T O U S D E S A N G E S

T O U S    D E S    A N G E S

L'OEIL : TEXTE RETENU DANS LES 50 NOUVELLES DU CONCOURS MONBESTSELLER ET FIGURANT DANS LE RECUEIL : PAR LE TROU DE LA SERRURE


1c3f9a80-0a98-4a55-bac4-9a3590a7028d-1.jpg
L’œil

 

 

Nouvelle

 

 

Didier  Leuenberger

 

 

 

 

 

 

 L’œil

 

L’œil était là. Il regardait par le trou de la serrure et ce, depuis des mois. Depuis l’anniversaire de mes dix ans. Terrifiant, brillant et ne clignant que rarement. Hypnotisé semblait-il, par mon corps d’enfant et la quête improbable que cela laissait présager. Il me sembla n’y avoir que lui remplissant le mur de ma chambre. Comme un poster vivant. Un œil sur écran géant me scrutant, me scannant. Une épée Damoclès au-dessus de l’innocence.  Je pouvais même distinguer sans faillir sa couleur azur à travers ce minuscule orifice.

Mais avant que je m’en rende vraiment compte et que je puisse le percevoir, que je le découvre pour la première fois, il y eut ces longs mois de doutes et d’incertitude, de malaise et d’inconfort me mettant la puce à l’oreille. Je n’arrivais à dire pourquoi, mais je ressentais un grand trouble en mon for intérieur, tout en sachant pertinemment qui en était l’auteur. C’était un peu comme si l’on violait mon intimité ; comme si toute cette attention pesante violentait mon âme. J’en avais des frissons et me sentais si seule face à cette frayeur.

Il me fallait du temps avant de m’endormir. Tremblotant sous mon drap que je tenais tout contre ma figure en pensant que cela me rendrait invisible. Qu’il ne me verrait pas, tapie dans les plis de ce drapé m’emportant si souvent dans des mondes merveilleux.

Je regardais la lumière du jour diminuer, la nuit me capturer, la lune lézarder mon petit corps tout entier lorsqu’elle était pleine et forçait les persiennes.

Et puis ces bruits de pas dans le hall d’entrée, cette serrure qui nous enferme dans la maisonnée, cette prison, cette geôle, ce cachot même s’il était confortable.

J’attendais la lumière du couloir, le bruit de la porte de la salle de bains, l’écoulement de l’eau du pommeau de douche frappant ce corps robuste. Le frottement du linge sur cette peau rude et coriace.

Je sursautais à chaque son, le plus infime craquement, alors que je connaissais les moindres mouvements par cœur. Chaque soir, c’était le même scénario qui se jouait. J’en éprouvais les plus petits détails, relevais les plus insignifiantes dissemblances. C’était une mécanique sans faille, ou j’y avais mon rôle à tenir. Le rôle principal.

Transpirant comme si j’avais de la fièvre, comme si j’étais dans une serre tropicale ; là, sous ce drap protecteur, sous ce chapiteau de tous les possibles, j’étais la Reine, j’étais toute-puissante et intouchable. J’étais le seigneur d’un royaume merveilleux. La douceur de la housse de ma couette était garante de ce monde magique, ou rien ne pouvait m’arriver. Ou l’œil ne pouvait ni m'épier ni m’atteindre. Là, sous ces quelques millimètres d’épaisseur de tissu, j’étais invincible, j’envisageais même me proclamer extraterrestre, pourquoi pas, il fallait bien en être un pour supporter çà. Et si les doutes, soudain, me taraudaient pour une raison ou une autre, je fermais mes paupières si fort, que cela me faisait mal à la tête. J’avais l’impression que mes yeux rentraient à l’intérieur de mon crâne tant le tonnerre grondant derrière cette porte et annonçant cette ignominie à venir, résonnait.

 

Et puis un beau jour, ce « clic ». Un tout petit son furtif. Un bruit sourd annonçant l’innommable, l’abominable, l'abjection au summum de son art. Annonçant la fin du rêve, faisant fuir les êtres magiques en un mouvement de panique et rendant mes draps aussi fragiles qu’une bulle de savon chahutée par le vent pour imploser en plein vol.

L’interrupteur de la lumière du couloir, sa présence derrière la porte comme s’il hésitait, comme s’il résistait, son souffle haletant qu’il tente de contrôler, son œil contre le trou de la serrure et l’effleurement des cils sur le métal du verrou, sa main posée sur la porte, la pression de chacun de ses doigts comme s’ils étaient déjà sur mon corps, le grincement des gonds. L’oreille de maman collée au mur, de l’autre côté de ma chambre, si près de moi que s’en est indécent et navrant. Séparées l’une de l’autre par cette cloison permettant toutes les audaces aux plus misérables. Toutes les infamies et les lâchetés cachées par ces quelques briques et nous emmurant dans un silence impénétrable et imperméable à toute logique. Que nous respectons, malgré les peurs et les châtiments. Malgré cette possibilité de se sauver d’un simple cri. Malgré l’espoir d’être épargnée. Un jour, bientôt.

Pas de doute, j’étais un être surnaturel, me transformant en animal. J’étais un loup-garou aux sens surdéveloppés ; un être doté de perceptions décelant la plus infime perle de sueur tombant sur le linoleum du couloir ou absorbée par la moquette de ma chambre.

Le bruit de pas silencieux, cet arrêt devant mon lit, mon petit corps endormi sous ce linceul, avant d’être arraché de mes mains pour me livrer à cet être malade, ce père à l’âme abîmée, ce papa auquel je croyais tant, mais que je ne comprenais pas.

Le début d’une ritournelle horrifique, d’un mal-être entaillé dans mes chairs à chaque visite. M’aiguillonnant toujours un peu plus vers le royaume d’Hadès. Me faisant me percevoir comme une abomination. Et cette maman ne voulant rien entendre tout à côté. Éludant cette évidence pour ne pas souffrir. Pleurant pour moi lorsque la main de papa bâillonne mes sanglots étouffés. Tétanisée, paralysée par cette terreur s’abattant sur sa petite fille. Souffrant autant que moi sinon plus, mais se voyant impuissante à me libérer, trop absorbée par ce déni qui la consuma. Maman : ce rempart s’effritant comme du bois mort, rongé par les remords et cet assentiment coupable.

Un homme malade, oui.

Que j’excusais, culpabilisant en croyant le sauver.

Que j’excusais, culpabilisant en pensant pouvoir l’aimer.

                  Que j’excusais, culpabilisant en pensant nous protéger tous.

 

Mais un soir, ses doigts s’accrochèrent à mon drap, oui, comme les autres fois, mais en lieu et place de mon corps chaud, terre de tous les sévices me hantant encore aujourd’hui, c’est un boudin de tissu avec un dessin de mon cru qu’il trouva : moi, volant au-dessus d’un paysage vert surplombé d’un soleil radieux, et lui, enfermé dans une geôle sombre, ses doigts pointés vers mon corps en apesanteur comme s’il voulait me toucher. Tandis que maman est croquée au feutre rouge, cachée derrière un mur, les deux mains sur ses yeux et des larmes jaillissant de chaque côté. Celles sans doute, que je n’ai jamais lâchées.

Ce soir-là, j’errai dans la forêt comme un détenu venant de s’évader, suppliant les arbres de m’aider, ces êtres dotés de pouvoirs surnaturels et m’ayant tant protégée, avant de recouvrer mes esprits et de courir chez ma tante en qui j’avais pleinement confiance pour révéler un tel secret. La seule à qui je pus avouer mon désarroi sans me sentir jugée. J’étais libre. Libérée d’un poids si lourd à porter que la vie à venir ne pouvait qu’être empreinte de légèreté.

Depuis cette fuite, je bannis les serrures en les recouvrant d’un cache en plastique comme pour éloigner le mauvais œil.

Longtemps, je pensai protéger ma tante, mes cousins et mon oncle de toute hostilité quelle qu’elle soit et de tous dangers en condamnant les serrures de la maison. Une excentricité qu’ils me pardonnèrent et m’encouragèrent même, à laisser s’émanciper au fil de l’âge.

Encore aujourd’hui, les portes de chez moi s’en voient affranchies et lorsque mes deux anges m’en demandent la raison, je leur explique que si l’on veut garder le plus longtemps possible la fée s’étant penchée sur notre berceau et nous protégeant depuis tout petit, il faut éviter qu’elle ne sème partout sa poudre en volant n’importe où dans la maison, sans quoi, elle ne pourra jamais plus virevolter dans les airs et sera condamner.

Je sais, c’est un mensonge ou devrais-je dire, un demi-mensonge, car si ces êtres magiques me permirent de supporter l'insoutenable, je me dois de les faire perdurer dans le temps et les esprits aussi longtemps que ces derniers les inviteront dans leur beffroi de quiétude.

 

artfichier_208776_7007500_201703075348776.png

© Tous droits réservés Didier Leuenberger. Respectez le travail de l’auteur. Respectez la créativité.

Page facebook ici :

https://www.facebook.com/TOUS - DES- Anges- 183260761786500/

L’ŒIL : TEXTE RETENU DANS LES 50 NOUVELLES DU CONCOURS MONBESTSELLER ET FIGURANT DANS LE RECUEIL : VU PAR LE TROU DE LA SERRURE

Toutes les Nouvelles du concours à découvrir gratuitement ici :

Vu par le trou de la serrure



11/03/2017
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 85 autres membres