T O U S D E S A N G E S

T O U S    D E S    A N G E S

Je l'ai fait ! Mon congé, l'inconnu, le grand large...

Grand Large

SUISSE AREUSE & VAN N 7100 03 OCTOBRE 2014 474 - Version 2.jpg

Ça y est, je l’ai fait !

 

Hier, de main à main, je suis entré dans le bureau de « Kadhafi bis » et lui ai refilé ma lettre de démission.

 

Pour ceux qui connaissent, ils souriront, pour les autres, fermez les yeux et imaginez : une grande maison un peu comme dans Psychose, perchée sur une colline, un navire chancelant entre aide et contraintes, accompagnement et démerde-toi comme tu le peux. Une grande prairie verte tout autour, quelques arbres, des oiseaux, et pas que des corbeaux, des murs solides et protecteurs, enfermant plus qu’ils ne protègent. Le monde du silence, le grand bleu et puis la porte s’ouvre. Des myriades de vie qui s’activent, des centaines de volontés, d’enseignements pédagogiques, de rapports en tous genres, d’évaluations, de créativité, d’entretiens, de colloques à gogo, de paperasse, de transpiration en atelier, etc… et puis, à  l’étage supérieur, là ou la forteresse est imprenable, les grands manitous, adorant les marrons, adorant le bling bling et le clinquant, un orteil dans la réalité et tout le reste dans le ciel brillant des titres et de la gloriole ; des emmerdes aussi, il faut bien le dire. Un étage désert, silencieux, le grand bleu je vous dis, avec un requin blanc et ses poissons pilote ne sachant plus ou donner de la tête, tétant le sein de promesses institutionnelles qu’ils attendent toujours, en vain. Un œil s’ouvre, le monstre desserre la mâchoire et laisse entrevoir ses septante-deux dents. Tout le monde s’enferme dans son bureau où baisse la tête, se prosterne ou alterne les fadaises habituelles. Un prédateur tout puissant, assis sur son titre de directeur et bien décidé à en profiter. Un carnassier, adorant faire peur aux Nemo et Marin ou aux Dory, tout crocs déployés. Un dictateur, ayant toutes les peines à communiquer. Reléguant le dialogue au rang de figurant. Se sentant un peu seul. Un capitaine, et même si c’est du Titanic que l’on parle, il s’accroche à la barre de ce navire filant à pleine vapeur dans un brouillard d’incompréhension et de doutes. De repères bien rares et de sémaphore encore moins existants, pourtant si rassurants. L’Iceberg n’est pas loin.

 

Pour les aficionados du monde du social ce ne sera pas forcément une grande surprise, pour les autres, un nouveau monde, quoi que… privés, fonctionnaires, soins, social, enseignants, ouvriers, horlogers, tous se rejoignent de plus en plus pour la gloire d’une mondialisation créant des numéros plus que des humains.

 

Oui, à quarante et bientôt huit printemps tapissés des plus jolies fleurs qui soit, je l’ai fait. Le cœur léger, le souffle calme et le pouls on ne peut plus serein, je me suis assis en face du monstre, sans le quitter des yeux une seule seconde de toute la durée de cet entretien.

 

J’ai donné mon congé…

 

Certains diraient que c’est irresponsable, d’autres qu’il faut être un peu fou et d’autres encore que c’est courageux. 

 

Dément, inconscient, désespéré, halluciné, impétueux, impulsif, sensé, brave, sagace, intelligent, et que sais-je encore pour qualifier une telle décision…

 

Je dirais juste pour ma part, que c’est du bon sens. Une tactique d’auto-défense et de cohérence avec mes valeurs. Une constance dans mes actions et mes actes, réfléchis et posés, en plein accord avec moi-même.

 

Et si c’était la seule décision que devrait pouvoir prendre tout un chacun, même en période de crise où l’on brandit la menace du chômage imminent aux pré-pré-pré-retraités.

Pourquoi succomber au champ d’une société prônant de si belles métaphores pour nous expliquer les belles valeurs de l’être humain, alors qu’il en est souvent tout autrement dans la pratique, sur les lieux de travail… Un bel adage pour les naïfs, les valeureux petits soldats obéissant au dictat de leur chef, sans trop poser de question ou par confort, sans plus même réfléchir au sens profond de leurs actions, de leur mission.

 

Le monde est-il en train de devenir à ce point dingue, qu’il y ait autant de non sens et d’incohérence dans tous ces lieux d’activités ou l’on est sensé s’épanouir et évoluer. Se peut-il qu’avec toutes les situations critiques m’encerclant, amis ou juste connaissances, aucune prise de conscience ne mette plus en avant la flambée de Burnout et de dépressifs, partant la queue entre les jambes au pays des médocs, des psychotropes ou de la vinasse. Je reste sans voix face à tant de passivité et d’incrédulité. Stupéfait comme certains peuvent brader leurs valeurs les plus profondes pour des directions ou des patrons n’ayant comme seul objectif que le rendement. J’ai vu des collègues broyés par une machine sans pitié. Leurs aspirations professionnelles réduites à néant.

 

Et puis il y a tous ces diplômés, tous ces docteurs en je ne sais quelle domaine des relations humaines. Tous ces chirurgiens de l’âme. Ces spécialistes des graphiques et de l’organisation. Toute cette connaissance, toute cette intelligence, toute cette pédagogie, toutes ces formations pour en arriver là.

J’y ai eu droit. Je l’ai voulue, je l’ai eu. Avec plaisir et curiosité. J’ai dévoré tous ces livres, tous ces conseils, toutes ces techniques de travail, tous ces outils en tous genre, toute cette psychologie, toutes ces découvertes, ces lois, etc… Bon Dieu, me suis-je souvent dit, mais qu’est-ce que je vais faire de toute cette intelligence, de tout ce savoir ? Et voilà-t-il pas qu’à la première occasion, j’utilise ces connaissances pour m’extirper de cet imbroglio tordu. Pour me virer moi-même, imbécile que je suis ou miraculeux sauveur ? Se peut-il qu’une telle masse de connaissance m’ait à ce point sensibilisé ou fragilisé c’est selon. Il est vrai qu’avant l’ARPIH, je ne voyais rien de tout çà. Rien du tout. Je ne parlais pas du tout le même langage. Puis, après trois années d’étude intensive, d’évaluations, de dossiers à remettre, de travaux à défendre pour enfin terminer avec un mémoire m’ayant essoré et sucé jusqu’à la moelle (mais toujours avec plaisir), si je n’ai pas l’impression d’avoir changé, je me vois hérité d’un scanner ultra puissant. A moins que j’ais tout simplement outrepasser les limites de l’ignorance. Me voici dans de beaux draps,  flanqué de dizaines de dossiers et de milliers de pages parcourues jusqu’à perdre la boule. A détecter les anomalies tels un profiler du cerveau. Je ne sais pas si mon neurone va tenir le choc, et même si je n’en ai qu’un, et j’y tiens, je pense que gorgé par toute cette science sociale, il est le gardien du bienséant et de la persévérance.

Alors je ne sais pas si c’est en partie dû à cette formation, mais je l’ai fait oui, au grand damne des apprenantes. J’ai signé ma résiliation et desceller la confiance que j’avais placé en cette belle maison de l’espoir lorsque je l’épousai ; en tous ces miracles, toutes ces petites victoires projetant des jeunes à priori démunis dans le monde actif et leur donnant une chance.

 

J’ai donc eu la chance de vivre une immersion en eau sociale. J’ai travaillé avec des humains. Pas des machines. Des humains et pas des moindres… Vous savez, ceux, pas tout à fait encore adultes, mais plus vraiment enfants non plus. Ceux, ayant de grandes espérances et des attentes envers la société et leur avenir. Ceux et celles, ayant un bout de vie broyé par des problèmes familiaux, des difficultés psychiques ou physiques, ayant des problèmes comportementaux. Une population étonnante. Une population exigeante, n’attendant de nous que du cash, que du vrai, pas de blablabla ni de mensonge. Juste du sens. Juste de la cohérence dans les tâches, et un monde institutionnel, leur promettant un avenir ou les protégeant, tout simplement.

Celles et ceux ayant été broyés, cassés, bafoués, et s’imaginant les desseins d’une institution voués à leur cause.

Elles et eux, n’attendant qu’un peu de réconfort, pas besoin de beaucoup, juste un bonjour, un sourire, une oreille tendue voir un cadre donné pour se sentir sécurisés.

Des jeunes plein d’attentes et de ressources ou déjà fatigués de tout, motivés ou désabusés. Des jeunes laissés un peu sur le bord de la route, dont la société semble ne pas trop savoir quoi faire avec. Perdus au milieu de toutes ces exigences et de ces critères, sans cesse évalués et réévalués ; à qui l’on donne des objectifs, de qui l’on exige beaucoup. Des jeunes bien plus malins ou intelligents que ce que bien des gens peuvent en penser, attendant juste de retrouver un peu de dignité et d’estime de soi. Ce à quoi devrait servir toute institution. Eux et elles, entendant le tic tac de la clepsydre qui se vide alors qu’ils n’auraient besoin que d’une chose de plus que la plupart d’entre nous : un peu de temps. Mais le temps, c’est de l’argent, on le sait.

 

Je me suis appliqué à leur donner l’accompagnement adéquat. A les respecter et à les guider le mieux possible.

 

Et puis voilà que je donne mon congé, que je prends le grand large, que je vais vers d’autres latitudes, d’autres aventures, de nouvelles expériences professionnelles, de nouvelles rencontres, de nouveaux échanges.

 

Vers l’inconnu. L’inconnu : ce mot qui fait si peur, qui tétanise voir, paralyse nombre de personnes. Qui inquiète plus qu’il ne rassure.

 

Mon congé, parce que je suis intrinsèquement libre au fond de moi, intègre et fidèle à mes valeurs. Que l’inconnu ne me fait pas peur, que je trouve même excitant et garant de surprises, même si elles ne sont pas forcément celles que je m’imaginais découvrir.

 

Je l’ai fait, oui. Je l’ai fait pour moi, bien sûr… mais aussi parce que toutes les promesses faites à ces jeunes, sonnent bien creux en vérité et que je ne me sens pas assez bon menteur, pour leur faire croire ce que l’institution ne peut plus leur donner.

 

Quel soulagement, même s’il faut faire le deuil ; de son travail, de ses collègues et surtout, de tous ces jeunes. De ce lien qui se créé au fil des jours, au travers les apprentissages, des entretiens et des évènements.

 

Je pars, oui, léger, soulagé, fatigué, certes, mais  confiant en l’avenir, surtout, en sachant que je n’ai pas à rougir des prestations léguées durant toutes ces années… ce que ne peut pas forcément se vanter toute institution digne de cette appellation…

 

Que la force soit avec vous !

 

A méditer !

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28/11/2014
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