T O U S D E S A N G E S

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Plus fort que la colère

 

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Plus fort que la colère

 

 

 

Il n’y avait plus de plafond, plus de sol, plus de murs non plus. Seul ce gros nuage gris et cette chose tournoyant dans les airs tel un feu follet hurlant à la mort semblaient réels. À moins que ce ne soit la mort en personne ; Claude en avait déjà vu quelques effigies ici et là dans les livres. Le jeune garçon posa ses mains sur ses oreilles pour ne plus l’entendre, mais il lui sembla qu’elle était entrée dans sa tête et qu’il devenait fou. Il n’y avait que ça comme réponse à son imagination : la folie. Tout comme il n’y avait que cette solution fantastique pour les excuser. Tout ça n’était pas normal. Cela ne pouvait être légué de leur propre chef. Ils étaient tout simplement conduits par la chose, et ne savaient plus ce qu’ils faisaient. Oui, c’était sans doute ça la meilleure ou la moins pire des réponses à donner à de pareils agissements. Du moins, c’est ce qu’aimait croire Claude, tapi dans la pénombre, les joues mouillées, l’œil brillant et les traits tirés. Ils étaient tous victimes de ce démon les manipulant comme des marionnettes à l’insu et à la barbe de la bienséance. Pourtant, et malgré la certitude d’être possédé par cette entité, Claude ne pouvait réfuter les coups cinglants que son père donnait régulièrement à sa mère. Monstre ou pas monstre, le fait est qu’elle recevait son lot de diatribes et d’insultes, de coûts et de crachats sans raison apparente, sinon le simple fait de le lui permettre à chaque fois. Et ça, c’est une posture que Claude avait bien de la peine à comprendre. Quelque chose d’inimaginable et de déroutant. « Comment pouvait-on rester avec un homme si brutal ? » s’interrogea le garçon, lorsque la situation atteignit son apogée.

 

            Il se concentra sur cette lame, s’imaginant être un extraterrestre capable de contrôler et de déplacer les objets par la pensée. Et il se dit : « Oui, vas-y ! Vas-y maman, qu’on en finisse ! Enfonce cette lame. Plante-la-lui dans le bide ! »

Sa maman n’était plus vraiment elle-même. De ses yeux émanait une étrange lueur, sans doute assombrie par ce gros nuage au-dessus de leur tête. Le père n’était plus le même non plus, et Claude se noyait en plein marasme d’une des batailles familiales les plus pathétiques jamais engagées. Il avait l’impression de se liquéfier, de s’éteindre doucement pour bientôt épouser la nuit. Il n’était plus rien, qu’un électron dans ce cosmos infini, qu’une énergie.

Il comprit qu’ils étaient entrés dans un monde différent et que ce nuage n’était décidément pas le même que ceux s’éparpillant dans le ciel. Dans ce monde-là, tout était possible, tout pouvait arriver sans qu’on n’en ressente une culpabilité ou une fierté puisqu’ils n’étaient plus que des instruments.

Plus d’âge n’avait d’importance. Ils étaient des pions et un pion n’a pas besoin d’expérience pour être manœuvré ou frapper. C’est dans des moments comme ceux-là que les gens se voient étiquetés d’aliénés, qu’ils peuvent devenir tellement cinglés qu’ils ne savent plus ce qu’ils font, ni qui ils sont.

Claude ne trouva que ça comme excuse à ses pulsions meurtrières, car c’est bien de cela qu’il s’agissait. Des pulsions criminelles, lancées avec fureur et démence, tranchant les règles, tranchant le temps.

Cette violence lancée dans cette cuisine ne lui parut même pas déplacée ou même insane. Bien au contraire, et c’est bien cela qui l’embêtait le plus, qui le rendait blême et sans voix, qui le mettait si souvent mal à l’aise lors de ces situations extrêmes.

 

            Il les laissa à leur guerre, celle-là même qui tapit dans ces immeubles où se déroulent tant de vies, frappe sans vergogne. Oui, la guerre. Un mot simple et brutal capable de changer l’existence et de transformer les gens pour toujours. Une guerre silencieuse confinée entre les murs de tous ces couples, prenant en otage les enfants, une fois leur porte verrouillée et à l’abri des regards. Marquant. Marquant pour la vie et jusqu’à la chair cette violence endurée. Entaillant sans vergogne le bois tendre de l’innocence. Malmenant ces petits cœurs pour les transformer à jamais.

 

Claude se sentit glisser dans un sommeil lénifiant, le même que celui qui l’emmenait de temps à autre dans un monde meilleur. Lorsque son corps d’enfant n’arrivait plus à emmagasiner la violence explosant devant ses mirettes ébahies, l’inconscient semblait venir le sauver pour un moment du moins, d’un naufrage annoncé auquel il n’échapperait pas, il le savait.

Lorsqu’il émergea à nouveau, pelotonné dans le fond du corridor derrière la commode, les bras croisés et le souffle saccadé, un calme étrange avait envahi l’appartement. Un calme salutaire et angoissant à la fois, l’aboutissant de ces batailles n’étant jamais qu’une sombre découverte où tout est toujours possible.

 

Les cris et l’hystérie avaient fait place au silence. Sa mère était affalée dans un fauteuil au salon, en larmes, le couteau encore à la main, tandis que son père, rougeaud et l’air renfrogné, constatait sa liquette blanche maculée d’une minuscule tâche de sang. Un éclair traversa son iris. Tous ses muscles se crispèrent. Une veine battait sur sa tempe.

Il s’approcha de son épouse, la tint en respect une longue minute, du dégoût plein les yeux, avant de la gifler si fort, que la pauvre femme décolla de son siège, la tête percutant le coin de la table basse.

 

Puis, le calme plat reprit ses droits. Le père sortit et la mère maquilla ses plaies pour qu’au moins personne ne voie, personne ne demande. « Une tricheuse », songea Claude, en l’observant en catimini.

Le garçon éprouva une sensation de creux à l’estomac, comme s’il oscillait au bord d’une falaise. Et tandis que tout son corps se mit à trembler de partout, son cerveau sembla s’embraser devant les nombreuses questions l’assaillant.

Tout se bouscula dans sa tête, tandis qu’il calmait les tremblements l’ayant tétanisé. Il pensait entrevoir le bien et le mal en les personnes d’une mère et d’un père. Cela, c’était parfaitement clair, singulièrement saisissable. Ça arrangeait bien le petit bonhomme qu’il était et qui n’avait jamais aucune réponse à ses questions que l’incompréhension.

 

Il y avait donc le mal, sous les traits du père. Cet homme immense, dressé sur ses ergots d’éminence grisonnante, le teint hâlant et le regard sombre. Un monstre se gavant de vie, détruisant avec délice à coups de mots cinglants ou de coups, simplement ; engloutissant, lui semblait-il, tout bonheur, même le plus infime, les moindres éclats ; bouffant, bouffant de la rage et la faisant partager et piétinant la chair, son propre sang, comme s’il regrettait d’avoir commis la vie. Une erreur ? Peut-être bien que tout résonnât ainsi en lui. En tout cas, il n’était pas fait pour cela, pour ces petits instants de félicité, ces rires embrasant un bien-être imminent. Il ne leur manquait que peu de choses pour leur laisser croire, qu’un jour, ils finiraient par gagner… Mais jamais cela n’arriva et jamais, sans doute, cela n’arrivera. Claude en était bien conscient.

 

Le père, c’était le mal, l’obscur, le trouble, l’insondable, l’inconnu, l’intouchable, celui par qui l’insulte cingle, la main se lève et la confiance en soi s’effrite comme de la cendre. Jamais le moindre compliment, le plus petit intérêt porté sur son fils… Rien. Rien de rien. Rien d’autre que du mépris, ou pire, de l’indifférence.

 

Un fléau étouffant dans l’œuf tout rêve en devenir de cette machine merveilleuse qu’est l’aspiration au bonheur, à nos envies, nos désirs les plus fous et capables de nous porter loin, très loin, afin de nous épargner et de les protéger d’un sabordage indéfectible et irréversible.

 

Oui, il était tout ça, tandis que maman paraissait si douce, tellement aimante, à vouloir protéger tant et si bien, que même la vérité ne pouvait éclabousser Claude. S’il fuyait dans des mondes étranges, une réalité le déstabilisant et ne pouvant en parler à personne, cette maman, cette exquise personne, cajolait au creux de son épaule le rêve insaisissable d’un mari idéal et d’un père exemplaire. Et c’est cela qu’elle projetait aux yeux de Claude, n’étant point dupe, mais qui, pour lui faire plaisir, entretenait l’illusion d’un monde meilleur. Comment aller contre de si belles intentions ? Comment ne pas cautionner ce qui était cimenté par l’amour et pour l’amour ? Et sans doute était-ce cela le plus insupportable. Devoir mentir. Se mentir qui plus est, afin de préserver un mirage paraissant tant indispensable à la survie de cette mère perdue. Il s’en rendait bien compte. Et ce grand mystère le laissait perplexe, bien plus dubitatif qu’envers la violence déversée si facilement entre ses murs.

C’était sa réalité. Une réalité pour le moins contrastante avec celle des copains, et même s’il ne racontait rien de ce qui se passait à la maison. Le secret devait être gardé, quoi qu’il advienne. C’est maman qui le dit et c’est maman qui veillait à ce que cette promesse ne soit jamais résiliée. Reine des secrets les plus enfouis, elle cuirassait tout moyen de s’évader de cette prison. Étouffante, suffocante, cette geôle ou le seul amour qu’aucun homme ne recherchera jamais, se voyait le graal à protéger à tout prix quitte à s’oublier, quitte à se brimer.

Claude ne savait qui du monstre implorant les orages et faisant pleuvoir les gifles ou celui tiédissant de son souffle chaud ce cachot rutilant, était le pire. Sans doute les deux.

 

 

 

 

 

Et alors que le désespoir l’envahit comme une ondée brûlante, la sonnette tinta et fit bourdonner ses oreilles. Ce son libérateur était relié au dehors. Au monde, aux amis, à la vie. Oui, Claude était bien vivant et il avait sans le moindre doute un rôle à jouer parmi ce pot-pourri de cultures. Il ne rêvait point. Ce timbre strident lui était aussi doux qu’il peut être agaçant pour les cabots. Et tandis que ces derniers courent à la porte pour y aboyer un potentiel bandit, Claude s’y ruait pour s’imprégner d’un semblant de liberté. Même une minute, même une seconde, peu importe… une bouffée d’oxygène lui permettant tout simplement d’avancer.

Le garçon reprit ses esprits en s’essuyant les yeux, retint sa respiration en ouvrant la porte, espérant. Et c’est plus que l’espoir qui se tenait devant lui, droite comme une fleur fraîchement éclose dans la rosée du matin. Ses lèvres roses, ses boucles blondes, son petit nez de fée, sa robe trop grande et ses doigts l’invitant à la suivre laissèrent apparaître un sourire complice et béat. Aucun mot ne vint troubler ces regards alliés. Fabienne lui attrapa la main, émue et inquiète, respirant profondément et regardant par-dessus l’épaule de son ami, afin de s’assurer que le monstre ne soit plus à demeure.

Elle l’arracha brusquement de cet antre où Claude se voyait enferré. Ils dévalèrent les escaliers des cinq étages de l’immeuble en chahutant et coururent comme des déments vers l’usine où ils allaient souvent jouer avec leurs camarades.

Le crépuscule se devinait dans le ciel s’embrasant d’un rouge sang, peut-être celui de sa mère. Claude l’observa un instant sans voir les gros nimbus menaçants juste derrière lui. Des gouttes s’écrasèrent sur son visage sans qu’il n’ait la moindre réaction. Inexpressif, encore transis d’effroi et tremblant, tétanisé par ce fatras d’émotions troublant, un désarroi sans foi ni loi paralysant tous ses petits membres.

Fabienne l’invita à venir dans le cylindre rouillé dans lequel ils pratiquaient un rituel les jours d’orage. Ils attendirent que la pluie drue atteigne l’apogée de son courroux et frappe sans vergogne le boyau dans lequel ils étaient pour crier plus fort que la pluie en entremêlant leurs doigts joints et en se blottissant l’un contre l’autre. Ce tollé était plus fort que la douleur, plus fort que la colère, plus fort que la mort elle-même. Plus fort que tout.

Ce jour-là, Claude hurla plus qu’il ne le fit jamais de toute sa vie d’enfant, avant de s’effondrer dans les bras de son amie et d’en apprécier les bienfaits immédiats. Un nid douillet, un lit de pétales de roses qu’il n’aurait jamais plus voulu quitter. Chaud, généreux, invitant et tolérant.

Respirant péniblement, il apaisa son affliction, rassuré qu’il trouverait toujours quelque part un être capable sinon de faire oublier, au moins de rasséréner les maux les plus tenaces, et de panser les plaies les plus profondes.

Des bras accueillants, un corps chaud, une épaule réconfortante, une main qui caresse les cheveux tandis que lui garde le poing serré dans son dos et la mâchoire crispée, qu’il se mord la lèvre et éloigne ses démons d’un regard absent mais puissant.

Là, dans ces bras lénifiants, sa joue posée tout contre le cœur de cette bienfaitrice, Claude eut la sensation d’effleurer de ses doigts la voûte céleste. Il pouvait entrevoir les promesses que cela présageait en son for intérieur et l’espoir de retrancher aux frontières de l’oubli cette colère grondant en lui, pour se rassurer qu’un jour, bientôt, quelqu’un lui apporterait la quiétude tant et tant mendiée au fil des années. Une paix âprement quémandée, pour oublier la guerre. Et cela vaudra tout l’or du monde. Cela en fera le plus beau des précieux et le plus merveilleux des trésors.

 

 

 

 

 

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© Tous droits réservés Didier Leuenberger. Respectez le travail de l’auteur. Respectez la créativité.

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03/05/2017
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