T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 12

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Jour 12

 

 

Cerise et Lily étaient là de bonheur ce matin. Elles me regardaient me castagner avec Rocky, qui semble avoir compris la leçon. Il est plus malin et esquisse mes coups avant même que je les lui aie portés. À croire qu’il a suivi une formation secrète dans mon dos. Elles ne semblent pas bien comprendre ce que représente un lapin. Et un lapin bélier, en l’occurrence ici.

 

Ce qu’il peut manger celui-là, c’est pas croyable. Une tête de salade ne lui fait pas peur tout comme un régiment de carottes. Une chose est sûre, il a beau être végétarien, voire végane, d’après les normes humaines (non-violent et tout le tintouin), il n’empêche que ça reste un adversaire de poids qui lorsqu’il est pris de sa folie contagieuse, rebondit contre les parois de l’appart sans qu’on puisse l’arrêter. Je nous savais dingues, petits, lorsque pris par je ne sais quelle folie on peut détruire une partie des meubles de nos patrons, mais là, ça dépasse l’entendement.

 

Les deux sœurs ont droit elles à des poissons emprisonnés dans un aquarium. Mais ça n’a pas l’air de les emballer. Alors qu’elles m’expliquaient comment ce qui représente à leurs yeux un délicieux amuse-bouche nageait, Johnny est arrivé tout excité et fringant comme jamais. Il s’est assis bien en face de moi, a bombé le torse et d’un grand soupir :

— Il est enfin rentré à la maison.

— Qui ça ? Michel ?

— Oui. Il est encore très faible, mais au moins il est là. Il m’a dit qu’il a passé de sales moments à l’hôpital. Des moments qu’il ne souhaite à personne. Même pas à son pire ennemi.

— Il y avait du monde dans cet hôpital ? demande Lily, toujours très à l’écoute lorsque Johnny s’épanche sur un sujet.

— Oui, d’après Michel, les services étaient débordés et le personnel épuisé. Ça ne les a pas empêchés de faire leur boulot et de bien s’occuper de lui. Lorsqu’il m’a expliqué l’entubage de certains patients à l’étage, j’ai bien failli régurgiter les deux souris et le moineau que je venais de dévorer. Compulsif, je vous dis.

— C’est quoi être compulsif ? demande Cerise, intriguée.

— C’est quand on fait des choses avec excès. Soudain, on se met à faire quelque chose qui n’a pas vraiment de sens.

— Mais chasser des souris ça a du sens, Johnny ! relève-t-elle, avec malice. Je crois que ton Michel détint un peu top sur toi. Tu es un chat, je te rappelle. Comme nous tous ici, n’est-ce pas Boris ? me demande-t-elle, en me faisant un coup d’œil.

— Heu…ouais. Peut-être un peu.

— Comment ça peut-être un peu ? Tu ne dois pas prendre à la lettre tout ce que nous raconte Johnny. S’il semble un expert pour certains domaines, cela reste souvent plus du ressort humain que du nôtre. Tu ne peux pas le nier ! me sermonne-t-elle, en attendant que je prenne position. Je ne sais pas quoi faire, j’écarquille mes billes  face un Johnny amusé.

— Laisse-la jaser, Boris. Je vais mieux expliquer ça pour que tout le monde comprenne (Lily se passe une patte derrière l’oreille en se léchant élégamment). Lorsqu’un humain commence à débloquer, qu’il s’ennuie, qu’il est frustré, triste, malheureux ou dépressif, comme ils disent, il a tendance à faire des achats compulsifs. C’est à dire, à aller dans les magasins de croquettes et en acheter de toutes les sortes jusqu’à ne plus savoir quoi faire avec. Comme 4a, sans raison aucune. Ils comblent juste un besoin.

— Et tu dis être atteint de cette maladie ? demande Lily, en secouant ses moustaches.

— Preuve en est toutes mes prises que je ramenais à Boris.

— Tu ne crois pas que tu exagères ? T’as juste regagné en chatitude ! Un phénomène tout ce qu’il y a de normal je te rassure. Je t’ai dit que tu étais trop influencé par ton Michel. Arrête de penser que tu vas pouvoir changer le monde parce que tu vis avec ce charcutier de l’âme. D’accord, il est sympa et gentil avec toi, mais je crois que suivre toutes ces séances avec ses patients t’a plus affecté qu’autre chose.

Je reste dubitatif et le regard questionneur devant ce qui paraît soudain une évidence à laquelle je n’avais pas vraiment pensé.

 

Mon Maty arrive au même moment, les filles décampent dans la seconde tandis que Johnny, encore sonné par les propos de Lily reste inerte. — Eh bien, monsieur chat, on a perdu son maître ? demande mon boss, en s’accroupissant et en posant la paume de sa main chaude sur mon crâne. Je ronronne immédiatement. Johnny baisse les yeux. Je crois que tu vas finir par faire partie de la famille, continue Mathias, tandis que Ben arrive dans le séjour, en caleçon et l’air impatient.

— Bon, tu viens Maty, au lieu de parler à la vitre. Mathias secoue la tête en se relevant, se tourne vers son homologue l’air contrarié. Il jette un œil à Johnny, et regarde d’un œil supplique son ami.

— N’y pense même pas ! Pas question, tu m’entends ! le sermonne-t-il, tandis que je sens mon boss se crisper. On n’arrive même pas à gérer un lapin et un chat, comment veux-tu intégrer un autre chat ? Allez, viens, j’ai encore envie ! lui ordonne-t-il, en lui lançant un drôle de regard.

— Encore, mais…on l’a fait combien de fois cette nuit ?

— On s’en fout, tu préfères qu’on se foute sur la gueule ?

— Bien sûr que non, mais tu m’épuises, Ben. T’es sûr que t’es encore souffrant ?

— Viens, j’te dis, ramène tes fesses et arrête de gindre, t’adores ça de toute façon !

Mon Maty se détend et semble craquer pour ce qui me semble et à juste titre, une pulsion compulsive de la part de Ben. Pour le coup, il semble atteint du même syndrome que Johnny. Espérons qu’il ne nous ramène pas des souris et des oiseaux à ne plus savoir qu’en faire.

Je regarde Maty le rejoindre, tandis que Ben l’attrape par la nuque et l’emmène dans la chambre. Si c’est ça être compulsif, alors je n’ose imaginer tout ce qu’il se passe dans toutes ces chambres d’êtres humains…

 



19/04/2020
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