T O U S D E S A N G E S

T O U S    D E S    A N G E S

Vole, Papillon ! Vole…

Vole, papillon ! Vole..

Ceci n’est pas une histoire, mais une vraie histoire. L’histoire d’un bout de vie traversant la mienne, sans que je ne puisse retenir ce papillon se brûlant les ailes, jusqu’à en mourir.

 

Un être doux et soumis, le plus beau des papillons rencontrés sur mon chemin. Mais un être que je n’ai pas su sauver.

 

C’est son parcours de vie que je relate dans ce texte tout en mesure. Je l’espère, à la hauteur de ce bout de chemin qui ne fut guère long, puisqu’il se lança d’un pont pour rejoindre la mort à peine après ses vingt-quatres printemps, et qui, s’il n’est pas édifiant pour certains, se veut encore bouleversant pour d’autres.

 

Vole donc, papillon, continue à voler vers cette lumière, t’ayant si souvent appelé au cours de ta jeune et brève existence.

 

Mais « Vole, Papillon ! Vole… », c’est aussi le titre de ce texte commencé, relatant son parcours de vie, flamboyant, incandescent. A l’image de ce garçon ayant terminé sa course d’une fin brutale.

 

 

Extrait :

 

               Je me souviens de la torpeur de l’été. Suffoquant, étouffant, chacun tentant de dissimuler sa sueur. Maladroitement le plus souvent.

Je me rappelle des odeurs de fritures, de coriandre et de thym, de cigarette et de parfum grossier. A cette époque, je viens d’avoir dix-sept ans, des rêves plein la tête et d’espoir. J’observe tout ce petit monde faisant des va et viens d’un wagon à l’autre. Je me suis engouffré dans le régionale de trois heures trente. Discrètement. Furtivement et en espérant que Giuseppe, le chef de gare, ne prenne garde à ma présence.

 

Le convoi arrive une heure en retard, mais ce n’est pas grave. Pas grave du tout là ou je vais, car je ne compte pas revenir. Assurément.

Je laisse les miens, ma chair, mon sang à sa terre. A ses Pouilles profondes et chaudes. A ses mœurs, ses joies et ses peines, sa dureté rurale et sa simplicité. Simple du tout au tout. Si simple, qu’on ne se pose pas de questions et qu’on fait ce qu’on nous dit de faire comme si nous n’avions que les nôtres en référence au monde. N’ayant comme seul témoin d’un ailleurs, l’effigie mal retranscrite d’une marque brodé sur un tee-shirt de mauvaise facture. Je m’y accrochai à ce petit fauve usé, même si tout n’était que pâle falsification. Je crus en ce petit léopard m’indiquant le pas à suivre. Il semblait me dire de le suivre, et c’est ce que je fis. Je m’en racontai des histoires. M’en racontai tant et si bien que tout me devint et me sembla possible. Que moi aussi, je pouvais aller voir ailleurs et qui sait, peut-être y trouver une place plus à même de me combler.

 

Je décide donc de le découvrir ce monde, le monde, et ce, sans leur consentement, sans la bénédiction du pater familias.

 

Je ne sais ce qu’il me faut penser d’eux. Dois-je les maudire ces parents indignes ou leur donner un baiser ? Celui-là même que jamais ils ne surent me donner.

Ce n’est pas entièrement de leurs fautes, je le sais. Ils furent encore mariés à leur dépens et sans le moindre droit de regard sur l’élu. Comment aurait-il pu en être autrement ? On ne peut qu’avoir envie de punir la chair se démultipliant. Que la faire souffrir, en espérant l’affaiblir, comme si l’on voulait la faire disparaître en la pénétrant de toutes ses forces. Comme si l’on voulait la faire s’en retourner d’ou elle est vient.

Mais pourquoi donc une mère a-t-elle laissé faire ? Pourquoi donc écoutait-elle en silence, les coups que donnait l’ossature métallique de mon lit frappant le mur de ma chambre. Pourquoi s’en réjouissait-elle presque autant que celui me baisant ? Se peut-il que les membres de leur famille se soient à ce point trompés qu’ils aient tant envie de me tuer, car à n’en pas douter, c’est la mort qui m’attend si je ne me sauve pas. Car en plus d’un père et d’une mère complice aux sévices infligés, j’héritais d’un frère, plus fort, plus puissant et bien moins regardant que ces deux parents réunis.

 

Je crois qu’en les quittant, tout ça, toute cette violence, toute cette chair malmenée, retrouverait un semblant de normalité. Un répit. Et peut-être un avenir salutaire, qui sait.

 

 

                           *

             

               Il était magnifique dans son petit jean raccommodé de partout. Ces grands yeux noirs laissaient perplexe et sans le souffle, un soleil obstiné les noyant de lumière. Son minois, une invitation à regarder et ses mains, un rêve pour toute jeune fille qu’un jour, elles se posent sur leur peau.

 

Il contempla une dernière fois le bleu de la mer, laissant son regard s’imbiber de cette clarté comme s’il n’allait plus jamais la revoir.

 

Il avait mis pour l’occasion, son tee-shirt puma de deux tailles trop petites. Une copie usée, même si le coton était de moyenne qualité.

Il ne s’en rendait pas compte, mais cela ne faisait qu’attiser les regards. Envieux pour la plupart.

C’est ce jour, dans ce train du Sud de l’Italie qu’il naquit pour la première fois. Comme si on lui avait tenue la tête sous l’eau tout ce temps. Comme si on lui avait volé toutes ces années.

 

Il était pauvre, sans le sou, mais cela ne faisait rien car il se dirigeait vers le Nord, là ou les riches y foisonnaient, là ou la vie explosait, là ou la vie permettait de vivre, simplement. Là ou la mode s’imposait.

 

Il ne savait pas où mettre ses mains. Trop grandes, trop belles, elles tentaient tantôt de cacher son visage lorsqu’il souriait, tantôt elles se posaient l’une sur l’autre, se tapotant nerveusement et battant une mesure imaginaire.

 

Il se mit à la fenêtre lorsqu’il entendit le train démarrer. Ses cheveux au vent, il huma l’air comme un animal et ne sentit pas même que sa bouche était à demi ouverte. Ses lèvres roses laissaient à peine deviner ses dents magnifiquement rangées. Il souriait. Il ne pouvait plus s’arrêter de sourire. Il hurla, lorsqu’ils dépassèrent la dernière maison du village, comme s’il avait traversé une mer, un océan. Comme s’il était arrivé sur une île et qu’il ne puisse plus jamais en repartir, le bateau ayant sombré dans les abysses de l’océan.

 

Il se remit à sa place, contint sa joie en rougissant devant la vieille, lui proposant des piments. Des piments qu’il refusa, comme s’il ne faisait déjà plus partie de ce monde. Comme si cet aliment lui était étrange et mystérieux.

 

Il rajusta nerveusement son tee-shirt remontant  sans cesse le long de ses abdos, dévoilant son ventre magnifiquement sculpté. Il n’avait pas vu que des yeux, plus envieux que tous les autres regards du compartiment, le léchait avec gourmandise, contournaient ses forment d’éphèbe sans en perdre la moindre miette.. Il n’osait lever la tête. Il sentait cette présence, la subissait, mais tenait toujours sa tête baissée comme s’il était endormi.

 

La vieille racla sa gorge et referma son paquet de piment d’un air renfrogné. Circonspect. Edentée, le visage buriné par un soleil cruel pour les femmes belles, elle n’était pas dupe. Elle, la paysanne de Serrano ou de Cavallino. Elle remarqua ce regard avide. Ce regard de vampire, de prédateur prêt à tout pour s’emparer de cette jeunesse insolente.

Elle, la vieille femme sentant encore la chaux et les tomates séchées, avait deviné que quelque chose venait de se passer sous ses yeux, avant même, que le jeune homme n’ait compris ce qui l’attendait, assurément.

 

 

                                   * 

 

 



24/09/2010
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