T O U S D E S A N G E S

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GOURMANDISE

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Gourmandise

 

 

Nouvelle

 

 

Didier  Leuenberger

 

 

 

 

 

 

 

Séduire. Quel beau mot que celui-ci ! Tout semble y être dedans lorsqu’on le lâche du bout des lèvres, tout ce dont nous avons le plus besoin... Amour, joie, excitation, désir, gourmandise... Ce à quoi devraient ressembler nos vies en quelque sorte.

S’il y a bien une chose dont je peux être vraiment fière, c’est sans conteste la manière dont je m’y pris pour épouser, avec succès, un mode de séduction dont je n’ai point à rougir.

Bien évidemment, manier cet art de la sorte, s’il fait des heureux, n’engendre pas que des contentements. Il faut les voir ces envieuses dégainant quelques crachats mesquins sur mon compte, ou plutôt sur mon allure. Mais cela ne fait rien, rien du tout, et n’ébranle aucunement ma démarche souveraine, un pas lent et sûr, car au bout de la place de l’église, non loin du café Léopold, je sais que des yeux m’attendent avec gourmandise et une certaine jubilation. Je devine ces dizaines de nez humant les effluves de mon corps tout entier avec la volonté impatiente de s’y frotter, car éveillant en eux un appétit et un instinct qu’ils ne paraissent point avoir trouvés dans les bras de leur épouse.

Ils attendent les gredins, l’attraction du dimanche après la messe qu’un abbé éméché tente de mener à bien comme à chaque fois.

Ils sont fébriles, presque fiévreux à l’idée de me voir en os, mais surtout en chair. Ils desserrent leur petit nœud trop serré pour les plus coquets, ou leur cravate mal nouée.

C’est au premier qui me verra et qui retirera son couvre-chef pour qui en porte un. Ils guettent avec frénésie, attendent le gallinacé le plus convoité de la journée, flanqué de son chapeau à fleurs du plus bel effet et de sa longue robe mauve me rendant encore plus grande que je ne le suis. Une dinde, doit penser l’ensemble des passants, à n’en pas douter, en me voyant parader ainsi. Oui, mais une dinde bien ferme et vive, alerte et goûteuse à souhait pour qui sait apprécier les bonnes choses. La bonne chair, serais-je tentée de dire. Mais que cela ne vous inquiète point, je m’en arrange plutôt bien de cette réputation. Je dirais même que j’ai plus qu’entretenu cet aspect me seyant à ravir. Je l’avoue sans fard, j’ai toujours tenu à mes rondeurs comme à la prunelle de mes yeux. Mais attention, je ne parle pas ici de bosses dissymétriques ou de bourrelets si peu ragoûtants. Non, je vous parle ici de rondeurs franches et régulières, de ces courbes agréables à l’œil, presque fermes, d’un ensemble harmonieux et ne jurant avec aucune partie de mon corps, d’une œuvre de Dieu ayant si souvent inspiré les plus grands sculpteurs d’antan.

Même mon nom semble s’être adapté à ma charpente, à moins que ce ne soit le contraire. Lorsque les hommes m’appellent « Aline », j’en rougis presque, tant ce nom me colle à la peau, tant tout en lui semble m’arrondir ça de plus.

Il en fallut des plaisirs pour entretenir un tel bâtiment et conserver une peau de pêche. Que de bonnes choses ingurgitées dans ma vie, afin que, lorsque l’un de ces filous pose ses mains sur moi, il ne touche point une contrefaçon bon marché.

Je ne vous parle pas ici de ce genre de personne s’empiffrant journellement de tout ce qui lui tombe sous les crocs. Non, je vous parle ici de choix et de plaisirs, de délices, de douceurs, de veloutés, de croquant, d’appétissant, car si nous ne prenons pas garde à ce que nous laissons dévaler dans nos gosiers, il y aura forte chance de crier à l’effroi un beau matin face au miroir.

Je vous parle de fruits mûris à point, de viandes rassies comme il faut, de blés dorés au soleil, de pommes de terre ayant subi les assauts de quelques doryphores et n’en étant ressorties que plus résistantes, plus appétissantes. Je vous parle de guimauves malaxées et frappées à la main devant les quidams, de charlottes royales onctueuses, de chocolats aux fèves de cacao matures et fabriqués avec amour, de griottes dégoulinantes de spiritueux où, quand on la croque, un bouquet fruité semble éclater en bouche. Je vous parle de volailles nourries aux grains et connaissant le bonheur des champs, d’agneaux des prés salés, de poissons traqués avec acharnement en haute mer ou pêchés patiemment le long de nos rivières et de nos lacs. Je vous parle de vins moelleux et fruités, de champagnes impatients d’exploser, de liqueurs rappelant la lisière de la forêt et les mûriers, de bières aromatisées savamment, d’eau de source pétillante et souffreteuse. Je vous parle d’épices enflammant les palais sans ne jamais les irriter, de sucres n’ayant point honte de ce qu’ils sont, de conserves stérilisées à la main, de terrines flanquées de bardes de lard franches et goûteuses...

Oui, je nourris ce corps des délices les plus surprenants que cette terre et que les mains de tous ces magiciens toqués surent concocter, afin de ne l’emplir que des meilleures choses. Loin de là l’image d’une de ces saucisses en me voyant, et quand bien même, une saucisse de ce genre n’aurait-elle pas le droit d’exhiber ses atouts aux yeux du monde ? Je ne méprise pas ces gens-là, mais je tiens ici à démontrer la différence, car pour faire envie, comprenez-moi, il faut avoir envie. Et avoir envie, n’est-ce pas déjà aimer la vie, ou du moins, un certain côté de la vie? Tandis que ceux qui se gavent de cette malbouffe donnent l’impression de se suicider à petit feu.

Oui, ils le convoitèrent ce corps tout en formes, et le convoitent encore aujourd’hui, même si, selon les critères de certains, je suis devenue une dame à qui l’on ne demande plus son âge. Il y en eut de ces doigts avides de toucher, des doigts de charpentier, de jardinier, de maroquinier, de boulanger, d’instituteur, et ma foi, je l’avoue, de curé, que Dieu me pardonne... Mais aussi de notaire et d’artiste, même d’un maire et d’un ministre des sports, c’est tout dire... Je les laissais parcourir ce territoire digne du meilleur terroir jusqu’à se perdre, non contente de constater que l’aspect famélique tant convoité de par ce siècle n’avait pas l’exclusivité de la fête des sens, bien au contraire. Et à celles et ceux qui pensent les caresses moins à même de me faire frissonner, qu’ils gardent leur crainte bien enfouie, car ils n’imaginent pas ce qu’une peau si bien tendue peut léguer comme volupté. La félicité m’emportant pourrait surprendre bien des sceptiques, et la souplesse de mes membres en choquer plus d’un. Mais je vous parle de galipettes, alors que c’est mon âme que je chéris avant tout le reste.

Et mon reflet me direz-vous ? Sans doute est-ce le plus difficile à séduire et à aimer. Que de questions lancées à ce miroir, que de critiques pour la plupart d’entre nous...

Mais en ce qui me concerne, et si je devais me pencher sur les années et en tirer une opinion, il pourrait s’avérer que je relise les pages de mon existence sans en rougir, avec même une certaine petite fierté lorsque j’y songe. En tout cas, toujours avec le sourire, car le rire fait aussi partie d’une certaine forme de séduction, et je m’employai à l’épouser chaque fois qu’il me fut permis d’en user. Un humour toujours à propos et tombant à point, jamais gras, jamais lourd... Et je peux vous dire mesdames, combien cela fut et est apprécié de ces hommes se plaignant si souvent de ce manque-là. Mais une maigrichonne flanquée d’un tel humour ferait-elle autant se glousser ces messieurs ? Je crains que les courbes rebondies ne laissent aucune chance aux échalas pour ce qui est de la franche rigolade.

Et l’amour me direz-vous ? Si je l’ai croisé ici et là, cela n’impute en rien la faute aux rondeurs si je ne sus le garder, car j’avoue n’avoir jamais vraiment eu envie de le chérir pour une longue durée. Comme une remarquable viennoiserie, j’ai toujours pensé qu’il était éphémère, qu’il devait être dégusté en une bouchée, sans en regretter sa douceur à peine après l’avoir savouré.

Peut-être un moyen de se protéger, devez-vous spéculer? Ces rondeurs si séductrices et desquelles je m’affaire à vous faire croire ont-elles peur d’être malmenées ?

Supporteraient-elles moins bien les affres de nos vies cabossées, alors que ce corps devrait mieux rebondir que les autres ? Peut-être bien. Mais je crois surtout que la femme que je suis est juste... une femme. Maigre ou grosse, cela importe peu. Ce qui compte vraiment, c’est de ne pas être passée dans ce monde sans avoir soulevé quelques regards, au moins un, car c’est toujours de ces derniers, fort malheureusement pour nous tous, qu’un sens à la vie prendra toute son ampleur et légitimera notre raison d’être. À nous de nous débrouiller avec les moyens du bord, de trouver les armes et la meilleure stratégie afin de pallier certaines injustices, d’appliquer la recette la plus judicieuse à nos attentes...

Mais au diable la philosophie de gare ! Pour l’heure, je vais m’appauvrir d’une ride et m’enrichir de quelques grammes de plus, grâce à cette superbe mousse de foie de canard aux figues passionnément apprêtée et au délicieux champagne faisant pétiller tous mes sens. Si ça, ce n’est pas de l’amour, ça y ressemble furieusement... Après tout, madame de Pompadour ne dit-elle point « J’aime le champagne parce qu’il me rend belle » ?

 

 

 

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21/06/2017
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