T O U S D E S A N G E S

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Les Crocs

 

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Les Crocs

Nouvelle

 

 

 

Didier         Leuenberger

Les Crocs

Il entra dans ma vie comme l’on rentre dans un rêve. Vaporeux, un délicat fatras d’émotions enivrantes, une ondée des sens scrutant mon épiderme, sondant mes pores jusqu’à me pénétrer sans la moindre vergogne. Des minutes affriolantes à moins qu’il ne faille parler ici d’heures, la clepsydre qui se vide n’ayant plus tout à fait le même impact que le tic tac obsédant de l’horloge.

Lorsqu’il passa de sa texture céleste par le trou de la serrure, qu’il renifla mon drap de satin et embrassa ma chaleur en se faufilant sous les plumes, je sentis comme la plus douce des caresses et l’étrange sentiment d’être emprisonné dans une geôle pleine de sensations étourdissantes et d’effets entêtants. Une forteresse que je ne pourrai jamais plus récuser.

C’est que mon invité surprise avait les crocs. Il avait faim. Et en l’occurrence, faim de moi. Une de ces appétences pouvant effrayer la plus vile des créatures et pourtant, je ne me suis pas réveillé tout de suite cette nuit-là. Je restai endormi, comme si j’étais protégé, à l’abri de tout, la respiration sifflotant discrètement. Quelques petits sursauts et gémissements de satisfaction. A vrai dire, je me serais damné, et cela, même plongé dans un brouillard lénifiant et envoûtant pour éprouver cette sublime offrande.

Lorsqu’une telle sensation nous arrive, on n’y croit pas vraiment, bien sûr. On présume nos mains s’amuser à nous rendre fou, se jouer de notre discernement, mais une fois un œil ouvert, et le regard de ce dément scrutant le nôtre, sa gueule d’ange venant de se matérialiser comme par enchantement, il est bien clair que nous sommes et n’avons jamais été aussi éveillé qu’en cet instant.

Pourtant bien plus vigoureux et plus grand que moi, je ne sentais pas son poids sur mon corps, ses muscles saillants se dessinant au fur et à mesure que ses membres se concrétisaient dans la pénombre. Tout était pensé me sembla-t-il, rien n’était omis au hasard. Je ne ressentis pas même sa masse une fois tout son corps d’homme, enfin dévoilé. Son dos déroulé comme une carapace, une armure puissante, je supportais ce soldat de l’amour sans la moindre grimasse.

Comme une évidence. Comme une romance je n’eus aucun doute dès ce premier instant où il posa son dévolu sur moi.

Pourquoi moi ? Je n’ose le lui demander de peur de ne pas entendre ce que j’aimerais tant qu’il me dise. Mais je suis lucide. Je sais, oui je sais qu’en tout bon démon, il vaque de temps à autre à l’occupation qui le consume et l’émeut le plus, car avant tout, il semble exister pour cette unique raison.

Bien sûr, il épouse la mort sans le moindre complexe et ne s’en apitoie pas le moins du monde. Mais la mort a-t-elle si peu de valeur qu’on doive tant lui en vouloir d’exister. Et si l’on n’était jamais aussi vivant que dans l’éternité. En constatant cet éphèbe me faire rire à chaque fois qu’il le peut, je me dois d’émettre quelques doutes sur certaines valeurs qu’on croit nobles et justes ici-bas.

Lui, c’est mon vampire. Le seul que je connaisse à la ronde et même au monde. Très éloigné des mythes et légendes, il est de loin, bien plus humain que tous ces soupirants m’ayant fait l’amour jusqu’ici. En vérité, ils font pâle mine, à côté de cet être qu’on présume froid et le teint blafard, mais il n’en est rien je puis vous l’affirmer. Cette entité, je ne sais comment le nommer, peut se targuer d’avoir bien plus de cœur que la plupart de ceux en ayant vraiment un.

Qu’il soit un spectre diaphane, une créature blasphématoire ou ce qu’on croit être impénitent, il n’en reste pas moins que mon vampire m’a montré plus de bonté à lui seul, que tous les hommes ayant croisé ma route jusqu’à aujourd’hui. A moins que je ne sois tout simplement pas été prêt pour un tel voyage, car le plus dur pour nous les vivants, n’est-il pas d’affronter ses tourments et ses propres démons.

 

Que n’ai-je pas connu comme paumés et écorchés de la vie, léguant sans détour le mal-être tarabustant leur corps tout entier et sans répit. Que ne me suis-je pas imposé comme défoncés de l’autodestruction n’ayant pas le moindre scrupule à m’emporter dans leur descente aux enfers. Je pensais sans doute me punir, car je ne méritais rien d’autre que cela. Tout mon être me le faisait ressentir. Me le certifiait. C’était comme si l’on avait tatoué un destin allant à l’encontre de ma quête.

Voilà que c’est un immortel, prédateur sans foi ni loi qu’on dit froid et sans la moindre compassion, qui réchauffe mon cœur et m’offre ce merveilleux cadeau. Qui évince par quelques caresses et une oreille attentive, les nombreux doutes, m’ayant paralysé toutes ces années et empêché de toucher au bonheur.

Me fallait-il un être de la nuit pour que mon museau se frotte enfin aux étoiles ? Que j’entrevoie toutes les promesses que cela présage en mon for intérieur? Pour qu’il retranche aux frontières de l’oubli, ce passé douloureux...

Mon vampire, mon libertin, mon merveilleux amant et ami, ce magnifique, laissant éclore des fleurs en chaque endroit que jalonnent et effleurent ses doigts avec passion.

Grand seigneur d’antan ou vagabond de la nuit ayant traversé les affres du temps, peu importe d’où il vient. Je l’aime, et je n’ai eus besoin pour cela, ni d’être ensorcelé ou enjolivé, ni même d’être mordu.

Bien sûr, il m’a mordu, mais avant cela, je l’aimais déjà.

Ses bras immenses, ses silences, sa façon de déposer mes fesses entre ses mains comme dans un nid douillet, son regard sombre et son souffle empli de force, il m’émeut, dès que je le sens arriver dans son nuage électrique.

L’attente de pouvoir enfin toucher son corps si beau me met au supplice. Il est une drogue que j’attends comme un junky aux abois, mais ne croyez pas que je dépende de lui parce qu’il boit mon sang. Ceci n’est que pur folklore. Je dépends de lui parce qu’il attise les braises d’un désir que je croyais enfouit à jamais.

J’ai trop erré dans les plaines froides de l’atermoiement, tandis que je vis maintenant dans la savane chaude de notre amour, ébaudi et bandant à chaque instant.

J’étais un adorateur du pas de deux bien-mené, tandis que je n’ai aucune frontière avec cet ange déchu.

Qu’il ventile mes préjugés et me jette dans les abîmes de l’indécence où qu’il m’emporte dans ses fantasmes les plus fous, à chaque instant, en chaque souffle, je sais ce qu’il ressent comme il devine ce que j’éprouve. Mes attentes. Mes envies.

Ses caresses sont précises et concises, même son mordant est délicat. Oh ! bien sûr, la première fois ce fut quelque peu douloureux comme bien des premières fois, mais après déjà la troisième tentative, ses crocs plantés dans mon cou – cette partie de notre corps si charnelle – je ne sentais plus que les bienfaits d’une telle cueillette. Un doux baiser aspirant un peu de vie mais redonnant au quintuple cette force absorbée.

Lorsqu’il aspire subtilement ce qui rend si fier nos sexes tels une statue de pierre, je pars dans d’autres mondes, me perds jusqu’aux frontières de la folie, et il me semble souvent ne plus pouvoir en revenir. Je vis des souvenirs qu’il entretient et qu’il veut bien partager avec moi. Heureux ou un peu moins enchantés, ces portions de vie sont le plus souvent rattachées à des rencontres et des instants ou coquins de tous horizons s’y côtoient et se donnent, corps et âmes.

Et lorsqu’une goutte de son sang pénètre mes chairs, c’est mon corps tout entier qui tremble de partout. Je suis un pouls, je ne suis plus qu’un cœur fragile et pourtant cela ne me rend jamais autant robuste.

S’il a gommé de son élixir toutes ces petites imperfections physiques dont je me plaignais quelque fois, cela renforce également mes idées et mon caractère de plus en plus insolent et impétueux. Il en rit, s’amuse de me voir rosir de rage lorsque nous ne sommes pas d’accord sur certains sujets, puis me prend dans ses bras pour m’y serrer très fort et calmer ma grosse colère.

Mais mon vampire ne suce pas que mon sang et qui plus est, la quantité qu’il ponctionne est infime. Non, mon vampire lorsqu’il rentre ses crocs et plonge entre mes cuisses, aime festoyer mes atours sans le moindre détour. Se plaît à me surprendre de sa tendre langue, cette visiteuse m’emportant si loin. Ses doigts farouches tâtent et malaxent jusqu’à me faire perdre la raison. S’immiscent dans les interstices et les ourlets de la peau avec audace.

Je lui relève la tête, contemple cette belle figure, magnifique dans la pénombre les yeux brillants d’émotion.

Comment résister à pareil charme ? Cette beauté méchante, cette jeunesse insolente et éternelle ne font qu’accroître sa prestance. Comment ne pas l’aimer ?

Alors nous entamons une joyeuse bataille, brouillon des sens les plus primitifs, je deviens animal et ne peux retenir certaines pulsions dont je ne me savais pas capable. Nous nous laissons bercer dans un océan tourmenté et rebelle, voyant notre embarcation s’éloigner des berges calmes dont tant de quidams se contentent. Et le plaisir n’en est que plus intense. Plus affriolent et déconcertant. Nous suivons les courants les plus désorientants et nous laissons surprendre par le vent mugissant toute sa puissance à nos oreilles.

Et lorsque je lui demande de me transformer en créature de la nuit, tout comme lui, il me regarde pudiquement, se sent presque mal à l’aise et ne répond rien à cette requête. Mais à chaque fois que nos sangs se mélangent et semblent me promettre l’éternité, j’ose espérer qu’il se décide un jour afin que nous soyons unis à jamais.

Pourtant, à chaque fois que nous festoyons la même hostie, lorsque nous rugissons de plaisir, je suis déjà une partie de lui, mais une part pouvant encore regarder le soleil sans ressentir de terribles brûlures. Sans me consumer en quelques volutes de fumée.

Comme s’il n’y avait que cet astre capable de leur faire croire qu’ils ont aussi un cœur, et qu’ils peuvent pleurer devant la beauté d’un ciel laiteux du matin.

A travers moi, il l’entrevoit encore un peu et cela l’enchante, tandis que j’aspire tant à ne contempler que la lune.

Et si tout ça n’était que pure invention ? Que les copeaux évanescents et fugaces d’un imaginaire un peu trop prolifique. Une illusion. Un mirage rassurant me permettant d’envisager les lendemains, dans la quiétude et la sérénité. L’espoir de pouvoir consommer bientôt un bonheur légitime.

 

 

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© Tous droits réservés Didier Leuenberger. Respectez le travail de l’auteur. Respectez la créativité.

 

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02/12/2016
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