T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 14

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Jour 14

 

 

Cerise serait moins intelligente que Lily. C’est Johnny qui l’affirme non sans une certaine moquerie, même si je ne suis pas sûr de ça. Comment définit-on l’intelligence d’abord ?

Est-ce que lorsque Rocky anticipe mes attaques, qu’il me prend par surprise et m’écrase sur le sol, c’est être intelligent ?

Très franchement, j’ai de la peine à interpréter ce mot. Heureusement, Johnny est toujours là pour traduire les termes qu’utilisent les humains pour décrire certains actes, objets ou situations.

— L’intelligence, Boris, c’est mener sa vie intelligemment.

Je le regarde avec de gros yeux sans rien comprendre à cette phrase. Il ballotte ses moustaches, exaspéré par ma naïveté.

— Tiens, toi par exemple, tu es intelligent. Tu mènes ta vie en harmonie avec tes deux compères du mieux que tu le peux et trouves ta place.

— Ça n’a rien d’intelligent ce que tu dis là ! Je n’ai aucun choix. Être intelligent ce n’est pas ça avant tout ? Savoir prendre des décisions pour justement se faire une belle vie, ça c’est intelligent à mon avis.

— Petit malin, tu vois que tu as tout compris ! Bon, j’avoue que ton exemple n’était pas le bon. En fait, ça ne s’applique guère à nous les animaux. On ne choisit pas notre famille, on nous l’impose dès notre plus jeune âge. On n’a pas le choix.

— Mais pour les modèles réduits humains, c’est pareil, Johnny. Crois-moi, je suis certain les enfants Lopez auraient bien mieux voulu tomber chez moi que chez leurs géniteurs. J’en donnerais ma patte à couper au dernier boucher qu’il nous reste en ville.

— Comment sais-tu cela ?

— C’est Ben qui l’a dit hier soir durant le repas.

— Parce que tu prends tes repas avec eux ?

— Ben, oui. Je m’assois sur une chaise, exactement comme eux et je mange ce qu’ils me donnent dans mon assiette.

— Ils sont fous ces humains ! se moque-t-il, en secouant ses babines.

— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de drôle ?

— Rien, c’est juste que je tente de t’imaginer à leur table en train de tenter d’attraper un morceau de viande. Ça ne doit pas être facile sans main ? Pas de main pas de bectance ! Ils ne te l’ont pas faite celle-là ? J’ai vu ça dans un film un soir. Mais c’était avec du chocolat.

— Non !

Je commence à m’énerver face à ses remarques. Il peut bien pavoiser, lui, le chat philosophe qui se prend pour Dieu le père tout puissant.

— Bon, ça n’explique pas l’intelligence tout ça. Revenons à nos moutons, enchaine-t-il, en bombant le torse.

— Nos moutons ?

— Oublie ! Ça ne fait pas partie de l’intelligence de ne pas savoir cette expression. Tu l’ignores juste parce que tu n’as jamais vu de moutons. C’est un bon exemple. Merci Boris.

— Je n’ai rien fait. Quel rapport avec les moutons et l’expérience. Je n’y pige plus rien. T’es sûr que tu n’as pas pris les médocs de ton boss ce matin ? Ça doit être fort comme pilule.

— Ne dis pas n’importe quoi, voyons. Je n’ai jamais été autant moi-même qu’en essayant de t’expliquer ce que je tente de te faire comprendre.

— Ben, déjà rien que ça, ça me donne le tournis !

Il secoue la tête, désespéré.

— J’ai peut-être pris les médicaments de Michel, mais toi tu as dû recevoir un coup sur le crâne. C’est Rocky qui t’a foutu ta raclée ?

— N’importe quoi ! Il fait moins le malin depuis que j’ai eu le dessus.

— Si tu veux…on en était où, mon mignon ?

— Je ne suis pas ton mignon !

— Ouais, bon, tu m’as compris ! Pas besoin de jouer les gros bras. Mais enfin qu’est-ce qui t’arrive, Boris ? D’habitude tu es très réceptif à ce que je te raconte ou à ce que je tentes de t’inculquer, mais là…j’avoue que je donne ma langue au chat !

— Très drôle !

— Détends-toi, voyons. Que se passe-t-il ? Ils t’ont fait des misères ?

— Non, tout va bien !

Je me rebiffe en tentant de cacher ce qui me tracasse.

— Ben alors, la vie est belle !

— Si tu le dis.

— Ah ! Bon sang de bonsoir, Boris !

— Il est sept heures du mat, j’te signale !

— Oui, bon, tu m’as compris ! Ne te rends pas plus bête que tu ne veux le montrer. Je sais très bien que tu es un chat hors du commun.

— Je ne sais pas comment je dois prendre ça.

— Respire mon beau. Je crois que t’es en train de nous faire une crise d’angoisse. Je te comprends.  Ça craint de rester dedans alors que cet escalier magnifique (il le montre du museau, fier de mon Maty comme si c’était moi), n’attend plus que toi. Ça doit être difficile à avaler un coup pareil du destin. Très frustrant.

— Pas besoin d’enfoncer le clou !

— Ah ! tu vois, toi aussi tu utilises leurs expressions et il faut avouer, pour les chats qui comprennent ce genre de tournure, que c’est assez marrant à utiliser. Tu vois, là par exemple, s’il y avait Cerise avec nous, elle ne comprendrait rien à ce qu’on dit. Parce qu’elle n’est pas assez éclairée pour piger ce genre de choses.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Enfin, Boris, il faut te faire un dessin, tout le monde à bien vu que cette vieille fille n’avait pas la lumière à tous les étages ! Elle et l’intelligence, ça a toujours fait deux. Je la connais depuis longtemps, crois-moi ! Tiens par exemple, lorsque ses très sympathiques maîtres laissent la porte-fenêtre entrouverte pour qu’elle puisse aller et venir à sa guise de la terrasse au salon, et bien la seule qui reste coincée dehors c’est elle. Elle n’a pas la présence d’esprit de pousser la porte avec son crâne pour pouvoir entrer dans leur maison. Même chose pour défendre son territoire. Heureusement qu’il y a Lily, moi je te l’dis. Celle-là on  n’a pas intérêt à la chatouiller. Mais Cerise, même lorsqu’un chat qu’elle ne connaît ni en noir ni en blanc s’introduit dans la maison, elle ne fait rien. Pour le coup, de jour comme de nuit avec elle, tous les chats sont gris ! (Je lui lance un regard dubitatif) Oublie, ça ne fait rien. Cerise est comme ça, elle peut regarder un étranger passer à deux pattes de ses moustaches et ne pas broncher, du moment que ça ne dérange pas le confort de madame.

— Moi je trouve ça plutôt intelligent.

— Tu le fais exprès ou quoi ?

— Mais ? Enfin, Johnny, vivre en bon terme avec les voisins ce n’est pas une question d’intelligence aussi ? Regarde mes deux patrons, il faut les voir faire des efforts pour que tout se passe bien en ce moment. Parce qu’à force d’être tous coincé dans leur boîte à quatre murs, il y en a qui montrent des humeurs et des opinions qu’on ne leur connaissait pas.

— Tu me parles d’efforts alors que je te parle d’intelligence !
— C’est la même chose dans ce cas précis.

— Ahahah ! On ne peut pas parler avec toi aujourd’hui !

— Lorsqu’on émet un autre avis que toi, tu t’emportes à chaque fois ! Si ça c’est de l’intelligence ?

— Ne sois pas mesquin avec moi, Boris. Tu me dois tout ce que tu as appris ! Ce n’est pas parce que tu as accusé ta dose d’hormones, que ça te démange plus que de raison à l’endroit dont je ne prononcerai pas le mot ici, qu’il faut te prendre tes grands airs !

Il se fâche et veut tourner les coussinets lorsque je le rappelle.

— Ne le prends pas comme ça, Johnny, toi qui es intelligent, tu sais très bien que j’ai raison.

— Ça ne rallume pas la lumière aux étages sinistrés de Cerise pour autant.

— D’accord, je veux bien admettre que tu as raison sur certains points, mais moi j’aimerais que tu me dises ce qu’est l’intelligence chez les humains.

— Mais tu le fais exprès ? C’est exactement ce que je t’ai tenté de t’expliquer en arrivant : se faire une belle vie.

— C’est vague ce que tu me dis là. Pour certains humains, se faire une belle vie, c’est profiter de rester à la maison pour regarder des séries télé alors que pour d’autre comme Maty, c’est d’aller courir durant deux heures sous la pluie et donner l’impression de souffrir alors qu’il est heureux.

— Oui, bon, peut-être que le curseur n’est pas le même pour tout le monde, Boris. Mais ce que je tente de faire entrer dans ton crâne de p’tit malin, c’est qu’il y a une différence entre savoir mener sa vie lorsqu’on est humain, avec intelligence et être juste intelligent grâce à plein de compétences voire, être bardé de diplômes.

— Diploquoi ?

— Des diplômes. Michel en a plusieurs dans son bureau suspendus au mur. Ils ne lui servent guère à grand-chose en ce moment (je reste dubitatif). C’est quand nos humains se donnent des bouts de papier pour se congratuler d’un succès.

— Et c’est être intelligent, ça ?

— Ah ! rage-t-il, tu m’énerves !

— Mon Maty n’a pas de diplôme accroché au mur et il travaille lui. Même si c’est temporaire et juste pour aider les vieux de son espèce, je ne crois pas que ce soit des diplômes qui lui aient appris ça.

— Décidément tu es une cause perdue, Boris.

— Mais pourquoi ça ?

— Je ne te dis pas que c’est juste ou faux, je tente juste de t’expliquer le fonctionnement humain par rapport aux critères de ce qu’ils s’imaginent être l’intelligence. Michel va dans ton sens, tu sais.

— Ah ! Tu vois, même ton boss, pourtant docteur en cerveaux défectueux, pense comme moi.

Je me sens soudain poussé des ailes. Je ravale ma salive et me frotte les moustaches avec une patte. Johnny reste silencieux. Pour une fois que je réussis à lui clouer le bec.

— Oui, t’as raison sur ce coup-là, Boris. Michel dit qu’avec tous ces diplômés, on n’a pas même vu venir ce Coronamachin. Il était outré par ce petit monde d’intellectuels se flattant dans le sens du poil et se congratulant à longueur d’année, mais n’ayant pas vu venir ce qui est en train d’arriver. Il m’a dit exactement ce que tu viens de dire, Boris : « Tu vois, Johnny, on crée des êtres supérieurs dans des hautes écoles toujours plus hautes et voilà ou on n’en est. À croire qu’à force de gonfler, les gens ne touchent plus terre ». J’te jure que ça m’a foutu un coup quand il m’a confié ça. Je le croyais plus solidaire avec ses collègues, mais je crois qu’il en est revenu, de tous ces collaborateurs attachant plus d’importance aux diplômes qu’à l’expérience de vie.

— Tu vois, c’est ce que je disais. Il est bien ton Michel. Il faut dire qu’à force de creuser leur cerveau, il doit savoir mieux que personne comment ils fonctionnent.

— Comme tu le dis !

Ben sort Rocky pour le laisser se dégourdir les pattes. Mon moment favori.

Cerise arrive au même instant, le voyant pour la première fois, elle fonce contre la vitre pour aller vers lui. Johnny me lance un regard empli d’exaspération.

— Tu vois, pas la lumière à tous les étages !

Je fais comme si je n’avais pas compris.

— Pas parce qu’elle a foncé dans la vitre, Boris ! Voyons ! Mais parce qu’elle n’a pas fait la différence entre un lapin et un chat.

Il dit ça sans qu’elle nous entende, fort heureusement pour elle, se remettant tout juste de son choc, groggy et encore quelque peu étourdie.

Lily arrive au même moment en secouant la tête et en lui jetant un œil sombre, ce qui nous fait sourire sous cape, Johnny et moi.



04/05/2020
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