T O U S D E S A N G E S

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Le Voyage improbable d'Eouard Leboeuf, chapitre 7, 8 & 9

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Le silence peut être bénéfique

 

Chris a été un ange pour moi. Mon ange gardien. Prémices d’un gardiennage du retraité en devenir que je suis aux yeux de ce gamin, il faut que je garde en mémoire cet instant comme référence, car dans pas longtemps, c’est la quille pour Edy. Un moment que j’attends depuis tellement d’années. Toutes ces responsabilités plus compliquées les unes que les autres deviennent très pénibles à assumer. Il faut dire que le monde et les gens deviennent de plus en plus dingues. Je croule sous les dossiers et ne vois plus ma Jeanine que le dimanche, et encore. J’en profite souvent pour terminer des dossiers ou avancer sur d’autres. Mais de toute façon, il y a longtemps qu’elle ne m’attend plus. Longtemps que je continue à fixer des pages vide posées sur mon bureau, en attendant que la porte claque pour enfin être seul. J’ai un métier prenant. Et Chris semblait drôlement intéressé par mon statut de procureur, surtout lorsque j’entrais dans les détails d’une illustre mafia démantelée. Il faut dire que ce genre d’affaire se veut un vrai calvaire lorsque ça nous tombe sur la gueule, j’y ai eu droit et une affaire pas des moindres… Il y a dans mon métier une connotation policière à la mode qu’il ne put s’empêcher d’admirer, je l’ai vu dans ses yeux lorsque je lui ai raconté deux ou trois dossiers mémorables que j’ai eu à traiter au cours de ma carrière. Tout était sympathique, jusqu’à ce que je réalise un détail.

—   Mais dis-moi jeune homme, tu permets que je te dise « tu » ?

—   Aucun problème Monsieur Leboeuf.

—   Appelle-moi Edy, tout le monde m’appelle ainsi dans la vie.

—   D’accord.

—   Je suis un peu surpris que tu saches quel est mon job, il ne me semble pas te l’avoir mentionné.

—   Ah ! Bon, peut-être l’avez-vous dit sans vous en rendre compte, avec un manque d’assurance dans la voix.

—   Ça j’en doute, gamin. J’ai peut-être la prostate qui défaille mais j’ai conservé une excellente mémoire.

—   Le traitement que vous a donné le médecin est peut-être plus fort qu’il n’y paraît. Vous savez, ce sont des plantes d’un autre monde, conclut-il, sans se laisser démonter. Il avait le sens de la répartie, mais le papi, même sans sa robe noire n’avait pas dit son dernier mot.

—   Tu connais la famille de ma belle fille ? lui demandai-je innocemment.

—   Bien sûr. De nom. C’est un honneur de la servir.

—   J’espère qu’ils te paient bien pour me surveiller, car il y a mieux comme client.

—   Jamais je n’accepterais d’être rémunéré par la famille de Xia-He. Un honneur je vous dis. Vous semblez surpris ?

—   Disons qu’un jeune de ton âge devrait avoir d’autres aspirations que l’honneur. C’est juste surprenant de constater qu’il en reste à notre époque.

—   Des hommes loyaux et serviables, c’est de ceux-là que vous parlez ?

—   Oui, enfin… pas vraiment.

—   C’est là que nos mondes se séparent, monsieur Leboeuf. Mais personne ne vous demande de comprendre…

—   Bien. j’ai eu peur à un moment donné, que tu me demandes de faire une prière bouddhiste ou un salut militaire.

—   Je ne suis pas bouddhiste.

—   Autant pour moi. Excuse-moi pour mon indiscrétion.

—   Ce n’est rien. Essayez un peu de dormir maintenant, le silence peut être bénéfique, vous savez !

Ce petit con cessa de m’être sympathique par sa seule petite phrase si simple et tellement pleine de bon sens. Nos jacasseries ne semblaient plus guère l’amuser et le gamin n’était guère disposé à faire causette avec le troisième âge lorsqu’on parlait de la mère patrie. Il préféra pianoter sur son téléphone. J’ai fermé les paupières et me suis laissé glisser dans un sommeil lénifiant.

 

 

 

Saleté de tumeur

 

Je n’arrive plus à dormir. Je n’arrête pas de penser à ce jour ou je suis allé chez le médecin pour les résultats des examens de mon deuxième cancer. Celui qui écorche un homme là ou ça fait vraiment mal.

Analyses très en deçà des espérances du professeur Tournesol me servant de sauveur. Et dire que mon avenir était entre ses mains. Ses petites lunettes lui conféraient un air de comptable maniaque au centime près.

Un air de Picsou sans le sou, tant il était mal fagoté. Lorsque je regardai ses doigts me tâter, je me dis que la vie était quand-même mal faite. Que ce vieux schnock était sûrement marié à son métier et vieux garçon depuis la nuit des temps, tandis que moi, je me démenais pour garder ma Jeanine à la maison.

Je sais que je ne devrais pas trop me focaliser sur ça mais c’est tout ce qui me reste.

 

Tu m’as tout pris, saleté de tumeur ! Tout.

 

Il m’a regardé par dessus ses lorgnettes rondes, a soupiré devant mon dossier en dodelinant comme une pintade avant de se faire trancher la glotte. Pauvre de moi, me dis-je en cet instant, seul au monde. Un grand silence pour accuser le coup. Un de ces moments où l’on oscille au bord de la falaise, le souffle coupé.

 

Aucune réponse à la centaine de textos envoyés à mon fils. Ce petit con est plus intéressé à fourrer des macarons jaunes qu’à suivre l’agonie de son père en direct. Quel petit salaud, il m’a bien laissé tombé, celui-là. J’avais pour lui une admiration sans borne. Je croyais notre complicité indéfectible. Et voilà que le péril jaune nous est tombé dessus comme une bombe atomique. Xia-He : c’est mon Hiroshima à moi. Mon tsunami. Ma place Tian'anmen. Ma faille de San Andréa. Ma muraille de Chine. Celle qui m’a volé mon fils, ma chair, celui en qui j’avais le plus confiance sur cette terre. J’aurais dû me méfier, déjà petit Max avait la fâcheuse manie de s’amuser à brider du bout des doigts tous ses petits camarades de bac à sable. Tant et si bien que nous avons dû l’emmener chez le psy. Résultat des courses : je suis ressorti avec une névrose et un problème d’enfance à résoudre ; ma femme, une bipolarité sous-jacente dont elle ne s’est jamais vraiment remise. Finalement j’ai opté pour du concret. J’ai emmené Max chaque samedi chez le chinois du quartier, histoire de s’envoyer ensemble quelques nems aux légumes. Ça l’a immédiatement guéri. Il a fait copain-copain avec le petit dragon du patron qui avait une fâcheuse tendance à jouer avec les couteaux du chef, et avec le temps, plus jamais mon fiston ne tenta de brider un seul blanc à la ronde. Si avec ça il ne finissait pas avec une niak… je pouvais me pendre au radiateur. C’était évident.

Business class

 

J’ai cru qu’on était arrivé, que j’avais dormi d’une traite jusqu’à destination mais  ne voilà-t-il pas que ma vigie me réveille pour passer le temps. Il faut dire que ses paupières étaient restées écarquillées depuis notre arrivée en cabine. Emoustillé par ce service cinq étoiles, il n’en perdait pas une miette. Tout était passé en revue, la vaisselle porcelaine et les couverts en argent, les serviettes dont on nous paraît pour le repas, les excellents crus au choix, les menus des plus grands chefs prestigieux, les desserts à gogo, le champagne coulant à flot. Le kit de toilettes Christian Dior, le siège se transformant en véritable lit, l’ordinateur de bord et sa myriade de jeux, l’hôtesse vous bordant comme un bébé et accompagnant ses gestes d’un large sourire. Il était en extase. Il n’a pas hésité à me secouer, alors qu’il m’avait demandé de la fermer quelques heures auparavant, et que j’étais en train de rêver de Max, me semble-t-il. Ce dernier était au-dessus de mon lit d’hôpital, les yeux cernés et la mine contrite. Il me parlait sans que je  comprenne un traitre mot de ce qu’il pouvait bien bafouiller. Il semblait consterné par mon état. Quel cauchemar et quelle horrible sensation pour mon fils, alors que je suis dans la First de Qatar Airways en train de siroter un grand Bordeaux et de me délecter d’un plat surprenant concocté spécialement pour la compagnie. Ils sont fous ces arabes… Chris a raison de s’amuser à monter et descendre son siège pour le transformer en couchette, un lit pour nous tout seuls alors que ça se bouscule en économique. Le luxe c’est aussi ça : penser aux autres, entassés.

—   Vous entendez, me dit Chris, en soulevant sa nuque pour lancer un regard en direction des sièges écos.

—   Non, quoi ? demandais-je en l’imitant.

—   Le beuglement du bétail, ricana-t-il, en me signalant de son fin menton la classe éco. Il enleva quelques miettes de cacahuètes tombées sur sa couverture, puis, sans raison apparente sinon celle de se sentir débordant de plaisir, il rit comme un damné. Le rire d’un jeune seigneur adressé aux gueux. Le rire d’un fringuant arriviste bien décidé à délimiter les frontières de son pouvoir. Je souris puis ris à retardement pour lui faire plaisir en espérant que personne ne m’ait vu. Apparemment, ce petit ne doit pas souvent voler en buisines, pour autant qu’il ait déjà volé.

—   C’était pour rire, Monsieur Leboeuf.

—   J’avais bien compris !

 

La première fois qu’un niak usait de l’humour. Ça m’a surpris. Ça m’a pris de court. Finalement le métissage n’a pas que du bon. Je devrais revoir ma copie avant de m’avancer sur ce terrain, comme quoi rien n’est jamais acquis.

Voilà donc le nigaud que je vais me coltiner durant le trajet, un QI de moins 65 à l’intérieur, et la tronche de Brad Pitt à l’extérieur, en un peu plus jaune.

 

Enfin, mieux vaut çà qu’un djihadiste hirsute prêt à tout faire péter. Je délire, ce doit être le vin… allez, dodo maintenant et que ce gamin ne vienne plus me briser mes rêves !



23/07/2017
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