T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 15

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Jour 15

 

 

J’ai bien cru que Ben allait castagner mon Maty ce matin. Ils se sont déjà engueulés depuis qu’il est revenu vivre avec nous, mais là, c’était plutôt violent. D’autant plus que c’était à cause de moi. Enfin je crois.

— Moi ici, jamais tu ne couperas le sifflet de Boris ! hurla Ben, en faisant de grands signes avec ses bras musclés. Maty les regardait comme s’il espérait un magnifique tableau peint dans les airs ; il tentait d’échapper à cette furie en allant dans leur chambre, mais il se fit rattraper et brusqué par cet animal.

— Tu m’entends, Maty. Il n’est pas question qu’on fasse couper Boris. Il a droit à ce plaisir autant que toi tu y a droit !

— Mais enfin, Ben, c’est un chat !

— Il fait partie de la famille, voyons ! Qu’est-ce que tu me racontes avec ton histoire de chat !

Mathias était désemparé. Il jeta un œil sombre au lapin bélier, mon ennemi juré même s’il reste mon meilleur ennemi. Il ne savait plus comment réagir pour se faire entendre et calmer la colère de son ami.

— Mais pas besoin de hurler, je ne suis pas sourd ! Tu m’emmerdes avec ton dictat, Ben ! Depuis que t’es revenu habité ici, tu nous pompes notre oxygène !

— Ah ! Maintenant c’est « nous » ! Vous formez tout à coup une famille avec Boris. Et moi je ne peux pas ! (il devint rouge vif et serra le poing) moi vivant, Boris ne deviendra jamais un castrat tu m’entends !

— Mais tu m’emmerdes avec tes ordres de militaire de macho à la gomme ! Qu’est-ce qu’on en a à branler de son statut de mâle ! C’est un chat, Ben ! Bon sang, mais j’y crois pas ! C’est dingue cette histoire. T’es pire que ces gros beaufs se reluquant dans les miroirs des fitness en matant le cul des filles ! Ce n’est pas possible, je vais me réveiller de ce cauchemar ! se mit-il à beugler plus fort que Ben. Qu’est-ce que ça change pour toi. Quand il pissera dans tous les coins ce n’est pas toi qui va nettoyer derrière lui.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ! Depuis quand est-ce que Boris pisserait dans tous les coins de l’appart. Tu divagues mon pauvre.

— Ah, oui ? Tu veux demander ça à Noémie (une très bonne amie à mon Maty).

— Mais…enfin, Mat, c’est une sadique ta Noémie. Elle écartèle les mouches dès qu’elle en a l’occasion et met de la colle plastique sur le dos des araignées ! En plus de ça elle a une peur bleue de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un zizi ! Pas étonnant qu’elle ait voulu castrer son chat ! C’est même étonnant qu’elle ait pris un mâle, à moins qu’elle ne l’a choisi que pour ça. Mais elle attend le moment le plus cruel pour le faire opérer.

— N’importe quoi !

— Ose dire que ce n’est pas une frustrée ta Noémie ?

— Je ne te permets pas de dire ça d’elle !
— Et pourquoi ça ? C’est pas vrai peut-être ? Dis-moi un seul rendez-vous ou le mec ne s’est pas barré la queue entre les jambes de chez elle ?

— Tu divagues, Ben. Qu’est-ce que la vie sexuelle de ma meilleure amie vient faire dans la castration de notre chat.

— Mais tout est lié, hurla-t-il, en s’emportant comme s’il allait s’envoler en battant de l’air.

Il était dans tous ses états. Je crois que Maty ne l’avait jamais vu comme ça.

— Mais t’as grave pété un câble, Ben ! Il faut te calmer !

— J’me calme si j’en ai envie ! Chier ! Merde !

 

Il se mit à taper du poing le mur du couloir jusqu’au sang. L’effet Covid-19 je suppose. Mais je respire, paraît que nous les bêtes, on ne peut pas être atteints par ce virus les rendant tous un peu plus gaga chaque jour.

Mathias ne savait plus quoi faire, il me lançait des regards me suppliant de l’aider, mais qu’est-ce que je pouvais bien faire à part miauler ou foutre une bonne branlée à Rocky pour les divertir, seulement notre lascar était camouflé dans sa maison de fortune. Enfin…on dirait plus un bunker. Pas fou « Longues oreilles »….

 

C’est à ce moment précis où Maty ne se sentit sans doute jamais aussi seul dans sa vie, que mes radars hypersophistiqués décelèrent quelque chose dans l’immeuble.

 

Madame Chanterelle sortait de chez elle et piétinait son paillasson en tendant l’oreille vers notre porte, presque réjouie que mes deux boss se bouffent le nez. Le coup de dingue de Ben n’était pas passé inaperçu.

 

J’ai la chance de discerner presque tout ce qui se passe dans l’immeuble si je le veux. J’entends des choses incroyables dont personne ne peut avoir idée ; je suis au fait de tous les changements que les humains vivent, des bouleversements les plus malheureux aux bonheurs les plus jubilatoires. Toutes ces vies blotties dans ces appartements n’ont aucun secret pour moi, je devine l’ampleur des dégâts bien avant que les rumeurs ou que les faits n’arrivent aux oreilles des curieux. Nous avons cette capacité à percevoir tant de choses avec notre flair et notre ouïe, des détails, des situations qui s’annoncent avant même que vous n’en soyez touchés. Y compris pour ce qui se passe chez le dernier voisin qui vit sous le toit de l’immeuble. Une voisine en fait.

 

Lorsqu’il m’a vu dresser mes radars, Ben m’a lancé un regard de prédateur aguerri et a foncé vers la porte d’entrée. Il l’a ouverte brusquement en s’érigeant comme un piquet devant la vieille.

 

J’ai réalisé qu’on était bien plus connecté lui et moi que je ne l’aurais pensé. Le fait qu’il a perçu ce que j’entendais dans les couloirs m’a impressionné je dois bien l’avouer.

— Vous voulez que je vous aide à régler le bouton de votre sonotone, madame Chanterelle ? s’empressa-t-il de l’agresser, tandis que mon Maty arrivait sur le palier en posant sa main sur son épaule dans l’espoir de le calmer.

Ben se défit de lui pour l’éviter et s’avança d’un pas vers elle.

— Mais… ?

Elle ne trouva pas ses mots, restait subjuguée par l’aplomb de notre GI de service. Il faut dire que Ben n’a peur de rien. II fonce toujours tête baissée lorsqu’il faut aller au combat. Que ce soit pour protéger mon Maty ou ses convictions, car il en a et pas des moindres. C’est même assez incroyable de constater un tel aplomb de sa part. Rien à voir avec l’homme qui joue en chambre avec Mathias. Dans ce contexte, mes deux compères semblent retourner à l’âge prépubère et ne se soucier de rien d’autre, que du moment présent et du bon temps qu’ils s’octroient.

— Vous êtes satisfaite ou vous voulez qu’on répète la scène ? continua-t-il de l'attaquer, en devenant de plus en plus menaçant.

— Mais enfin, jeune homme, je ne vous permets pas…

— Fermez-là, vieille bique ! C’est à cause des personnes de votre génération qu’on doit toute cette merde ! Soixante-huitards ! Mon cul, oui !

Elle était offusquée, laissa tomber ses courses en poussant un cri étouffé d’indignation. Les œufs en firent les frais et je m’en serais bien délecté. Elle recula d’un pas pour se heurter à sa porte d’entrée, coincée entre la rage de Ben et le bois aggloméré protégeant ses monticules de réserves de guerre.

— Qu’est-ce que vous foutez dehors, d’ailleurs ? Vous n’avez pas entendu les directives pour les personnes âgées ? Sortir le moins possible. Ça ne vosu a pas suffi de piller les rayons de leur papier cul, il vous faut tout le reste ! Sacré nom de Dieu, quand est-ce que vous allez comprendre que les ressources ne sont pas infinies, votre génération ? Qu’est-ce qui cloche dans vos têtes de hippies manqués ? Elles sont où vos belles valeurs morales ! Pauvre idiote !

— Ben, ça suffit ! l'incite Maty, de plus en plus inquiet par la tournure de cette situation. Les portes s’ouvrent, les voisins affluent pour voir le spectacle.

Ben ne perdit pas son aplomb, pied nu et torse nu, je remarquai certaines voisines, le reluquer comme un biscuit et même certains voisins.

— Vous nous faites chier, Chanterelle et compagnie ! Ça ne vous a pas suffi de piller la planète ? (Elle tente de se rebeller, mais il s’avance, poing serré.) Il vous faudra encore vider combien de rayons pour comprendre qu’il sera nécessaire de changer de comportement si on veut perdurer ! Qu’est-ce qui cloche chez vous ? Il est fini le temps de l’opulence, vieille bique, il faut vous mettre ça dans le crâne une fois pour toutes !

— Vous êtes cinglé, ma parole, se rebiffe la vieille, en se frottant le nez contre sa porte lorsqu’elle voulut rentrer chez elle, enfilant la clé dans la serrure dans un vent de panique.

— Vous feriez mieux de suivre les consignes au lieu de les transgresser ! Pensez au personnel soignant si vous n’arrivez pas à penser à quelqu’un d’autre que vous-même !

Là, contre toute attente et alors que deux policiers arrivèrent dans le couloir, masque sur le visage et équipés pour appréhender les voyous sans risque, les gens se mirent à applaudir Ben, qui resta stupéfait par cette solidarité soudaine.

 

Le voisin qui avait alerté les flics et étant de la même génération que madame Chanterelle ravala sa salive, en haut des escaliers, lorsque son regard se trouva à trois centimètres à peine de son jeune voisin le regardant d’un sale œil. Ben tourna la tête vers lui.

— Deux mètres de distance, du con ! arriva-t-il à dire avant d’être plaqué au sol par les policiers.

Les gens commencèrent à se rebiffer, encerclèrent à l’unisson les forces de l’ordre en minorité jusqu’à ce qu’ils lâchent mon Ben et nous traitent tous de dingues.

 

Madame Chanterelle était outrée et choquée par ce voisinage et je suis presque sûr qu’à ce moment précis, mais sans doute l’espace d’une ou deux secondes à peine, elle regretta de ne pas être en maison de retraite. Elle parvint enfin à ouvrir la porte de son appart, se cassa le nez sur un pack de papier de toilette qui lui tomba dessus, ainsi que quelques autres marchandises, revint sur le palier d’un doigt menaçant tandis que Ben s’était redressé et reprenait ses esprits en reniflant.

— Vous…vous n’êtes que des déviants ! ne trouva-t-elle comme seule réponse.

— C’est ça, et vous qu’un cancrelat ! Faites gaffe, c’est contagieux ! lança-t-il, en jetant un regard empli de tendresse à Mathias qui ne put cacher sa fierté.

Ben tourna les talons tandis que l’assistance continua d’applaudir, il posa sa main sur l’épaule de Maty et le poussa à l’intérieur.

 

Inutile de dire que ce pétage de plomb mémorable m’a valu une porte fermée durant des heures, ainsi que des cris comme jamais je n’ai entendu jusqu’ici.

Lorsqu’ils sont enfin sortis de la chambre et que j’ai sauté sur le matelas pour avoir un câlin de Ben, il m’a pris ma gueule entre ses pattes, m’a regardé affectueusement droit dans les yeux et en me souriant, tandis que Mathias allait se décrasser à la salle de bain.

— On a gagné, Boris ! Tu vas l’avoir ton orgasme !

Je n’ai pas bien compris la signification exacte d’un tel mot, mais une chose est sûre, c’est que pour Ben, cela semble primordial voire, capital dans la vie d’un être vivant.

Je me suis frotté contre sa cuisse de centaure, il m’a caressé un bon moment en espionnant Maty se faire beau juste en face de nous, m’a lancé un œil heureux en le contemplant s’essuyer le corps avec une serviette, comme pour me faire passer un message. C’est peut-être ça, un orgasme, songeai-je, en ronronnant de plus belle. Juste contempler quelqu’un pour qui on nourrit une grande affection.



06/05/2020
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