T O U S D E S A N G E S

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L’autodidacte

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L’autodidacte

 

 

Nouvelle

 

 

Didier  Leuenberger

 

 

 

 

 

L’AUTODIDACTE

 



Lors de ma première entrevue avec un éditeur… Enfin… une sorte d’éditeur pour être exact, je fus mis au fait d’une découverte qui allait changer ma vie, me semblait-il. À moins qu’il ne soit question que d’une journée de pure folie. Une qualité apparemment. Une grande qualité. Une vertu, une qualification de grande envergure. Une singularité. Une « uniquitude ».

C’était à Paris, il y a de cela des années, début novembre, grand beau, pas un mg/l de CO2 à l’horizon, un ciel bleu que les tropiques nous auraient envié. C’est un signe, me dis-je.

 
J’avais eu une réponse positive pour mon deuxième manuscrit. J’étais excité comme une puce. Un livre écrit d’un jet. Un livre humoristique, détonnant et jeune, pétillant et coloré. Un texte frais et un peu fou. Que j’aimais comme un ami, et qui m’accompagna durant tout mon séjour en Asie, trois mois de chaudes et humides journées ou l’inspiration m’arriva par vagues assidues comme un rafraîchissement.


Lorsque j’entrai dans le bureau de mon « éditeur », après avoir sifflé deux bières pour me donner du courage tant j’avais la pétoche, je ne pus m’empêcher d’être impressionné par tous les livres appuyés les uns contre les autres dans les non moins nombreuses étagères. L’odeur de l’encre et du papier était enivrante pour un écrivaillon de la campagne, et la ville de Paris, un symbole et gage de tous les superlatifs, pour ce qui est de la planète de l’édition. J’étais au paradis, en plein rêve. J’étais le Roi, j’étais un écrivain, le temps de cette entrevue. Et merde pour le chèque de pseudo coédition que cet escroc me pressa de signer. Et que je signai bien sûr les yeux fermés.



J’y étais ! Chez les bobos, les cracks du bon mot. Chez les chicos de l’édition ; la crème de la crème.


Loin du 5e arrondissement et toutes ses enseignes prestigieuses, certes, mais même la grande banlieue m’allait, du moment que mon bébé voyait le jour de cette ville lumière.



Une poignée de main bien franche et virile, quelques mots aimables, un ou deux compliments sur mon texte (ouf ! Au moins, il l’a lu), et cette odeur d’encre ravigotant mes narines. Hum ! Ça sentait l’inspiration à plein nez. La sueur d’écrivain, le suif des cerveaux les plus prolifiques et délirants. Je reniflais le livre, narines toutes déployées.

 
J’y étais. J’y étais enfin, même si j’étais encore jeune, vingt-trois ans tout mouillés. Et voilà-t-il pas que je parlais projet éditorial, promotion et couverture de livre. Je voyais déjà mon roman orner ces étagères avant d’être expédié chez les libraires. Le titre en gras et mon nom en un peu plus petit. Rester modeste. Rester humble et simple. J’étais à Paris, dans le berceau de la littérature, chez un éditeur, mais je gardais la tête froide, même si ça bouillonnait à l’intérieur. Rester simple, oui. Après tout, étais-je légitime de pouvoir publier, moi le simple cuisinier ? Pas de grandes études, pas de milieu intello auquel j’aurais pu me référer, ni de parents passionnés par la traviata ou la prose de Baudelaire. Les seuls éléments culturels qui entrèrent dans notre salon furent Monsieur de Funès et Dalida pour les oreilles.


- Vous êtes un pur autodidacte. Un vrai autodidacte.

Il lâcha ce mot comme on annonce le gagnant d’un loto. Comme une mariée boit les paroles de son jeune mari. Comme un sommelier présente un cru exceptionnel aux clients.


Je n’entendis absolument rien de la suite de notre entretien. J’étais subjugué par ce mot dont il venait de me qualifier. J’étais ébahi, abasourdi qu’un tel mot puisse être employé en mon endroit. AUTODIDACTE. Un mot qui sonne, un mot qui en jette, qui a du corps, qui rime avec cravate et tableau noir. J’étais l’autodidacte. Je ne savais pas ce que ça voulait dire et je ne voulais pas le savoir. Je n’allais surtout pas m’arrêter dans une librairie pour me plonger dans un dictionnaire. Je savais mes lacunes culturelles énormes, ayant vécu dans un monde ouvrier où le moindre trait artistique était relevé comme une tare. Pour cette raison, j’avais enfoui ce don en moi et n’en avais parlé à personne. J’avais gardé au fond de moi-même cette étrange faculté à écrire des histoires et faire vivre des personnages. Et je n’étais jamais aussi heureux que lorsque j’écrivais. À quoi bon me priver d’un nouveau mot m’allant à ravir et me faisant tant de bien ? Je n’ignorais pas que pour beaucoup, il était banal, voire insignifiant, mais pour moi, il était le mot le plus important en ce jour non moins conséquent. Cet escroc aurait pu me nommer de n’importe quelle locution nominale, je l’aurais prise. Mais celui-là avait une consonance et une prestance qu’il me plaisait d’interpréter d’importante. Tout ce qui comptait en cet instant, c’est qu’il m’était on ne peut plus agréable à porter. Ça sonnait si bien. À quoi bon vouloir savoir ? Pourquoi en chercher la signification du moment qu’il m’appartient ?


J’étais quelqu’un, j’étais l’autodidacte. Un mot très complexe,  promettant quelqu’un de bien, même si je n’étais qu’un simple employé. Je m’en moquais éperdument, derrière cette façade de bosseur, il y avait désormais cette part noble : l’autodidacte.


Je n’écoutais plus. Je n’entendais rien de ce qui se disait dans ce bureau. Ni les détails et les procédures éditoriales ; ni les contraintes et les échéances à respecter. Juste la couleur de ma couverture et puis, plus rien. Le trou noir.


J’étais dans les rues de Paris, les regards me croisant étaient différents à présent. Ils voyaient en moi l’autodidacte. Il y avait cette attention particulière et cette impression de me connaître. Comme si l’on me différenciait des autres passants. L’autodidacte est à Paris. Pour une publication. Et il le sera pour cette journée. C’est lui ? Mais oui, c’est bien lui.


AUTODIDACTE. Ce mot m’appartenait, le temps d’une journée, le temps de rêver. Il me permit de briller tel un diamant. Un soleil. L’autodidacte allait éblouir la ville. L’autodidacte allait nourrir les âmes et les espoirs les plus fous ; distraire les mélancoliques et donner un peu de joie aux plus tristes…



En ce jour de novembre où le soleil nous fit presque croire au printemps tant il faisait bon, j’étais le roi de l’imposture, le King des sunlights ! Et j’allais en profiter. À commencer par siroter un petit verre de champagne en face du centre Pompidou. Quel bonheur, de se sentir un autre, d’être cet autodidacte maniant son don par le bout du nez pour en faire une guirlande de phrases liées les unes aux autres pour créer une œuvre littéraire sans même vraiment la comprendre. Une œuvre, oui. Un boulot difficile, un art délicat et exigeant, m’ayant fait transpirer et suer des nuits durant… Car l’autodidacte est un piocheur avant tout, un voleur aussi je l’avoue, qui se gave de la vie des autres, se voyant inspiré telles les égéries russes ont inspiré les poètes et les peintres français. De multiples auteurs, épousant leur style, leur phrasé et leur énergie.

J’étais tout puissant, j’étais pour un jour, l’écrivain autodidacte et tous ces envieux autour de moi ne faisaient qu’amplifier ce statut dont j’avais tant rêvé. Ce titre que jamais je n’aurais pensé mien un jour et surtout pas dans cette ville magique. Je dégustais ces bulles en même temps que je digérais mon contrat douteux et les chimères qu’il promettait, sans bien en réaliser tous les enjeux. Pour cette journée, j’étais important à mes yeux. Que je sois talentueux ou pas, très doué ou admirable cancre aux yeux des plus sceptiques, j’étais moi et ça me faisait un bien fou. Je le ressentais dans tous mes membres, j’avais l’impression de manger de la guimauve. J’étais le roi, j’étais l’autodidacte du jour. Le seul, l’unique. J’étais ce dont j’avais toujours rêvé. Je sentis mon séant se surélever doucement jusqu’à me donner l’impression d’être en apesanteur. Mon torse s’était gonflé, mes joues avaient rosi et ma glotte compressait tous mes doutes dans un écrin d’espoir sans faille. J’étais l’auteur du jour. J’étais le roi.

-       Je peux ? me demanda un vieil homme à l’œil vif et espiègle.

-       Je vous en prie ! lui répondis-je, quelque peu gêné.

Son visage me disait vaguement quelque chose, son regard pétillant aussi.

-       Je prendrai la même chose que ce jeune homme, dit-il au serveur, tandis que je redescendais sur terre. Vous semblez bien heureux, mon garçon ?

-       Heu…oui, en effet. Ça se voit tant que çà.

-       Ma foi, pour que je m’assoie à la table d’un parfait inconnu en pensant qu’il va m’annoncer quelque chose d’important, il faut croire que votre secret heureux est très mal gardé.

-       Je… je ne sais pas quoi dire… Vous êtes ? demandai-je naïvement sans la peur du ridicule.

Il se présenta en me regardant fixement dans les yeux. J’étais bien mal à l’aise. Encore bien plus lorsqu’il comprit que j’ignorais qui il était, mais il ne montra aucun agacement. Ses yeux brillèrent et un petit rictus l’amusant se dessina sur son beau visage de vieil homme. Je me méfiai le moins du monde. J’étais en pleine confiance.

-       Ce n’est pas grave mon garçon. (Un silence s’immisça entre nous) Alors, trinquons jeune homme. Comment vous appelez-vous ?

-       Fabrice.

-       Trinquons à vous Fabrice ! lança-t-il, en faisant clinker nos verres d’une énergie qui me surprit. Il avala une gorgée d’un trait tout en m’observant. Alors… quel est ce bonheur qui vous sied si bien Fabrice ?

-       Mais… (embarrassé) je… je viens de découvrir que je suis autodidacte. Je suis un autodidacte, et j’ai mon livre qui va bientôt sortir.

-       Hum… (d’un air mystérieux et énigmatique) Un auteur… Tous des torturés à mon avis pour ne pas dire des tordus ! s’esclaffa-t-il, sans que je ne comprenne bien le propos.

-       Un autodidacte ce n’est pas pareil, me défendis-je, pensant sauver la situation.

-       Vous avez raison, jeune homme… Autodidacte, dites-vous ?

-       Parfaitement. Un pur et dur. Un vrai de vrai.

-       Ça par exemple, vous m’en savez ravi. Et fort impressionné.

-       Merci.

-       Et… quel genre de roman publiez-vous ?

-       Humoristique.

-       Ah ! Ça me parle bien l’humour. J’en connais un rayon.

-       Vous êtes autodidacte ?

-       Je ne me permettrais pas de vous voler ce titre en ce jour si important. Vous semblez un garçon sain et bien comme il faut. Vous méritez sans doute ce titre plus que n’importe qui.

-       C’est gentil.

-       Ne pensez pas cela, c’est intéressé. J’adore rencontrer des gens comme vous.

-       Des autodidactes.

-       Oui. Et vous me semblez l’un des plus prometteurs que je n’ai rencontré jusqu’ici.

-       Vous vous moquez de moi ?

-       Je ne me permettrais pas. Mais j’avoue que vous m’intriguez Fabrice. Vous avez un je ne sais quoi qui force le respect.

-       Vous n’êtes pas sérieux.

-       Je vous assure. J’ai peine à croire que vous ne vous en rendiez pas compte.

-       Mais… je ne sais pas…

-       Ne dites rien. C’est votre jour de gloire aujourd’hui. Il n’y a que ça qui compte. Et nous allons fêter cela. Garçon ?

Une bouteille arriva comme par enchantement, le serveur l’ouvrit avec dextérité, je me voyais déjà louper mon train, devenir ivre jusqu’à ne plus pouvoir retrouver le chemin du retour. Je ne trouvais absolument pas étrange la situation ni saugrenue.

-       À vous, Fabrice ! fit-il, en souriant de coin, son œil s’illuminant comme jamais. Pour peu j’aurais cru qu’il était un de ces magiciens tombés du ciel. Il faut dire qu’il en avait l’envergure. À votre livre aussi.

-       À mon livre…

Au bout du quatrième verre, je commençais à avoir les yeux qui se croisent, et n’étais plus sûr de ce que je disais. Je n’avais jamais bu de champagne aussi bon. Lui semblait plus alerte et serein que jamais. Je sentais qu’il y avait quelque chose d’étrange, mais je n’arrivais pas à savoir quoi. J’allai faire pleurer le petit frère, me passai le visage sous l’eau froide, afin d’avoir les idées un peu plus claires et revint me rasseoir, en titubant quelque peu. Une fois terminé ce nectar, il frappa ses cuisses de ses deux mains.

-       Bon, il faut que j’y aille, jeune homme. Je fus ravi de cette rencontre. J’espère que vous allez retrouver la gare.

-       Oui, oui, pas de problème.

-       Alors dans ce cas, je vous fais mes adieux et vous dis bonne chance, monsieur l’autodidacte, finit-il en me serrant la main et en me tapotant l’épaule amicalement. Il arrangea ma veste comme l’aurait fait un bon père et me fit encore un signe un peu plus loin dans la rue.

Je réussis tant bien que mal à aller jusqu’à la gare, m’engouffrai dans le train et m’affalai dans mon siège en tombant dans un sommeil lénifiant. J’étais bourré, disons-le tout net.

Arrivé à destination, heureux de revoir de la verdure même si le temps n’était pas aussi beau qu’à Paris, je fus secoué et prié de quitter le wagon. J’émergeai péniblement, j’avais un mal de tête épouvantable. Il me sembla avoir rêvé cette rencontre.

Je fermai ma veste lorsque je sentis dans ma poche intérieure un papier plié en quatre. Je le dépliai, allai me mettre sous un lampadaire pour mieux déchiffrer cette écriture. Je n’en croyais pas mes yeux.

« Cher Fabrice, un autodidacte est une personne qui s’est instruite par elle-même, sans maître. Un nom un peu barbare et complexe pour une chose aussi naturelle et simple, en vérité. Et qui plus est, c’est ce que sont sans doute le quatre-vingts pour cent des auteurs de ce pays et je suis peut-être loin du compte. Mais soyez rassuré, même si vous n’êtes qu’un parmi d’autres, vous êtes celui qui aura trinqué avec Jean d’Ormesson, lui aussi, en son temps, autodidacte d’un jour. Mais votre plus bel atout, Fabrice, et ne le prenez pas mal, c’est votre naïveté si touchante vous rendant aussi flamboyant. Prenez-en soin, elle est de plus en plus rare et le deviendra encore plus, dans l’avenir. Gardez-la précieusement au fond de vous et ne laissez personne vous dire qu’elle est une tare. C’est votre âme d’enfant qui en dépend. Ne changez rien, et n’ayez point peur de laisser vivre le petit garçon qui est en vous. Tout n’en sera que plus lumineux et merveilleux. Heureux d’avoir fait votre connaissance et n’oubliez pas de m’envoyer un exemplaire de votre livre auquel je prédis un beau succès. Bien à vous, Jean. »

 

 

 

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© Tous droits réservés Didier Leuenberger. Respectez le travail de l’auteur. Respectez la créativité.

 

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04/04/2017
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