T O U S D E S A N G E S

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Nouvel extrait de notre ami Édouard à découvrir

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Nouvel extrait de notre ami Édouard à découvrir :

La cage à gros mots

J’ai sursauté lorsqu’on m’a secoué l’épaule. Mon regard était encore ébloui de la lumière du coucher de soleil. J’étais complètement à l’Ouest. Je ne savais plus où j’étais ni comment je m’appelais. Je ne distinguai pas tout de suite qui était cet intrus, mais je pensai immédiatement à un chaman.

  • —  Edy?

  • —  Muh ! Qui est là ? demandai-je, l’esprit complètement ensuqué.

  • —  Réveillez-vous, bordel de merde !

  • —  Quoi ? Qui ? Qu’est-ce qui se passe ? Mais...

  • —  Allez, vieux schnock ! Vous allez ouvrir vos yeux oui ou non ? m’ordonna ce

    cinglé en me giflant violemment.
    Si je ne sentis aucune douleur, le déplacement de ma tête suite à ce choc indiquait la violence du geste. J’aurais dû être réveillé dans la seconde, mais je n’arrivais pas à être pleinement conscient.

    Bordel ! Allez papi ! On se réveille, vous n’allez quand même pas claquer dans mes bras

Qui êtes-vous ?

C’est moi, Franck ! me confirma ce blaireau.
Il n’y avait qu’un allumé comme lui pour paniquer de la sorte. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir entendu son prénom ou qu’il m’ait traité de papi qui m’ait fait sortir de ma torpeur, mais je distinguai enfin ce fou furieux qui semblait remonté à bloc !

  • —  Ah ! Enfin ! Mais vous n’êtes pas un peu maboule ?

  • —  Quoi ? Qu’y a-t-il ? Et qu’est-ce que tu fais là d’abord ?

  • —  Je viens vous soigner, vous vous rappelez ! Vos soins quotidiens !

  • —  En Mongolie ?

  • —  Quoi en Mongolie ? Oooh ! soupira-t-il, en levant les yeux au ciel et se tenant

    le front de peur de m’avoir définitivement perdu. Quel enfoi... écourta-t-il, par

    respect et manque de couilles.
    Si ce n’est pas malheureux ces p’tits dealers ! Rien dans le slip.

  • —  Ecoute fiston, lui fis-je, en tentant de le raisonner, d’abord, on va se calmer,

    d’accord ? (Il dodelina de la tête de haut en bas et se détendit un peu). Ok,

    maintenant tu vas venir dans ma boîte.

  • —  Quoi dans votre boîte ?

  • —  Ne joue pas au plus fin avec moi, veux-tu ? Appelle ça comme tu veux, mais

    tu vois bien ma cage IKEA.

  • —  Je ne comprends rien à ce que vous me dites, Edy.

  • —  Pas grave ! Viens tout près de moi.

  • —  Pour quoi faire ?

  • —  T’occupe ! lui ordonnai-je, en tapotant le sol pour lui indiquer sa place. Il se

    décida après quelques secondes de réflexion, puis vint se mettre en position du lotus, face à moi. Plus près ! l’invitai-je, sous son air méfiant. Il s’avança d’un pouce. Plus près ! Nos pifs doivent se frôler !

  • —  Mais qu’est-ce que vous me faites ! Ça me gêne !

  • —  Je ne te demande pas de me rouler une pelle, juste te mettre en face de moi

    le plus près possible.
    Il se rapprocha tout doucement.

  • —  Bien, l’encourageai-je, c’est mieux.

  • —  Et puis... on chante une chanson ! Vous n’avez pas un peu forcé sur la dose,

    Edy ? Qu’est-ce que vous avez pris ?

  • —  Pourquoi toujours une explication logique. On voit bien que tu n’as pas souvent plané !

  • —  C’est ça...

  • —  Finis ta phrase ! Qu’est-ce que tu voulais rajouter et que tu n’as pas osé dire ?

    Connard ? Merdeux ? Vieux con ?

  • —  Ne me faites pas dire...

  • —  Mais c’est justifié, fils !

  • —  Je... je suis Franck, Edy ! me rappela-t-il en s’énervant.

  • —  Mais bien sûr, et moi le Dalaï-lama. (Il secoua les babines, exaspéré). Si je t’ai

    fait venir dans ma cage, c’est pour te décoincer un peu mon garçon. Avec Max, lorsqu’il était petit et même à ses seize, dix-huit, vingt, vingt-trois ans, c’était notre rituel. Un rituel que j’avais instauré pour qu’il s’affirme un peu plus, expliquai-je sans qu’il réagisse, outre mesure. Qu’il ait un peu plus de poil au cul ! rajoutai-je, pour qu’il comprenne mieux.

    Il prit un air outré et demanda :

  • —  Et c’était quoi le truc ? Vous vous teniez par la barbichette et chantiez « Le

    premier qui rira. », gloussa-t-il, en se moquant de moi.

  • —  Très drôle, gamin. (Il redevint sérieux). Non, nous nous lâchions. Dans notre

    petite boîte ou la proximité était à son comble, nous nous insultions sans aucune limite. Pas de père, pas d’adulte, pas d’enfant, pas de cousin ou de tonton qui vaillent... juste deux êtres humains s’envoyant les casseroles !

  • —  Formidable ! Rappelez-moi vos névroses et les séances de psy pour votre fiston chéri ! m’insulta-t-il, sans que je sache quoi répondre.

    C’était tellement grotesque cette affirmation. Et injuste qui plus est. Je ne m’abaissai pas à répondre à cette calomnie et continuai mes explications.

  • —  Donc, le but est de se dire des gros mots, n’importe lesquels et sans limites

    outre la violence physique qui pourrait nous exploser en pleine tronche. Il faut aller jusqu’à cette envie de frapper l’autre pour que ce soit pleinement efficace et salutaire.

  • —  Salutaire ? Mais vous êtes en plein délire, Edy ! Pas étonnant que votre gamin ait dû suivre autant de thérapies !

  • —  Quelles thérapies ? Arrête d’inventer des absurdités !

  • —  Et vous, cessez d’être dans le déni ! Sac à merde !

  • —  Ah ! T’as déjà commencé, bachibouzouk !

  • —  Vous lisez trop de Tintin, du con !

  • —  Ta gueule, merdeux !

  • —  Enculé de ta mère !

  • —  Pouffiasse esseulée !

  • —  Trouducul!

  • —  Tarlouze de mes deux !

  • —  Débile !

  • —  Crétin !

  • —  P’tit zizi !

  • —  Abruti !

  • —  Handicapé !

  • —  AhNon!pasça!

  • —  Pas de règle vous avez dit, hein ! Pauvre débile ! Merdeux de friqué ! Sale

    arriviste !

  • —  Petite crotte !

  • —  Vieux libidineux pervers !

  • —  Sale jeune !

  • —  Pouilleux de cancéreux !

  • —  Ah ! Non, pas la maladie, c’est dégueulasse !

  • —  Ta gueule, gras du bide !

  • —  On arrête !

  • —  Va chier dans ta caisse ! Bouffon ! Sale richard ! Fliqué de mes deux ! Junky !

    Vendu ! Lâche ! Lèche-cul ! Passif !

  • —  Ça suffit ! hurlai-je, en voulant stopper ce dément.

  • —  Sac à merde ! Toutou à sa Bobonne ! Crétin des Alpes ! Dugland !

    Décérébré ! Face de fion ! Pet de Moule ! Pine d’ours ! Tas de Saindoux !

    Pignouf ! Parasite ! Mou du bulbe ! Chintok !

  • —  Ah ! Non ! Pas les niaks ! ne puis-je me contenir en lui sautant à la gorge.

    Il m’envoya au sol d’une gifle plus que méritée et sans que je puisse riposter. Je rampai jusqu’à un fauteuil, m’y installai difficilement en haletant comme un tigre au soleil.

  • —  Ça sert à ça votre cage débile ! À se foutre sur la gueule !

  • —  Mais non, voyons ! Ce n’est jamais arrivé ! Je ne compr...

  • —  Vous n’êtes qu’un mauvais perdant, Edy ! Et encore bien plus un égocentrique qui ne pense qu’à sa petite personne ! Vous n’avez pas instauré ce rituel pour soulager votre fils ni pour le fortifier, mais juste pour pouvoir insulter et maudire tous ces costumés que vous n’osiez pas affronter la journée. C’est minable. Petit. Pathétique. Vous me donnez la gerbe par moments, je vous jure !

  • —  Pourquoi dis-tu ça ! lui fis-je, très choqué par ses propos et blessé. Vraiment blessé.

  • —  Tssit ! fit-il, en secouant la tête, enragé. Il voulut sortir et me laisser choir comme un vieux débris duquel on ne peut plus rien faire, mais il se ravisa et revint vers moi. Il ouvrit ma main, me plaça une pilule rose dans la paume et me referma mes doigts sans me quitter des yeux. Vous vous rendez compte que vous n’êtes qu’un sale con dans la vraie vie ?

    J’avais beau tenter de trouver des excuses bidons, des objections minables et des salves de mots compliqués pour le perdre en route et me hisser au-dessus de lui, ce gamin venait de me talquer sans faillir. Comme un pro de la répartie, il venait de mettre en évidence mon statut de patriarche que mon fils n’aurait jamais osé contester, et ne contestera jamais. Et ce jeu débile, même s’il y avait un côté « guerre des boutons » me renvoyant à mon enfance, n’était peut-être pas là pour permettre à Max de s’affirmer, mais bien de suivre dans sa folie furieuse, ce sergent major autoritaire de père n’acceptant pas la vérité, quelle qu’elle soit. Du reste, jamais je n’aurais invité Carole dans ma cage à gros mots, car je savais très bien que j’en recevrais plein la gueule en retour et que la hiérarchie du plus con n’avait aucun effet sur elle. Je me défendis face aux reproches de ce petit dealer comme je le pus : en mentant.

  • —  Je te trouve injuste ! Je t’ai aidé, il me semble !

  • —  C’est ça ! Un vrai père ! Vous avez raison ! C’est votre conception de

    l’empathie, je suppose ! La taule, ça ne renforce pas l’humanisme qui est en

    nous, vous savez !

  • —  Je t’ai épargné bien des années de...

  • —  De l’esbroufe tout ça ! Vous n’êtes qu’un de ces gratte-papier de plus devant

    justifier son salaire et mettant des croix dans des grilles numérotées sans vous soucier de l’humain que vous condamnez.

       — Mais...je croyais que toi et moi, on avait...
     
Quoi ? Sympathisé ? Faire la paix ? Copain-copain ? C’est ça ? Mais Edy,

      comme dirait l’autre, on n’a pas gardé les cochons ensemble. Allez ! Avalez votre pilule et faites de beaux rêves.

Je l’avalai d’un trait et m’endormis après être tombé comme un bombardier touché en plein vol, sans savoir quand j’émergerais pour autant que je revienne...



26/10/2016
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