impossible d’ouvrir un poste de radio sans tomber sur un sujet relié à l’emploi. Et puis, pourquoi y a-t-il eu de plus en plus de PN (pervers narcissiques), de comportements inadéquats et corrompus, d'actions frisant l’acte criminel et je pèse mes mots, à la tête de toutes ces directions en déroute ?

 

Le monde du travail : des mots que l’on désire ardemment gamin, dont on a envie de faire partie le plus vite possible pour gagner notre indépendance et notre place au sein de notre belle et grande société. Des mots heureux, garants d’expériences fécondes et chatoyantes, instructives et formatrices. Un monde fait de rencontres, de discussions animées, d’éclats de rire francs et de plaisanterie, avec parfois des mariages à la clé ; mais aussi de moquerie, de méchanceté, de ségrégation, de racisme voire de violence. Un monde mesquin où les gens qui sont au pouvoir, pourront être des arrivistes et des opportunistes.

 

Un basculement s’est produit depuis environ vingt ou trente années. Doucement, insidieusement, la machine s’est mise en marche, avant que la mondialisation n’explose et que les façons de travailler évoluent du tout au tout grâce aux (ou à cause des) technologies et de la robotisation, mais pas que... Pas forcément dans le bon sens je vous l’accorde, mais évoluant de concert avec les pays les plus influents de la planète, jusqu’à se perdre, et n’avoir plus comme seul mot à la bouche que : le rendement. À croire que nous avons été, nous et nos parents, des profiteurs tout ce temps, trop payés, trop nombreux, trop flemmes, trop tout… À quand les robots ? Et que faire d’une population toujours plus nombreuse, alors qu’on réduit drastiquement les emplois et faisons crever les quelques malheureux restants en poste et supportant les contraintes en serrant les dents pour ne pas devenir dingue. "La quatrième révolution industrielle" est en marche, et les solutions envisagées ou proposées seront la clé de la survie des humains déjà fortement dépendants des machines.

 

À l’image du monde, tous ces endroits où l’on se sentait si bien, en sécurité, à l’abri de tout, à l’aise et en bonne compagnie ou juste pas seul, se sont transformés en d’étranges laboratoires où les conditions se sont dégradées sans que les gens  réagissent vraiment. Et je ne vous parle pas des conséquences. Je ne vous rappellerai pas ici les suicides de France Telecom, les paysans esseulés : des paysans, bon sang, pétant un câble, épuisés jusqu’à se donner la mort ; de nombreux travailleurs aux abois… Les banques défaillantes coupant sans concession dans le personnel et accumulant les fautes professionnelles, les dernières anicroches entre le staff de l’aéroport de Paris et leurs dirigeants. Le cauchemar d’un quasi lynchage n’était pas loin de rappeler le temps du coupable mis au pilori et l’on peut s’étonner qu’il n’y ait pas plus de comportements du genre. Mais continuons dans ce sens et je puis vous assurer sans être devin, que les faits divers deviendront monnaie courante… les suicides ? une simple manifestation du malaise ambiant, et les « pétages de plomb » : les révélateurs d’une exacerbation malsaine. Je ne parle pas de terrorisme, mais bien de travailleurs.

 

Si les emplois étaient nombreux, durant les sixties et les seventies, et les changements aisés, il n’y en avait que très peu qui franchissaient ce pas et osaient convoler vers un autre boss, voire, vers une autre activité. Les ouvriers vouaient fidélité et allégeance à leur patron. Un autre rapport les liait, une relation plus franche et plus directe. À moins que la vie ait été tout simplement plus insouciante, les codes, plus élémentaires.

 

Ouvrier… ce mot que l’on n’emploie plus aujourd’hui, et dont les parents étaient si fiers, tellement respectueux, que pour les enfants, rien d’autre comme avenir n’était envisageable. Rien d’autre que suivre les pas de ces bons et loyaux travailleurs. Et c’est ce qu’ils firent, début quatre-vingts alors que les grands changements se mettaient déjà en place. S’ils avaient tous en eux ces valeurs et les respectaient, la grosse machine à fric était en marche. Mais personne ne vit vraiment venir cette mondialisation rampante les encerclant déjà à cette époque de toute part, jusqu’à les attraper au lasso pour les aligner dans les rangs d’une organisation sociale bien rangée prête à les étrangler. Un mécanisme auquel il était et il est toujours d’ailleurs, inconcevable de réchapper, tant cette pieuvre nous fait tous dépendre les uns des autres, et je ne parle même pas ici des actionnaires sans scrupule ou de la pharmaceutique et son empire, non. Je parle d’une machine si compliquée, si imbriquée, qu’elle en devient incontrôlable et rase tout sur son passage. La chute n’en sera que plus violente.

 

Nous n’avons pas réagi lorsque les bouchers ont commencé à se raréfier dans les villages et les villes, les petites épiceries à diminuer comme peau de chagrin, les boulangers à rendre leur tablier et les couturières à fermer boutique. Personne ne broncha vraiment, trop occupé à découvrir ce nouveau monde qui s’offrait à nous. De beaux et pimpants centres commerciaux ventant les prix les plus bas sans se soucier de la qualité. Et qu’est-ce que cela a donné ? Des lasagnes faites avec de la viande avariée et d’origine douteuse. Plein de promesses, bon pour les finances et l’ivresse d’une agonie annoncée pour les petits commerçants, que nous ne vîmes et ne voulûmes anticiper. Aveuglés par les profits et les économies. Fendant l’air comme un rapace, ouvrant la boîte de Pandore et rendant maboul, la plupart d’entre nous.

 

Le monde du travail n’est pas une simple affaire. Comment pourrais-je le décrire pour les novices en la matière, sans trop les effrayer. Comment l’expliquer à nos enfants pour ne pas les rebuter ? Les épouvanter. Je m’interroge souvent sur la question. Et je n’y trouve guère de réponse rassurante. Mais comment en est-on arrivé là ? Comment se peut-il qu’il y ait eu un tel dérapage ? Qu’un environnement qui tout de même, nous prend la plus grande partie de notre temps soit devenu d’une dangerosité aussi virulente. L’ambiguïté actuelle est très déconcertante et l’hypocrisie des politiciens et la responsabilité qui leur incombe n’ont jamais été aussi sérieuses qu’à ce jour ; paradoxalement,  ils ne se sont jamais sentis aussi peu concernés par le problème, car ils sont tout simplement dépassés et impuissants, les lobbys et les grandes multinationales étant toutes puissantes. Mais avec l’affaire Rosenbaum, peut-être que la révolution est en marche.

 

Le travail, c’est quoi ? Lorsque je me suis mis en tête d’analyser ce qu’on vit au sein de toutes ces entreprises, je savais que ce ne serait pas simple, car, comme les couleurs de peau, les religions et les cultures, il y a autant de manières d’être que de façons d’appliquer ce qu’on nous inculque. Tout est une question de valeurs. Il est loin le temps où l’on travaillait juste pour sustenter les siens et avoir un toit décent, aujourd’hui on parle de réussite, de réussite à tout prix, de carriérisme à outrance jusqu’à tomber dans une mégalomanie irréversible. Quel dommage que l’on oublie si vite cette période difficile à coups de jambon cellophané et de légumes trop riches en pesticides. Mais le travail, pour aller au plus simple, à cette période, avait tout simplement du sens. Nous savions pourquoi et pour qui nous travaillions. L’emploi d’aujourd’hui est tout autre et les tâches qu’on nous demande sont dénuées de sens pour l’humain affamé que nous fûmes dans le passé. Terrien avant tout, se soumettant à mère nature pour en tirer les fruits et solliciter sa générosité.

 

Enquêter sur ce monde, ou plutôt, ces mondes, ne s’avère donc pas des plus facile, et je ne prétends pas en avoir fait le tour, mais si je peux apporter une pierre à l’édifice de la compréhension pour nos jeunes ; éclairer de ma petite lumière ce maelstrom où bien des gens se perdent, alors ce sera déjà ça. Ce ne sera pas rien, car finalement, dans ce pays du secret bancaire (avant qu’il ne soit partiellement aboli), du culte du travail et de la discrétion, ne pas travailler, être viré ou ne pas gagner des mille et des cents, se plaindre, ou étaler notre vécu au grand jour ne se fait pas, il faut que vous le sachiez. Mes documents, mes recherches et tous ces témoignages seront pris comme des attaques directes pour certains. Et spécialement les institutions sociales. Pour le privé, c’est différent, eux s’en balancent de mes observations. Ils n’en ont rien à faire, disons-le tout net. Mais ils sont aussi beaucoup, beaucoup et excusez-moi d’insister, beaucoup plus clairs et radicaux dans leurs actions. Que ça fasse mal ou non. Que ça détruise des vies ou les soutienne.

C’est bien pour cela que je suis resté cantonné au social. Souvent c’est un clan, un peu comme une famille, qui ne tolère que difficilement qu’un des siens se rebelle. Mais il y a, et ce depuis toujours, une espèce de culte du silence et de la retenue −et pas qu’ici − nous amenant tous à nous taire, plutôt qu’à aboyer. À nous coucher plutôt que de mordre. Comme une logique structurée à ne pas bousculer. Un univers à protéger à tout prix, comme si nous étions garants de sa longévité en le préservant et en prenant la noirceur de certains évènements comme un jeu. Du reste, les derniers temps, juste avant que n’arrive le cataclysme Loris, et excusez-moi d’employer un tel terme, les gens parlaient de  « burnout » et de dépression comme s’ils disaient qu’ils allaient cueillir des pâquerettes. Cela faisait partie de la vie, c’était accepté, assimilé au grand dam de bien des médecins ayant tenté de s’insurger contre cette banalisation du mal. C’est tout simplement devenu banal, presque une normalité si je puis dire, dans bien des situations. Lorsque les assurances s’en mêlèrent, alors là, ce fut le pompon. Je crois que le monde n’a jamais été aussi contradictoire que ce qu’il fut et est encore aujourd’hui, ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Au moyen âge ou à l’époque des hommes des cavernes, tout était beaucoup plus direct, beaucoup plus intègre et simpliste. « Toi j’te veux ! Toi t’es mort » c’était aussi simple que ça ou à peu de chose prêt. Mais en ces temps modernes, où les droits de l’homme sont de nobles sentiments quoiqu’attaqués de toutes parts, il est plus difficile de s’y retrouver.

Le social est une magnifique idée, mais, et je suis désolé de le dire, elle a tendance à affaiblir les humains, au sens viscéral du terme. Je parle ici de la vie à l’état pur, avec toute la cruauté et les ségrégations que cela implique. Avec cette certitude qu’il n’y aura jamais que les plus forts qui survivront, comme c’est dans le règne animal.

Je reste atterré de constater comme les gens sont passifs et se résignent si facilement. C’en est affolant, à contre-courant du combattant en lequel j’ai toujours eu la foi. L’humain est sans doute l’être vivant le plus agressif mais également le plus actif pour assurer sa survie et sa prospérité, au détriment des autres espèces.

Mais voilà, à force de créer des richesses, même si elles sont nombreuses et font beaucoup d’heureux, nous avons créé une machine infernale et incontrôlable, se nourrissant de tout ce qui pourrait l’aider à accroître. Les Stronger en sont un exemple éclatant. Un pur produit du capitalisme productiviste dont nous souffrons et souffrirons encore bien longtemps s’il n’y a pas de prise de conscience sérieuse et constructive. Je suis convaincu qui si nous abolissions toutes valeurs aux métiers que nous faisons tous, qu’il n’y ait qu’une seule tranche de salaire pour tous les travailleurs, médecins, casseroliers, hommes de chantier, sages-femmes, professeurs, éboueurs, etc., nous serions sans doute surpris de constater que les métiers dits les plus ingrats pourraient bien devenir ceux dont nous aurions le plus besoin. Les plus sollicités ».

Source : sociologue interviewé avec son consentement.



[1] Le travail et le bonheur. HR Today n.6 2014. Maxime Morand, http://www.provoc-actions.com/le-travail-et-le-bonheur-hr-today-n-6-2014

maxime-morand/ , page consultée le 23 avril 2016 à 18h20

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04/09/2016
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