T O U S D E S A N G E S

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Le dernier voyageur

 

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Le dernier Voyageur

 

Je ne sais si ce fut un mirage ou une hallucination. Et n’est-ce pas pareil ?

 

Avant que ne tombe le coup fatal de midi et le soleil au zénith brûlant toute parcelle de terre alentours, sous ces soixante-huit degrés centigrades sans le moindre recoin d'ombre, je le vois, oui, je le vois enfin.

 

On le disait en poussière pour les uns, un éden pour les autres, le dernier paradis sur la planète, le point de rassemblement pour les derniers survivants si tout allait vraiment mal. Et voilà qu'il se profile devant mes yeux. Tout en rondeur, à peine mordu par le vent et le temps. Mi rock, mi vaisseau perdu en plein ciel, mon objectif ne semble pas non plus y croire et tremble pour l’occasion, de tous ses pixels.

 

Magnifique dinosaure de pierre nourrissant encore les contes aborigènes ayant survécu à l’alcoolisme et au modernisme, je ne peux retenir mes larmes lorsque mon regard se heurte à sa beauté et sa masse imposante.

 

Mes pieds ne touchent plus terre, mes bras me semblent des ailes. On dit par les temps qui courent, que ceux qui le voient deviennent fous. Alors imaginez, moi le dernier voyageur ayant eu la chance d'admirer une dernière fois tant de choses, à quel point je dois être devenu dingue. Fou à lier.

 

Peut-être n’ai-je pas survécu à tout ça. Toute cette émotion jetée en plein vol. Toutes ces merveilles n’étant plus qu’un vague souvenir. Cela est trop dur à porter. Je suis comme Darwin, je découvre. Mais je découvre impuissant, les derniers restes et les vestiges d’un patrimoine. D'une ère désenchantée et aveuglée par la cupidité et l’avidité de l'homme.

 

J’achève une histoire, celle de merveilles mangées par un absolu destructeur sans pareil. Une idéologie toute industrielle et commerciale, ayant eu raison de toutes les beautés que ce monde nous légua avec tant de générosité.

Je suis aux abois, anéanti, détruis. Je ne peux que tomber à genoux devant ce rock, et m'allonger sur le sol pour rejoindre la poussière. Je suis seul au monde. Le dernier voyageur, cherchant en vain un sens à la vie. Cette vie, que l'homme détruisit sans complexe, avec cette assurance et cette arrogance déconcertante que tout lui appartient et tout lui revient.

 

Je suis prêt. Je peux entendre le souffle du vent chuchoter à mon oreille la fin d'une humanité dont je suis le dernier garant. Je suis consumé par le désespoir et toutes ces désillusions que je dus encaisser, les années passant. Je suis éteins telle une ampoule n'ayant plus de jus, pas la moindre énergie, pas même renouvelable.

Une éolienne bat pourtant les airs au loin, j'entends les vibrations qu'elle distille au fur et à mesure que les courants la font tourner en rond. Survivante et témoin de notre savoir-faire, que nous pensions répondant de notre survie et nous repentant de toutes nos erreurs. Mais battre le vent ne suffit à nous sauver de nous-même. J'en suis le témoin, le seul rescapé qui peut confirmer cette dernière image de l'humanité.

 

Je suis prêt. Viens me chercher au plus vite, toi la mort, avant que la souffrance ne t'offense plus que l'on ne le fit au cours de notre bref séjour sur Terre.

 

Je ferme les yeux, les vibrations s'intensifient alors qu'il me semble partir vers les miens. L'au-delà est-il si bruyant que cela me fasse presque sursauter et m'empêche d'être serin ?

 

J'ouvre les yeux, au loin, sous la torpeur et la lumière du jour, je crois rêver en distinguant des silhouettes. A moins que ce ne soit cette faucheuse ayant revêtit forme humaine. Je fronce les sourcils, plisse le front. Ferme les yeux en voulant faire disparaître cette insolente, m'épargnant d'un envol brutal en s'habillant d'une cape humaine.

 

Je rouvre les yeux. Trois corps se rapprochent ainsi que deux silhouettes de ce qui semble être des kangourous aussi grands que les trois hommes qu’ils escortent.

 

Je referme les yeux lorsque je les sens tout près. Les rouvre, compte les six pieds devant mon regard azur ne réalisant pas ce qui m’arrive. Mon cerveau est assoiffé, mes rêves désabusés, je ne suis plus apte à analyser une quelconque situation. La moindre émotion.

 

Je recompte ces pieds nus, ces quatre pattes, y décèle leur texture et y distingue leur couleur, me laisse retomber sur le côté péniblement en gémissant. Le soleil traverse ces trois visages que je ne peux distinguer. Une main m'est tendue, un sourire proposé généreusement sous le regard bienveillant de ces deux marsupiaux géants. Je l’agrippe des dernières forces me restant, m’accroche à ces doigts comme s’ils me sauvaient d’une chute inéluctable dans ce précipice des regrets et des repentirs.

 

Ils m'aident à me relever, à me tenir debout. Ils sont comme les trois Rois mages. Leur peau étincelle sous les rayons d’un soleil entêté. Ils sont beaux comme un animal dans son milieu naturel. Ils me sourient encore, m'invite à reprendre vie. Je m'enlumine. Je tente un sourire tout en sondant le regard des deux kangourous. Imposants, souverains, affables et chaleureux. Ils sont en communion avec les trois mages. Sans parler, sans même le plus petit son, ils communiquent, sont en symbiose.  J’ai l’impression de les entendre, de les comprendre. Je ne suis plus seul.

 

Un essaim de Cacatoès de Leadbeater nous survole comme un escadron de la mort. Je vais partir avec eux, me dis-je, en haletant comme un tigre au soleil. Je clos mes paupières, baisse la tête en attendant le coup fatal. Un bruissement d'ailes m'échauffe les tympans et m'octroie un peu d'oxygène bienvenu. Je rouvre les yeux, mes trois sauveurs sont en face de moi, posés, serins, magnifiques. Je ne suis plus seul. Je ne suis plus seul, laisse-je résonner dans mon crâne tandis qu'ils m'invitent à marcher dans leurs pas.

 

Je me tourne vers ce molosse tout en roche comme si je m'adressais à un parent et lui demandais sa permission. Cette vision semble me sourire, ou en tous les cas, ne rien m'interdire et surtout pas celui de vivre. Moi, le descendant de la plus vile créature. Celle, ayant causé la perte de presque toutes les autres espèces, asséché les océans et démolis les montagnes. Ayant dérouté les nuages et asphyxié l'air jusqu'à tous nous tuer.

 

Je me sens si indigne de vivre, et voilà que ce géant rouge m'y invite. Ce nombril du monde qu’on enleva aux aborigènes un certain temps. Que l’on pilla, que l’on détroussa alors qu'il est le centre de tout ce qui commence et de tout ce qui finit. De tout ce qui recommence aussi...

 


Je tente de rester digne, je meurs de soif, ma vue est trouble et je suis très faible, mais ce n'est que dans cet état que je serai louable de vivre à leurs côtés. Eux, qui furent exterminés sans vergogne et dépossédés de toutes ces richesses. Eux, qui furent anéantis par les maladies qu'on leur apporta et les famines que l'on déclencha. Eux qui se firent discrets après qu'ils aient capitulés et préférés disparaître dans l'oubli. Sans doute dans le sein de ce roc dressé comme un sémaphore et que seuls, les aborigènes n'ignoraient pas son grand pouvoir.

 

Je suis ces trois rescapés m'emmenant sans doute vers les leurs, confiant de suivre ces humains-là plutôt que ceux, courant après un pouvoir illusoire et une domination chimérique. Je vais passer d’une vie rêvée à une vie vécue pour la première fois, aveuglé par toutes ces technologies et cette impression de devenir toujours plus important. Du reste, le seul lien me reliant à ce monde-là est obsolète. Cet appareil photo ayant pris ce dernier cliché jonche sur le sable comme une relique d’une époque révolue.

A moi, de me montrer digne et de prouver que tout ceci, tout ce qui est arrivé ne se reproduira plus jamais. Car si je n’aurai plus aucun manuel d’histoire ni même aucun écrit sur ce que fut ces temps pour le moins discutables, j’ai en ma possession le seul outil capable d’élever ceux que je représente et représenterai tant que je vivrai : la rédemption.

 

 



03/11/2016
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