T O U S D E S A N G E S

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Le complexe de la bordure du slip

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Le complexe de la bordure du slip

 

 

 

Nouvelle

 

 

 

Didier Leuenberger

 

 

 

 

Le complexe de la bordure du slip

 

 

 

 


Même ado, je n’avais connu de tels comportements auprès de mes copains de classe. Depuis que cette bordure de slip a commencée à se retourner à chaque geste qu’il fait, Gégé (mon mari) a complètement perdu la boule. Déjà que lorsque j’avais mon fils et lui devant moi, je ne savais lequel des deux était le plus immature tant mon mari semblait revivre ses dix-huit ans, mais jamais il n’y a eu des attitudes aussi alarmantes qu’aujourd’hui. À cette époque entre mon fils et mon mari, cela restait plutôt puéril et gentillet. Une fausse compétition entre sales gosses, à celui qui pisse le plus loin. Le modèle réduit Gégé dépassant très vite d’une tête le modèle original, cela régla plutôt efficacement le problème.




Mais un beau jour, alors qu’il arrosait les plantes en slip (quel homme ne s’est jamais pavané devant les fenêtres en espérant susciter quelques regards), en se courbant, le rebord de son slip se retroussa alors qu’il se pliait en deux pour se pencher. D’abord surpris, il a très vite tenté d’ignorer cette jolie petite bouée en devenir se dessinant tout autour de sa taille, jusqu’au jour où notre fiston quitta la maison. Un tsunami pour mon Gégé alors que je n’étais pas mécontente de savoir cette sangsue un peu plus éloignée de la table et du frigo. Avoir deux ados plus un chien, me regardant comme si j’étais la huitième merveille du monde qu’il ne faut surtout pas toucher ni même déplacer, me devenait, je l’avoue, insupportable.



Il avait beau me dire « Chouquette, tu t’améliores de jour en jour dans la recette de tes boulettes », je n’ai pas oublié la crise mémorable qu’il m’a faite le jour où je n’ai mis que des boulettes sur la table et rien d’autre. Pas de patate ni de riz. Rien. Pas même de pain. Le mâle alpha qui sommeillait en lui se réveilla. Prémices, je suppose d’une catastrophe annoncée et que nous subissons de pleins fouet en ces temps, ou nous pourrions être si bien.



Alors que je ne demande rien d’autre que de me blottir contre cette boule soyeuse et pas aussi désagréable qu’il y paraît (attendez mesdames de voir votre mari gonfler juste ce qu’il faut pour que ce soit confortable et après vous discuterez), Gégé me la joue complexé et se réfugie dans la victimisation.




Il faut le voir devant la glace, à rentrer le ventre pour que son slip ne se rebiffe pas et ne concède un étage de tissu. C’en est presque pathétique. C’est un peu comme s’il avait déclaré la guerre à un ennemi. L’évinçant d’abord, en achetant toutes sortes de coupes de sous-vêtements y compris l'inévitable string, mais le ridicule aidant, à près de cinquante balais, Gégé est vite revenu aux slips traditionnels comme s’il voulait exorciser le mal à sa racine. Comme s’il devait à tout prix, revenir aux belles années. Celles qui, entre nous, n’étaient pas aussi affriolantes et concluantes qu’il veut bien le crier.




Il faut dire que fantasmer nos vies est tellement plus agréable, plus palpitant à se remémorer. Ça nous arrange bien d’enjoliver, d’embellir la réalité et d’arrondir les défauts pouvant ressortir ici et là. Nous sommes plutôt doués pour remettre dans le vase tout ce qui pourrait dépasser et gêner nos critères de beauté et notre ego si fragile en vérité. Qu’on ne me jette donc pas la pierre à ces propos et que celui qui n’a jamais exagéré ou fantasmé sa vie en l’évoquant à des amis, soit cloué au pilori. Nul besoin de s’offusquer, le monde est bien trop moche et nos vies bien trop ternes pour la plupart d’entre nous, pour ne pas y mettre un soupçon de positivisme et de piquant qui, s’ils ne sont pas crédibles, ont au moins le mérite de nous permettre d’y croire. Oui, nous sommes tous autant que nous sommes des inventeurs en puissances, des tricheurs et des menteurs. Même tous petits, cela reste des mensonges capables de rendre beau le plus insipide des souvenirs. De mettre de la couleur dans le plus pâle relent mémoriel aux accents de déjà-vu.



Alors oui, mon Gégé exagère un peu lorsqu’il dit avoir été un apollon et le préposé d’une anatomie incroyablement enviée et alors… Cela lui fait du bien, ou plutôt, lui faisait du bien… Mais depuis la découverte de ce problème de slip, plus rien d’autre n’a d’importance. Que ça et ce ventre en devenir. Mon bonhomme Michelin qui, s’il reste très modeste pour l’instant, risque de rejoindre la caste des sumos s’il continue à se goinfrer de la sorte. C’est qu’il est entré dans un cercle vicieux. Plus il se découvre gros, et plus mon Gégé déprime. Et plus il déprime et plus il bouffe. Schéma classique et oh combien éprouvé, mais lorsque ça nous frappe de pleins fouet, c’est toujours un choc, aussi doux, soit cette pelote de poils si agréable à caresser.

 


J’ai beau lui dire tout çà, cela ne fait que renforcer son problème et empirer les choses. Il se referme comme une huître. Il déploie sa carapace de bourru introverti. Alors bien sûr, ça devient moi le problème. Moi qui accepte de vivre avec une telle baudruche. Une citerne qui fait tout de même cent kilomètres de vélo hebdomadaire et court trois fois par semaine, qui fait du foot tous les jeudis avec les copains. Moi qui le regarde d’un air dédaigneux ou moqueur, selon ses dires. Qui l’enfonce plutôt que de l’aider en le privant de dessert et d’armagnac, son péché mignon.




« Si c’est à ça que tu veux que ressemble notre couple, je te laisse passer devant ! » Lui dis-je, alors qu’il me faisait une crise mémorable, après qu’il se soit baissé pour enfiler ses chaussettes et que son slip se rabatte et ne s’enroule sur les coutures de l’élastique. « Tu vois ! Je te l’avais bien dit ! Tu le fais exprès ma parole ! » M’accusa-t-il, en relevant son slip jusqu’aux oreilles et en criant comme un eunuque damné. « Pauvre type ! » N’ai-je eu comme seule réponse. « Connasse ! » Rétorqua-t-il du tac au tac et en regrettant déjà son gros mot. Je ne lui laissai aucune chance de s’excuser. Je n’allais quand même pas accepter de me faire insulter sous prétexte qu’un bourrelet faisait voler son slip à l’étage inférieur de l’élastique. Encore une minute et c’était mes petits plats qui étaient la cause de ce séisme. Mais qu’il ne vienne pas sur ce terrain-là où je ne lui fais plus à bouffer ! Il le sait et est bien trop gourmand pour oser s’y risquer.



La crise ne s’estompant pas, il fait des aller-retour au fitness, mange toutes sortes de substances pesées et mesurées au nutriment près. Nombres de produits censés lui faire retrouver sa taille de vingt ans, une ceinture électrique censée raffermir sa graisse et comble du comble, un semi-remorque de livres en tous genres sur le sujet des graisses à fondre. De la psychologie à la chirurgie plastique en passant par la sociologie. Tout pouvant le faire se sentir lui-même et bien dans sa tête. La maison devient une bibliothèque et les poubelles remplies d’emballages de médicaments et de substances fort discutables. Un enfer alors que nous pourrions vivre des jours heureux, renouer avec les parties de jambes en l’air et fumer quand bon nous semble. Tout ce qui avait pris l’eau une fois le fiston entre nos pattes, il faut bien le dire. Avoir un gosse, c’est bien, aimer, c’est formidable et être aimée, encore mieux, mais il ne faut pas se leurrer, le bateau des fantasmes a pris l’eau depuis belles lurettes. Depuis que notre rejeton s’est imposé comme le centre d’intérêt et du monde. Et ça nous arrangeait plutôt bien, il faut l’avouer. Tant Gégé que moi. C’est un peu comme s’il y avait eu une cassure. Alors vous pensez bien que je misais gros sur notre indépendance retrouvée, et voilà-t-il pas que ce complexe du slip vient tout faire foirer. Quel dommage. Moi qui me réjouissais tant. J’avais de grandes espérances pour nous. La flamme était encore là, il suffisait de l’attiser et voilà qu’un petit problème de couture fait tout tomber à l’eau.



Qu’une histoire de coupe de caleçon mette en péril mes projets romantiques, ça, il en est nullement question.



Il faut dire que depuis qu’il est entrée dans la cinquantaine, Gégé n’est plus vraiment lui-même. Les remises en question sans cesse renouvelées ne lui font pas que du bien, cet abruti en oublie presque que je suis là. Un sale passage, que ces cinquante balais. Un vrai calvaire et une mise à l’épreuve en perpétuelle mutation. Un mutant, voilà ce qu’est devenu mon Gégé après cette date fatidique. Quelques cheveux blancs, mais pas trop, il ne les fait pourtant pas, mais les démons qui l’assaillent l’ont transformé. Et cette histoire de slip est un dommage collatéral de cette transformation. Comme une urgence de faire des choses, de tout essayer, de tenter de nouvelles expériences comme le kitesurf ; il fallait le voir lorsqu’il est revenu sur le bateau des secours, la queue entre les jambes. Il n’avait pas pu maîtriser ce sport exigeant n’y connaissant rien bien sûr. Et ce, même sous les avertissements de notre cher fils lui déconseillant vivement cette activité pour le moins physique. Mais non, il fallait qu’il se prouve à lui-même qu’il en était capable. Il se prouve sans cesse à lui-même toutes sortes de défis insensés… Du marathon de 42 kilomètres où il me revint sur un brancard, au mémorable fiasco de sa soirée hotboxing accompagné de jouvenceaux prêts à tout pour s’épater. Je vous explique : vous prenez un aquarium (Voiture, cabine téléphonique, etc…), plus il est petit mieux c’est, vous fourguez le maximum de gugusses tous plus allumés les uns que les autres, vous diffusez du cannabis afin qu’ils l’inhalent (fumée ou vapeur), vous laissez macérer une bonne heure et demi, et vous ressortez tous ces blaireaux une fois les effets de la drogue passés et les fées Clochette aux abois. Une vraie partie de plaisir… Je ne vous explique pas ma tête, lorsqu’il arriva sur le perron de la maison, le nez encore piqué de cette plante magique, comme il la nomma, alors que les deux flics qui l’escortaient me faisaient signer des papiers. Et je ne vous parle pas de ces défis débiles sur Facebook. Neknomination et ses films sur YouTube qu’il tente en vain d’effacer de la toile, tant il y est ridicule et ivre d’un mélange alcoolisé dont lui seul en a le secret. Le Fire Challenge me l’amena dardar aux soins intensifs tant la dose de substance inflammable qu’il mit sur le torse l’embrasa. Depuis on le surnomme la torche humaine. Et enfin et pas des moindres, après le feu, la glace, le Ice Bucket Challenge, ou il excella dans le domaine, en se filmant plus de trente-cinq fois dans des situations toujours plus cocasses en train de se ramasser des glaçons sur la gueule, dans le seul but de prouver au monde que ce n’est pas parce qu’on a cinquante piges, que l’on est hors circuit. Puis, pour parfaire ce panel pour le moins exhaustif : se couper la respiration dans un sac en papier où il a bien failli y rester, se plonger dans l’eau glacée de la rivière, ou il fallut appeler les pompiers pour l’en sortir suite à une hypothermie plus qu’embarrassante. Rien ne me fut et ne m’est encore aujourd’hui, épargné. Sans parler de cette post-pubère hormonale lui ayant fait acheté un allongeur de pénis et un masturbateur à toute épreuve. Un gamin de quinze ans, avec le culot en plus et la gêne en moins. Rien ne lui fait peur, et tous les moyens pour retrouver sa forme d’antan sont bons, du moment que ça se rapporte au sexe. Du sexe oui, mais avec tout de sortes d’ustensiles et sans doute d’autres nanas, sauf avec moi. Il a même fallu l’amener aux urgences un soir, alors qu’il avait la quéquette coincée dans l’un de ces engins. Il fallait voir le zob qu’il s’est coltiné pendant plus d’une semaine. Les Stroumpfs n’en ont certainement pas un aussi bleu.




Les semaines passent et la culotte se voit toujours plus repliée à la moindre cambrure. J’ai eu beau lui proposer de ne plus mettre de slip, il m’a répondu : n’est pas « Gainsbarre qui veut ». Et que de toute façon, ça le dégoûterait.




Transpirer ne semble pas régler le problème ; lui trouver des qualités magnifiées par son joli ventre non plus. Il a vite démasqué mon manège et m’en a voulu des jours durant de ce stratège pour le moins discutable, je l’avoue. Je ne sais plus quoi faire. Il devient de plus en plus irascible, se cherche toutes sortes de prétextes pour ne plus me toucher et se cache autant qu’il le peut pour m’éviter. Il me faut trouver une solution avant que le bateau ne sombre…

 

Et si je mangeais des pâtisseries avec lui en regardant pousser nos jolis bidons, ne serait-ce pas la meilleure façon de démontrer à mon Gégé combien je partage son malheur. Et combien je l’aime, car je l’aime mon Gégé…


Faisons donc ça. Soyons de beaux gros conjoints aux rondeurs coupables et au caractère arrondi. Tartinons nos mètres carrés de putain de tolérance à la mélasse empathique et aux aphrodisiaques non moins reconnaissants de nos frasques de boudins. Moi la maigrichonne, moi la cochonne qu’il épousa avant tout pour ces deux qualités, je vais m’empiffrer jusqu’à ce qu’une saillante culotte de cheval m’enrobe et renvoie l’image du « Tu vois chéri, y a toujours pire ailleurs ! ». Et le monde redeviendra peut-être serein, palpitant et coloré.

 

Mon alfa recouvrera son rang qu’il lui sembla perdre dans cette folie complexant ses moindres pores en déroute. Assumons notre embonpoint soyeux et arrondissons nos angles jusqu’à ce que mort s’en suive.

 

Là, dans ce trou béant du néant, peut-être, aurai-je enfin la paix méritée, le complexe du slip de monsieur s’étant évaporé aussi sûrement qu’une volute de fumée de Gitane. Mais sacré non d’une pipe, que l’on ne vienne pas canoniser celle que je serai devenue ou je pourrai revenir hanter les nuits de ces crétins en leur retournant leur caleçon sur la tête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15/11/2016
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