T O U S D E S A N G E S

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MA MÈRE EST LE PLUS BEAU DES DRAGONS

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Ma mère est le plus beau des Dragons

 

Nouvelle

 

 

Didier Leuenberger

 

 

 

 

 

 

Je venais de la terrasser. La bête était à terre, inerte. Elle s’était affaissée comme une poupée de chiffon.

J’avais réussi à la faire se plier, moi, le petit garçon de soixante-deux ans n’osant bouger un doigt lorsque, d’un mouvement de sourcil, elle me faisait comprendre que je n’avais qu’à bien me tenir. J’avais vaincu la bête, le dragon. Le plus beau des dragons cela va s’en dire. Un être mythique pour celui que je fus, un être démoniaque aussi, malsain et manipulateur, un être vil à bien des égards et sans commune mesure.

 

 

Oui, je l’avais fait se plier, ou presque... car si je tenais encore le manche de la poêle dans mes mains tremblantes, je n’avais eu le temps de lui asséner un coup fatal. Elle tomba d’elle-même, comme si les mots, mes mots en l’occurrence, l’avaient tuée d’un jet aussi sûrement qu’une flèche lancée en plein cœur.

 

 

Oh, maman, qu’as-tu fait ? Qu’as-tu fait de nous, pauvre folle ? Je te hais. Je te maudis. Sois damnée jusqu’à la fin des temps. D'aucuns vous diront que Mère, Marguerite pour les rares privilégiés, était un ange tombé du ciel. D’autres, qu’elle était aussi fraîche et bienfaitrice que la rosée du matin une chaude journée d’été.

 

 

 

 

Moi, je vous dirais juste qu’elle était ma mère. « Ma mère », un mot merveilleux empli de douceur et nous berçant dans un liquide amniotique durant toute notre existence, semble-t-il, pour les grands enfants que nous devenons et restons, nous les Hommes. Un mot presque magique, tant il nous relie à de merveilleux souvenirs, de délicieuses sensations et d’incroyables moments où nos cinq sens prirent naissance. Un statut sacralisé, intouchable, inviolable et ce, peu importe la vie menée et l’ampleur du mal engendré.

 

 

 

Mais plus qu’une mère, elle fut celle par qui la vie me devint très vite un enfer, un véritable enfer, et je pèse mes mots.

Je me rendis compte, en observant ce corps rigide et sans vie, que la seule femme qu’il me fut permis d’aimer, c’était elle. Une emprise diabolique, pour l’enfant que je fus, un mariage déroutant ne pouvant qu’être promu à l’échec.

 

 

 

Je me persuadais chaque jour, presque fier, que j’avais là la plus belle et la plus formidable des mamans, m’aimant si fort qu’elle ne me laisserait jamais quitter le nid, m’aimant tellement plus et tellement mieux que les autres mères...

 

 

 

C’était sans compter sur les hormones et la testostérone, frappant à la porte de l’adolescence avec insistance. Mais même ça, même ce chambardement pour le moins conséquent voire spectaculaire, Marguerite sut le contenir, gérant pour moi ces pulsions somme toute naturelles, comme le plus vil des péchés à refouler. Elle le fit tant et si bien, que j’eus bientôt l’impression que mon sexe me sembla disparaître. C’est ce qu’on appelle sans doute la castration. En ce qui me concerne, ça ne s’avéra pas si douloureux que ça. Les conséquences allaient être bien plus éprouvantes et désastreuses.

 

 

Je réalisai, sans ne rien pouvoir faire d’autre qu’acquiescer ma situation, que lorsqu’un homme était lié à un dragon, c’était pour la vie. Il était condamné à rester sous sa coupe et sa protection, fusionnelle, à n’en pas douter. Destructrice, irrémédiablement, cette relation était condamnée à l’échec avant même d’avoir existé.

Devant cette fatalité que je ne pouvais éviter, je me réfugiai dans mon travail, que je m’appliquais à faire méticuleusement et consciencieusement. Il devint à lui seul une relation à part entière. Ma relation, l’unique rapport en adéquation avec mon vécu et que je n’aurais déçu pour rien au monde, que je m’empressais de rejoindre toujours plus tôt le matin et que je quittais chaque soir un peu plus tard, comme si j’avais peur de perdre, par là, la seule raison d’être que je pouvais espérer, l’unique bouffée d’air frais accordée à ma chair. Une relation où loyauté et fidélité n’étaient pas un vain mot, mais une charte que je n’aurais trahie pour rien au monde.

Mais si je me donnais corps et âme au boulot, j’évitais toute vie sociale, fuyais les contacts humains. J’étais transparent et insipide aux yeux du monde. Un monde lourd, cruel, et effrayant pour le dragonou que j’étais. Aussi, rentrais-je au nid presque soulagé, malgré l’emprise de maman dragon, afin de me blottir contre ses écailles. Veillant au grain, elle était fière de son assise et pouvait se targuer de cracher un souffle brûlant, éloignant les curieux et les aspirantes à l’amour, un peu trop intrépides.

Au fil des ans, il me manqua quelque chose pourtant. Cela ne me comblait entièrement. Je ne pouvais me contenter de ça. J’étais un romantique, assurément, et mon intérieur tout entier aspirait, semblait-il, à autre chose qu’une relation avec un travail, aussi palpitant soit-il.

 

 

 

Je tombai dans un mutisme dont même le plus érudit des thérapeutes n’aurait pu se vanter de m’y déloger. Ainsi me tournai-je tout naturellement vers le seul être vivant partageant ma vie, mes souvenirs, mes repas... mes rêves.

Sa musique devint très vite ma musique et ses livres, mes lectures. Quant à ses plats préférés, je les dévorais, les gens qu’elle aimait, je les affectionnais et ceux qu’elle détestait, je les méprisais.

 

 

Tout en moi résonna « elle », et sans en pâtir le moins du monde, me parut-il.

Oh ! Il y eut bien quelques incursions de filles écervelées ou un peu perdues, voyant en mon air énigmatique un être à sauver. Mais jamais cela n’alla plus loin qu’un baiser, un frôlement furtif et maladroit, un regard échangé plus ou moins complice, car l’œil sombre du dragon n’était jamais loin. Il veillait, surveillait mes moindres faits et gestes et s’assurait mon intégrité absolue.

Je regardai très vite les filles comme des objets intouchables et à ne pas casser et me déportai vers ce que je pensais leur apparenter le plus à ce moment-là, bien que ce fût un peu cocasse et pitoyable.

 

 

 

Ainsi, Barbie entra dans ma vie tout naturellement pour ne plus jamais en ressortir. Et alors que cette poupée allait me permettre d’entretenir la seule vraie relation que je ne pourrais jamais espérer avec une femme, les gens me regardaient de plus en plus étrangement, voyant d’un drôle d’œil mes trois ou quatre Barbie posées sur le tableau de bord de ma voiture, et avec lesquelles j’entretenais des discussions toujours plus profondes et enflammées.

 

 

 

Je les prenais partout : à la piscine, où je les asseyais sur mon linge en leur mettant un peu de crème solaire, au restaurant, à la montagne, lorsque j’allais faire une marche, et pour aller faire les courses, où je les installais sur le caddie comme je l’aurais fait pour un enfant.

 

 

 

En fait, j’étais heureux. Je menais une relation intense avec mes complices que je réussis à cacher des années durant à ma mère.

C’est fou ce que le bonheur peut changer un homme, comme il peut donner des ailes et permettre de passer son chemin sans trop d’embrouilles. Je voyais bien que mon air heureux en faisait pâlir plus d’un de jalousie. Et je n’ai jamais compris pourquoi cela dérange tant les gens, le bonheur des autres. Moi je n’avais pas honte d’être heureux, jamais. J’étais bien avec Barbie. Elle me procurait tout ce dont j’avais besoin pour suivre le cours de mon existence sans trop me rendre compte des bosses que la carrosserie avait dû essuyer jusque- là. En fait, le bonheur est un soporifique. Oui, un analgésique efficace et redoutable contre les maux, nous laissant nous débattre dans la vie de tous les jours sans bien nous rendre compte du temps dehors. Qu’il neige, vente ou qu’il fasse grand beau, rien ne semble vraiment pouvoir nous toucher lorsqu’on est heureux. Je veux dire, vraiment heureux.

 

 

 

Avec Barbie, j’étais comblé, apaisé. Toute la rage qui pouvait circuler dans mes veines semblait parfaitement canalisée depuis que j’entretenais une relation avec elle. Une relation complète et heureuse. Je savais que ce serait le seul semblant de rapport sexuel que je n’aurais jamais avec des femmes, aussi, l’appréciais-je, au détriment du bon sens. Je vivais des moments forts et intenses avec elles, prenant en sandwiche mon pénis jusqu’à l’explosion libératrice. Je lançais  ma semence sur ces visages plastifiés et figés, je les comblais toutes dès fois, tant j’étais affamé d’amour. Tant j’avais besoin de m’accrocher à quelque chose, si ce n’était du tangible, au moins cela me permettait-il d’avancer dans cette vie douloureuse, en en ressentant moins les brûlures que savait me léguer au quotidien Marguerite.

 

 

 

J’étais un homme. J’étais enfin celui que j’aspirais être. Ces orgasmes, étaient à la hauteur de mes espérances, comme quoi, les critères de jouissance peuvent varier d’une situation à une autre, et ce qui paraîtra normal pour nous, ne le sera peut-être pas pour d’autres.

 

 

 

Lorsque la pression était trop forte, contrarié par mère dragon et ses préceptes à suivre à la virgule près, que la coupe était pleine et qu’un débordement s’avérait imminent, j’achetais un Ken et le brûlais avec ma cigarette ou le mutilais et le torturais, clamant être le seul au monde à pouvoir entretenir une histoire avec Barbie.

 

 

 

 

Aussi, lorsque je trouvai Barbie 1 et Barbie 2 en pièces détachées dans le vide-ordures, puis Barbie 3 et Barbie 4 écartelées sur mon lit, mon sang ne fit qu’un tour. Je ne pus contenir la rage qui me submergea, accusant en un battement de paupières toutes ces années de gâchées par ce monstre, tentant une dernière fois de me posséder en entier. Mais je décidai de ne pas me laisser faire cette fois-ci. Je lui crachai au visage toute la vérité et fus bien surpris de constater la force et la violence des mots.

 

 

 

Je l’aurais tuée de toute façon, si mes mots ne l’avaient fait, et je m’en serais bien mieux porté, à n’en pas douter.

Qu’elle anéantisse le seul bonheur jamais accordé à mes sens me fut intolérable. Aussi ridicule pouvait-il paraître aux yeux du monde, c’était le mien. L’incendie qui se propagea en moi allait tout consumer, je le savais, moi y compris. La colère qui m’anima était effrayante et sans retour. Je devais la tuer, la voir mourir devant moi, là, tout de suite. Il fallait que son ultime souffle m’effleure une dernière fois comme pour être sûr qu’elle ne se relèverait jamais plus... que la bête serait à terre à jamais. Et je n’eus besoin d’aucune autre violence que celle des mots, comme si la vérité ne pouvait être détournée, comme si elle avait ce pouvoir, et qu’à aucun instant, l’idée et la possibilité de la contrer ne lui fut possible, tant cela résonnait fort dans son armure de dragon. De tous petits mots et voilà qu’elle s’écroule sous mes yeux ébahis.

 

 

Oui, je terrassai la bête, et je n’attends plus que le courroux du tout-puissant ou de je ne sais quelle foutue divinité. Car sans ces interdits que j’aimais tant braver aux naseaux et à la barbichette du dragon Marguerite, ma vie n’a plus le moindre sens.

 

 

 

Peut-être est-il temps de vérifier si le fils d’un dragon sait indubitablement voler. Du dixième étage, ça devrait le faire, je pense.

 

 

 

Ad vitam aeternam.

 

 

 

 

 

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Critiques lecteurs :

 
 

 

Excellent ! Impossible de savoir si cela tient plus de l'humour noir que de la folie furieuse, mais Dragonou nous invite à explorer sa personnalité sans fard, histoire de "justifier" le début et la fin tragique de cette nouvelle. J'ai adoré ce style concis et sans fioritures (mon préféré personnellement) qui amène là où il veut.

 

Plus de critiques : CRITIQUES : MA MERE EST LE PLUS BEAU DES DRAGONS

 

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07/06/2017
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