T O U S D E S A N G E S

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L'homme qui parlait aux abeilles

Prix Lycéens de la ville de Castres et de L’Encrier Renversé 2009 lors du concours francophone de Nouvelles  

 

 

L’homme

      qui parlait 

                 aux abeilles

           

 

De tous les voisins d’Alfred, Vespa était sans conteste celui auquel il aurait confié le plus grand des secrets. Sans savoir vraiment pourquoi, il l’avait toujours beaucoup apprécié. Vespa était un homme âgé, à la sagesse évidente. Sa barbe fleurie et son regard laiteux laissaient transparaître le temps qui l’avait consumé toutes ces années. Sans pour autant avoir tari l’éclat d’une jeunesse intérieure, dont peu de gens peuvent se targuer.

 

Il devait ce surnom au fait qu’il fut le tout premier du quartier à acheter une moto du même nom. Aussi, fut-il d’abord, le monsieur à la Vespa, pour se raccourcir en Vespa, tout naturellement. Ce qui le ravit. Il n’était pas homme à se poser mille et mille questions, mais il se posait les bonnes. Ou du moins, les plus utiles pour avancer dans la vie.

Ouvert, généreux et toujours prêt à lancer un brin d’humour au premier venu, il inspirait la confiance. Aussi, lorsqu’il vit cette petite tête de linotte s’immiscer dans son existence ; lorsqu’Alfred lui confia son terrible secret, ça ne le choqua en aucune façon. Ça ne le perturba apparemment pas plus que ça, ni même ne le désola. Il resta stoïque et surtout lui-même, bien que très ému d’une telle confidence. Et c’est bien cela qui ravit le plus le jeune garçon. « J’peux t’dire un secret Vespa ? Voilà, mais tu l’jures ! Tu l’dis à personne, surtout pas aux copains, d’ac ? Eh ben… j’vais mourir ! » lui confia Alfred en ne s’indignant pas sur son sort. « En voilà une affaire ! Moi aussi je vais mourir. On va tous mourir mon garçon ! » lui répondit le vieil homme, en lui jetant un regard d’incompréhension. « Oui, mais toi t’as des poils qui poussent sur ta figure ! Et des cheveux blancs ! » se défendit habilement et pertinemment l’enfant, trouvant sa réponse un peu simpliste et facile.

 

 

Vespa ne voyait que le petit garçon curieux, des papillons pleins les yeux et n’attendant qu’à croire à un miracle. Jamais, le regard du vieil homme ne se posa plus intensément sur sa calvitie chauve, ni même sur ses joues creuses. À quoi bon… Alfred était un petit bonhomme bien trop lumineux pour le lui rappeler. Et qui plus est, il était bien trop intelligent pour ne pas sentir la plus petite once de pitié dans le regard de n’importe quel quidam. Mais là n’était pas la question…  LA QUESTION était, pour Vespa, de savoir comment il allait s’arranger avec cet ange pour les derniers instants de sa vie, car Alfred allait mourir, à n’en pas douter. Et Vespa avait été choisi consciencieusement par ce petit bonhomme pour l’accompagner au bout du couloir. Comme cette douce lumière scintillant dans la nuit que sa maman laissait rayonner après avoir tout éteint dans la maison.

Si pour Alfred cela semblait évident, ce qui l’était moins, c’était  de comprendre comment est-ce qu’un parfait inconnu tel que ce vieux croûton pouvait lui procurer plus de plaisir et d’affection que son grand-père et son père réunis à eux deux ? Un mystère qu’il n’éluciderait sans doute jamais, mais qui faisait vibrer son intérieur tout entier, battu par un sang bouillonnant malgré la maladie dans ses veines d’enfant.

Mais il y a des voiles qui ne se lèveront jamais et des histoires qui ne finiront à aucun moment comme on l’espère.

Même si Alfred sentait bien cela, il était en droit d’espérer. Ce ne pouvait être que légitime, pour l’enfant de sept ans qu’il était. 

Mais pour l’heure, c’était ce cosmonaute dressé devant lui, un engin crachotant de la fumée dans les mains, qui l’intriguait et le fascinait le plus. En effet, dès qu’il en avait l’occasion, le garçon laissait tomber ses devoirs et se sauvait chez Vespa afin de l’observer s’occuper des abeilles. Si le costume était à lui seul impressionnant et propice à attiser l’imaginaire, il y avait bien d’autres choses qui intriguaient Alfred, à commencer par cette manie de chantonner sous son casque, comme une oraison, un louange dédié à Dieu sait qui, et cela semblait être efficace, car jamais Vespa ne ressortait de l’une de ses inspections avec des marques de piqûres. Jamais, depuis qu’Alfred le connaissait. Aussi, soupçonnait-il ce vieux fou de pratiquer de curieuses messes basses et d’être ainsi capable de communiquer avec les abeilles, ce qu’il lui demanda sans détours, quand il eut retiré son masque.

Rougeaud, le souffle court et haletant comme s’il venait de faire un cent mètres, Vespa resta perplexe devant cette question que lui posait cet hurluberlu. Il ne sut que répondre. Comme s’il y avait un langage, songea-t-il, en souriant intérieurement. Mais une clarté traversa son regard gris lorsqu’il rangea méticuleusement son casque sur l’étagère lui faisant face. Comme s’il venait, et pour le coup, d’être touché par la grâce, ou quelque chose qui y ressembla étrangement.



14/06/2010
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