T O U S D E S A N G E S

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Histoire de Mantes

Histoire de Mantes

 

 

 

 

Babeth était une mante religieuse, tout ce qu’il y a de plus abouti et aux lignes parfaites. Ces grands yeux laiteux que son regard orbital embrassait et ses gestes souverains lorsqu’elle lustrait ses antennes

ou avançait ses « ravisseuses » vers ses proies, ne laissaient personne indifférent, pas même des espèces de dix ou vingt fois sa taille.

Impressionnante, crainte et redoutée, Babeth aspirait pourtant à autre chose que manger comme encas son défunt amant après chaque étreinte. Sans savoir pourquoi, elle fut frappée d’une prise de conscience pour le moins inhabituelle et singulière, de la part d’une citoyenne si redoutable.

Par-delà les herbes les plus hautes, elle allait être à la base d’une révolution sans en imaginer l’impact et les retombées que cela allait engendrer pour l’ensemble du peuple de l’herbe.

À quelques pattes de là, Franck était un mâle respectueux aux mensurations engageantes et au vert pâle à faire tomber la plus récalcitrante des femelles de sa caste. Ses mirettes sans cesse lustrées et son armure brillante lui conféraient une prestance encore plus avenante. Mais bien plus que tous ces atouts, le positionnant comme le géniteur parfait de toute lazone dans laquelle il vivait et bien au-delà, c’était sa dextérité à se sortir des pinces de ces belles dames ainsi que sa capacité à rebondir tel un ressort au moment où la folie s’empare de toute mante épanouie et comblée, qui lui valaient la plus grande notoriété et le respect, mais aussi nombre de prétendantes prêtes à mettre en pratique cet instinct cannibale ne faillant pas à leur réputation de religieuses aguerries.

Leurs chemins se croisèrent, justement, et ce moment fit jaser le voisinage et monter les paris de toutes les carapaces alentour. Et alors que Babeth salivait, sa grande pince s’élevant dans les airs, sûre de son assise et de ses phéromones capables d’ensorceler le plus aguerri des mentors, un éclair traversa son globe sans crier gare.

Tandis qu’elle descendait son arme tranchante, et que Franck bandait les muscles de ses pattes, prêt à s’extirper de cette emprise et de ce baiser mortel, ils ressentirent une étrange sensation au fond de leur armure. Alors qu’ils se décollaient l’un de l’autre non sans un certain malaise, une énorme maquerelle jaillit de nulle part, tenailles béantes et mandibules acérées.

Sans se concerter, Babeth et Franck se positionnèrent dos contre dos, toutes pinces dehors et prêts à dépecer le premier venu troubler leur quiétude, ce qui ne tarda pas à arriver. Le croisement de cisailles fut bref. En quelques coups fatals lancés avec précision, la géante fut à terre, éparpillée en menus morceaux sur l’herbe, un dernier regard ne pouvant concevoir ce qui venait de se dérouler.

L’efficacité de leur défense, pour le moins surprenante, les laissa quelque peu perplexes. Sans le moindre cliquetis de mâchoire, ils se contentèrent de s’admirer puis échangèrent deux ou trois sucs, avant de réaliser combien à deux le combat face à l’ennemi était plus efficace.

 

 

 

Ils venaient de comprendre et de découvrir une chose insoupçonnée pour les mantes qu’elles étaient, une perception capable d’aliéner la plus sage des sages de leur espèce, une aubaine, un miracle et, sans doute, le début d’une ère nouvelle, mais aussi les prémisses et la venue de problèmes irrationnels annoncés pour les insectes qu’ils étaient, emmaillotés dans leur carapace qui, si elle pouvait prétendre les protéger de tout, semblait être devenue aussi tendre que de la sphaigne devant ce grand mystère.

Alors qu’ils terminaient de dévorer cette intruse, sous les yeux et les antennes tremblantes de tout un petit monde effaré de stupeur, ils lancèrent un dernier regard aux alentours avant de partir, pince dans la pince, vers d’autres contrées, d’autres vallées, où l’amour, ou du moins ce qui y ressemblait fortement, devait bien exister.

Des semaines et des semaines à combattre de la sorte, et ne laissant aucune chance à celle ou celui se dressant sur leur chemin, ne calma pas leur ardeur à croire à autre chose que ce qu’ils ressentaient encore, au fond de leur armure. Babeth se sentait de plus en plus confiante et de moins en moins apeurée à l’idée d’une imminente incursion de son instinct qu’elle ne pouvait réfuter, certes, mais qu’elle dominait de plus en plus.

Les avantages qu’apportait cette association surprenante ne laissaient planer aucun doute sur la force de l’union de deux êtres et le bonheur engendré par tous ces moments vécus et les rêves de lendemains toujours plus palpitants et engageants. Babeth comme Franck en étaient conscients et y croire ne leur suffit bientôt plus. Ils voulaient que les autres, jusqu’aux plus éloignés des cafards, soient convaincus également de ce qu’ils pensaient être juste et la meilleure façon de vivre. Ils tentèrent à quelques reprises d’enrôler de jeunes novices et de leur faire entrer quelques préceptes dansleur crâne d’insecte féroce et barbare, mais ils durent constater, non sans se décourager, que la besogne allait s’avérer plus qu’ardue et en firent, malgré eux, très souvent, leur déjeuner ou un encas dont ils se seraient bien passé.

Il fallut attendre la génération suivante, que Babeth et Frank regardèrent avec des yeux emplis d’un étrange sentiment, pour qu’ils escomptent un résultat probant et concluant. Ils ne comprenaient pas bien ce qui leur arrivait. Et alors qu’ils devaient normalement laisser leur progéniture s’en aller de ses propres ailes, ils se mirent à changer des sucs pour le moins surprenants, mais en tout cas très efficaces, des sucs emplis de sensations et de préceptes qu’aucun insecte, jamais, n’aurait pensé un jour goûter et aimer jusqu’à en devenir saoul, mendier ou même voler, tant cela ébranlait leur armure.

Les dizaines de petites mantes ayant tété cet élixir, que Babeth et Frank semblaient distiller et distribuer avec une aisance déconcertante, furent bientôt en âge de procréer et de léguer ce suc si précieux à leur descendance devenant de plus en plus gourmande.

La nouvelle se propagea très vite, et les papillons ayant passé outre les pinces de nos deux tourtereaux, devenus pour le coup de férus végétariens, n’y comprenaient plus rien à rien. Ils contribuèrent pour beaucoup à la propagation de cette nouvelle s’éventant comme une traînée de poudre.

En bien moins de temps qu’il n’en fallait aux éphémères pour danser dans les airs et trouver chaussure à leur pied, toute la vallée sut qu’une étrange maladie frappait les plus redoutables prédateurs de toutes les cuirasses recensées jusque-là, un mal s’appelant « amour » et déstabilisant, à n’en pas douter. Toute la nation considéra les mâles mantes un peu trop importuns, puisqu’ils n’étaient plus dévorés par leur dulcinée, mais chéris et quémandés pour les étreintes suivantes.

 

 

On savait que, par-delà les hautes herbes, par-delà les fougères et les géants à l’écorce indestructible, par-delà même les nuages, il régnait une espèce tout en chair et en sang, atteinte de la même maladie. Mais, et toujours selon les rumeurs, cela ne semblait guère les rendre plus heureux. En tout cas, rien ne laissait supposer que cette maladie les ferait évoluer mieux qu’une autre espèce, bien au contraire. Les doutes qu’elle semait en eux semblaient même être à la base de tous leurs problèmes.

Bien qu’ils étaient, sans conteste, les plus redoutables prédateurs que la terre n’ait jamais enfantés, il fallait quand bien même constater que la fragilité qu’avait engendrée l’amour laissait perplexe jusqu’au plus insignifiant des êtres vivants.

Pourquoi donc, et comment, un tel mal s’était emparé d’un insecte si parfait ? Tous se posèrent la question. Non pas que se faire dévorer sans le moindre remords et dans la plus parfaite indifférence leur manquât, mais tous appréhendaient la contagion. Cette nouvelle... posture, ils ne savaient comment vraiment la nommer, avait l’effet d’une bombe au sein du peuple de l’herbe.

« Par toutes les antennes du royaume, comment faire face à un tel mystère ? » songea un scarabée habitué à des temps bien plus difficiles, il est vrai, côté survie, mais tellement plus rassurants, côté vie de tous les instants.

Les insectes ne sont pas faits pour supporter de pareilles émotions. Ils ont beau être tout en armure et ne pas sentir la douleur aussi violemment que d’autres espèces, il n’en était pas moins déconcertant et dangereux pour eux de se laisser enjoliver par cet étrange virus.

Il fallait faire quelque chose, oui. Mais comment réagir ? Comment s’y prendre pour juguler cette hémorragie qui les menait, à n’en pas douter, tout droit à leur perte ? Tous s’enposaient la question, même si le mode de vie que cette maladie engendrait avait quelques bons côtés, il est vrai. À commencer par un civisme bienvenu, dans un monde où, dès que la faim titille et qu’un collègue passe sous nos yeux, il y a de fortes chances pour qu’on le goûte, au sens propre du terme.

Oui, il ne fallait sous aucun prétexte que cette gangrène ne s’étende plus encore, quitte à sectionner un membre de la famille que ce peuple représentait, un des membres les plus importants qui plus est, mais faut-il le souligner. Il fallait mettre fin au règne de ces mantes enjoliveuses et aimantes afin d’en découdre une fois pour toutes.

Les armées alentour se rassemblèrent. Fourmis, thermites, scarabées de toutes cornes, guêpes, abeilles, libellules, mouches et moucherons... Du moins, tous ceux de ces familles n’étant pas encore contaminés. Il en restait encore beaucoup, mais jusqu’à quand ? À la vitesse ou la maladie se propageait, on ne pouvait attendre. Il fallait attaquer sur-le- champ et éradiquer ce mal sans la moindre pitié.

Les troupes se mirent en colonnes. Des milliers, que dis-je, des millions de troufions prêts à en découdre avec l’ennemi. Les boucliers lustrés, les dards aiguisés, les venins et paralysants les plus virulents concentrés au maximum, afin d’être le plus efficace. Tous étaient parés à faire feu, à engager une guerre sans pitié, jusqu’à la mort, jusqu’au dernier de leur colonie s’il le fallait pour sauver leur monde.

Le bruit de ces milliards de pattes frappant le sol et les froissements d’ailes bourdonnant dans les airs annonçaient l’une des plus titanesques batailles de tous les temps.

Les petits insectes s’écartaient et se prosternaient devant ce ballet. Les plus peureux plongeaient dans les herbes touffues ou se terraient dans des trous de fortune, leurs grands yeux écarquillés devant pareille machine à tuer.

 

 

 

 

 

 

Avant de poser une patte dans la vallée contaminée, le grand chef, un bourdon imposant à l’assurance inébranlable, stoppa le convoi afin de régler les derniers préparatifs et contrôler que toutes les armes soient bien pointées vers la vermine.

Un cri transperça le ciel et le grondement de toute cette haine traversa la frontière en silence, un silence de mort.

Insouciantes, des mantes batifolaient dans les prés, ne se souciant pas le moins du monde des intrus et de leurs intentions, ce qui rassura l’ennemi, gonflant sa cuirasse ça de plus, certain que la guerre serait gagnée en un claquement de pattes.

Ils se mirent en rang, face à un groupe de mantes et de quelques autres insectes moissonnant dans ce décor bucolique à souhait, mais lorsqu’ils furent prêts à faire feu, une terrible sensation tarabusta leur carcasse aussi sûrement que s’ils avaient été atteints par l’aiguillon le plus acéré du plus redoutable des scorpions. Ils ressentirent une sensation de douceur, et au lieu de se préparer à mitrailler l’ennemi, ils se tournèrent les uns vers les autres et échangèrent des sucs. Ils se mirent à discutailler sur l’avenir, à trouver saillants les formes d’autres insectes que ceux de leur groupe respectif. Comme s’ils venaient d’être irradiés par une bombe, ils se congratulèrent et saluèrent leur décision passive et pleine de bon sens.

Tous firent marche arrière, un petit nuage plein de rêves et de projets au-dessus de leurs antennes et les yeux brillants. Babeth s’écarta pour laisser passer ce cortège afin de mieux l’examiner d’un œil prévenant et empli de douceur. D’aucuns n’auraient jamais soupçonné qu’en des temps antérieurs, ce

« tigre de l’herbe » se serait délecté d’un, voire de quelques autres engagés sans le plus petit repentir.

La vallée ne fut plus jamais menacée, et alors que les plantes n’avaient plus aucun répit, étant broyées aussitôt par les premières mâchoires à l’affût du moindre turion, de la plus urticante ronce, et que le désert menaçait tous ces amoureux d’une mort certaine, un vent souffla différemment sans qu’on ne sache pourquoi.

C’est ainsi, qu’un jour, une mante tomba si amoureuse de son compagnon, qu’elle le mangea, pour ne faire plus qu’un, sous les yeux ébahis de toutes les carapaces alentour sentant la fin d’un temps qu’ils regretteraient assurément.

Une nouvelle ère s’annonça, fermant la boucle, ou ce qui y ressemblait fortement. Ces dames dévoraient d’amour, mais dévoraient quand même leur amant d’une étreinte, se délectant avec délice de celui pour qui le frottement de ses ailes, lors de sa dernière parade, leur faisait tourner la tête, jusqu’à perdre la raison.

Aussi, aujourd’hui, ne répondent-elles plus à un pur instinct, dit-on dans la vallée et même au-delà, mais à un acte d’amour incommensurable et élogieux, ce qui fait toute la différence lorsqu’on se veut avoir hérité une conscience bien encombrante pour les insectes qu’ils sont.

 

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Texte tiré du recueil de nouvelles que vous pouvez toujours vous procurer et feuilleter ici : http://www.amazon.fr/Petits-Arrangements-Didier-Leuenberger/dp/1471070875/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1357979992&sr=8-1

 



16/03/2013
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