T O U S D E S A N G E S

T O U S    D E S    A N G E S

QI 187.5

c7374b3a-d991-4625-8990-515c1f8a8a0c-1.jpg

 

 

QI 187.5

 

 

Nouvelle

 

 

Didier Leuenberger

 

 

 

 

 

 

 

Madame Mouche se tenait droite comme un I. Ses petites mains croisées, son air inquisiteur de directrice et ses minuscules lunettes lui conféraient un drôle d’air. En tout cas, loin de quelqu’un de franc du collier et de vraiment honnête. C’est comme ça que Monsieur Moretti perçu cette femme semblant vouloir venir lui voler quelque chose ou quelqu’un, et se dressant devant lui tel un jury de tribunal. Cet oiseau de mauvais augure ne pouvait qu’amener une terrible nouvelle pour son petit garçon, il le sentait. Il ne savait pas grand-chose, n’était pas le plus intuitif des humains, loin de là, mais sans savoir vraiment pourquoi, tous ses sens tiraient la sonnette d’alarme et ricochaient dans son crâne, le rendant encore plus bougon et obtus qu’il n’en avait l’air.

Discret dans un coin de la cuisine, Vincent n’osait se montrer et restait dans la pénombre. Il avait peur de la réaction de son père. Et il avait raison, car ce dernier ne proposa pas même une chaise à madame le proviseur. L’enfant rageait de constater son paternel si peu à l’aise avec les bonnes manières et tellement empoté. Il aurait eu envie de le secouer, mais il vint se placer sagement au milieu de la cuisine lorsque madame Mouche l’appela.

À la vue de l’élève, le regard du proviseur s’illumina et de sa froideur fort compréhensible certes, vu l’accueil de la maison, se dégagea une chaleur maternelle douce et protectrice. Ce qui fit du bien à l’enfant, auscultant et surtout, constatant son père aussi handicapé et embarrassé qu’un chimpanzé découvrant pour la première fois un tuyau d’arrosage.

Elle fut brève et lui épargna les détails et les raisons exactes de sa venue, mais jamais elle n’aurait pensé avoir la réaction qui se joua devant elle. Et au grand damne de ce fils rongeant son frein sans pouvoir réagir. Il ne voulait pas blesser ce père inculte. Inculte ça oui, et sans manières, mais un bon père. À sa façon bien entendu, mais tout ce qu’il voulait pour son fils, ce n’était que son bien, et le bien pour lui, c’était faire le même métier que papa, épouser le même genre de femme que lui et se faire sans doute larguer de la même manière après trois années seulement de mariage. Voilà ce que souhaitait le père de Vincent pour son fils. Voilà la vie qu’il vivait et qu’il concevait pour son unique gamin, comme s’il n’y avait qu’un chemin à prendre. Qu’un rail sur lequel s’engager. Qu’un courant à suivre pour des gens comme eux. Aussi, lorsqu’il entendit tous ces mots lui étant totalement étrangers, il se rebella :

-       Un Q quoi ?

-       Un QI monsieur Moretti. C’est…

-       Je sais c’que c’est ! la coupa-t-il malhonnêtement. Combien dites-vous ?

-       187.5. C’est énorme, monsieur Moretti. Ce serait une erreur de l’ignorer. Cela fait de votre petit Vincent, un enfant exceptionnel d’intelligence.

-       Tant que çà ?

-       Bien plus encore.

-       Bon sang de bon sang ! Mais qu’est-ce qu’on va faire de toute cette intelligence, lança-t-il au mur, en se frottant le crâne nerveusement. Et d’où qu’ça t’viens c’te maladie, gamin ? voulut-il en finir en se tournant vers  son fils.

Vincent se blotti tout contre la robe cintrée de madame le proviseur. Il avait besoin de chaleur et de réconfort devant ce dilemme semblant plus qu’un problème puisque maintenant c’était d’une maladie qu’il s’agissait ici. On ne rigolait plus. Et même si tout ça prêtait à sourire, vu de l’extérieur, Vincent se rendait compte des problèmes que cela allait engendrer. Des dangers d’incompréhension, de la peur de la différence. Tout ce qu’il vivait déjà à l’école avec les autres gamins de son âge le regardant d’un drôle d’œil. Sans compter et c’était le plus important,  la crainte de perdre son père, tout simplement, tant le fossé entre eux semblait grand et profond.

Madame Mouche posa ses doigts sur ses épaules et les lui massa gentiment pour le rassurer. Mais ça ne le réconforta pas. Pas le moins du monde.

Le père alla se coller contre la fenêtre et resta silencieux et pensif un long moment. Il regarda un couple s’étriper dans l’immeuble d’en face et se dit qu’il aurait bien aimé avoir une femme en cet instant. Même s’ils se chicaneraient toute la journée, même s’ils s’étriperaient, mais au moins il aurait quelqu’un pouvant réagir face à une telle situation.

Il était désemparé, racla sa gorge et revint se placer devant Vincent, ses deux mains posées sur ses hanches et le sourcil frisottant.

-       D’où qu’ça te vient, tu peux m’le dire ? Ta mère est une stripteaseuse et pas la meilleure croit-moi, et moi… soupira-t-il en laissant tomber ses épaules. Et moi je n’suis qu’un minable manœuvre de chantier ! Bordel  de merde !

-       Monsieur Moretti ! le sermonna madame le proviseur, en bouchant par reflexe les oreilles du garçon. 

-       Pardon m’dame ! Mais c’est pas simple c’que vous m’dites là ! Comment qu’je vais m’arranger avec mon gosse ! Pouvez m’le dire, vous ?

Cette question resta en suspens. Le temps la captura et sembla se figer durant de longues minutes. Un instant ou toute l’ampleur d’un avenir le privant de l’être auquel il tenait le plus et le seul fils qu’il n’aurait jamais se matérialisait soudainement et abruptement. L’empêchant de respirer et lui troublant la vue.

Si madame Mouche était un peu coincée et plutôt bourgeoise, elle n’en restait pas moins sensible à l’avenir de ses élèves et ce, malgré l’époque étrange dans laquelle on vivait. Elle voyait bien l’homme se tenant devant elle et son air perdu pour ne pas dire ahuri, mais elle ne pouvait entendre que sous prétexte que sa femme fut stripteaseuse elle était forcément inculte ; et lui manœuvre de chantier, un gorille sachant tout juste compter jusqu’à trois. Ces clichés du monde ouvrier ne la satisfaisaient guère. À vrai dire, elle ne s’en arrangea jamais et lutta beaucoup contre ces ségrégations de différents milieux étant inéluctables, certes, mais qu’on pouvait diminuer en y mettant chacun du sien.

Idéaliste jusqu’au bout des ongles, elle croyait en ses convictions et si ce Giuseppe Moretti aux mains de travailleur acharné décidait de faire de la résistance, elle ne se laisserait pas faire. Elle ne le laisserait pas se diminuer de la sorte sous prétexte qu’il construit des maisons. Nos maisons qui plus est…

Et elle y parvint. Petit obus de femme d’un mètre cinquante-huit et de cinquante-trois printemps, Irène Mouche usa de tout son charme pour arriver à ses fins. D’autant plus que monsieur Moretti était plutôt bel homme. En tout cas il était son genre, et lorsqu’on a le sentiment de trouver la bonne personne, celle qu’on attend depuis toujours, nous semble-t-il, on ne la laisse pas passer sous prétexte que nous ne sommes pas du même monde.

Butée, téméraire et combative, Irène se battit contre des moulins à vent toute sa vie, mais jamais elle n’avait connu pareil têtu et borné que Giuseppe. Elle s’employa à trouver les bons arguments et les bons mots. Et elle y réussit après quelques temps seulement, en y gagnant au passage, un ami pour la vie.

Le petit Vincent rejoignit très vite une école spécialisée pour enfants surdoués, et bien que cela chagrina Monsieur Moretti de le voir partir si jeune dans un institut et si loin de la maison, il comprit que tout ceci était pour son bien et qui sait, peut-être même le bien de l’humanité toute entière.

Vincent s’en donna à cœur joie, même s’il avait l’ennuie de son père il ne le montrait pas et restait digne. Pourtant, lorsqu’il repartait pour l’institut alors qu’il passa quelques jours à la maison, il avait beaucoup de peine à cacher ses yeux brillants et à contenir sa lèvre tremblante, car Vincent aimait par-dessus tout son père.  Il l’aimait tant, qu’il en voulait de plus en plus à la vie de lui avoir infligé pareille intelligence dès sa plus tendre enfance. Une intelligence le privant de tant de choses, mais surtout, le privant de la personne la plus importante à ses yeux et semblant s’éloigner de plus en plus de lui avec les années et l’expérience. Il voyait que son père était toujours plus mal à l’aise mais surtout, qu’il se rongeait les sangs de n’avoir pas pu être à la hauteur et élever seul son enfant. Ça, il ne se le pardonnerait jamais même si Irène lui répétait et répétait qu’un tel QI ne peut être canalisé par des gens ordinaires auxquels Vincent se heurtait chaque jour. Il entendait bien ce qu’elle disait, mais toutes les bonnes paroles les plus sensées ne pouvaient freiner ce mal, le rongeant comme un cancer, tant perdre ce temps précieux avec son fils le minait. Il ne pouvait rien y faire. Giuseppe était un bon père, et ne pas pouvoir tenir son rôle et assumer cette responsabilité dans sa totalité le démolissait, et ce, quoi qu’on ait pu lui dire pour le réconforter. Même l’amour d’Irène, ne suffit à combler cette lacune et ce manque. Cette souffrance était là. À chaque souffle que ce QI le privait de vivre avec son fils. Tous ses petits bonheurs et ses peines. Les bobos et les expériences que tout enfant est amené à faire dans la vie, Giuseppe en fut privé et çà, c’était quelque chose que tout son corps ne pouvait tolérer. Un sentiment de terrible impuissance et un gâchis, qu’il n’espérait pas trop brutal lorsque Vincent deviendrait un homme. C’était un mal le détruisant plus que la raison, et sa santé en fut éprouvée  à plusieurs reprises, le diminuant ça de plus et le faisant se refermer telle une huitre bien plus encore qu’il ne le fut jamais.

Lorsque Vincent arriva à sa majorité, il avait peine à voir ce qu’était devenu son père. L’image que ce dernier lui infligeait était contagieuse et capable de le ronger aussi violemment que ce mal le fit pour Giuseppe. Il le savait. Et alors qu’il espaçait de plus en plus ses visites à la maison, sous le regard inquiet d’Irène, il se trouva bien embarrassé, le jour ou l’amour lui tomba dessus. Il avait beau être le garçon le plus doué de la classe et même à des lieues à la ronde, l’amour était une matière qu’il ne maitrisait pas du tout. Qui l’embarrassait et le gênait. Qui l’énervait et le chagrinait. Un état le rendant si vulnérable et tellement  stupide. Si maladroit et imprévisible.

Il regarda autour de lui, compta les couples se faisant et se défaisant au fil des mois et des années, et fut bien obligé de constater que son père, même s’il se fit avoir par sa mère, se débrouilla plutôt bien avec Irène, et les quelques aventures qu’il eut avant qu’il ne rencontre son proviseur. Aussi, décida-t-il d’inviter son père dans un bon restaurant. Seuls, en tête à tête, cela ne leur était plus arrivés depuis tant d’années.

S’il y eut un certain embarras au début et de longs silences, l’amour qui les unissait vint très vite cimenter tous les doutes et toutes les craintes que l’un ou l’autre aurait pu avoir envers l’autre. La complicité d’avant n’avait été entaillée le moins du monde. Et alors que Vincent expliquait les bêtises qu’il avait fait à l’université de Cambridge,  ce qui fit beaucoup rire son père, son regard s’assombrit et sa voix se voila lorsqu’il sentit le moment opportun pour lui parler de choses plus intimes.

Bien que maladroit et quelque peu mal à l’aise, il savait que Giuseppe était la seule personne vers qui se tourner pour répondre à ses questions. Lorsque ce dernier accusa la teneur des propos et des interrogations de son fiston, lorsqu’il réalisa la confiance que Vincent lui portait, il fut touché en plein cœur et sembla rajeunir soudain d’une dizaine d’années. Son visage entier s’illumina, son souffle reprit un rythme normal et même sa barbe de deux jours, sembla disparaître pour laisser apparaître un Giuseppe se sentant revivre.

Que ce fils, son fils, soit aussi désemparé et demande son aide alors qu’il résout des problèmes de physique et autres calculs construisant le monde, était presque surnaturel et incroyable à entendre. Vincent était redevenu en quelques secondes, le petit garçon ayant besoin de son père et attendant une réponse à sa question. Celui, ayant tant admiré papa lorsqu’ils jouaient au foot ou allaient à la pêche. Celui, ayant pleuré sur son épaule lorsqu’il tomba de son vélo ou tint tête, lorsqu’il ne voulait pas manger son assiette. Ce même garçon, que ce satané QI de malheur le priva durant tout ce temps. Et voilà qu’il  réapparaissait au moment le plus inattendu.

Giuseppe eut envie d’en pleurer, mais il se reprit très vite et se donna de la peine pour formuler ses phrases. Mais il n’avait pas besoin de çà, l’expérience de son existence suffit à expliquer à son fils les quelques règles et conseils à suivre si l’on veut connaître l’amour. Le vrai amour. Et surtout, si l’on veut le garder…

Vincent buvait ses paroles. Ses yeux brillaient comme deux astres dans la nuit et alors que l’addition était apportée par le serveur, il se dit que si ne pas être à l’aise avec l’amour lui avait permis de retrouver son père, cela valait la peine de s’être cassé le nez sur des os tels que Noémie, Julia ou Nadine. Et que même s’il ne comprendrait jamais les femmes aussi bien que son père les comprend, au moins ces dernières lui permirent de redevenir un instant l’enfant au QI neutre ayant tant besoin de papa et ayant cru le perdre pour toujours, et non ce savant fou trouvant à chaque fois une solution aux problèmes jonchant sa route de ce désormais, chercheur aguerri.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

artfichier_208776_4086848_201409105538909.png
© Tous droits réservés Didier Leuenberger. Respectez le travail de l’auteur. Respectez la créativité.

Découvrez mon blog ici : TOUSDESANGES

Page facebook ici : https://www.facebook.com/TOUS- DES-Anges-183260761786500/

 

 



19/08/2016
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 85 autres membres