T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 3

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Jour 3

 

Mathias commence à s’étaler dans le lit plus qu’il n’en a besoin. J’ai beau lui envoyer quelques coups de cul dans son dos, il résiste. C’est au plus fort. Au plus gros, je devrais plutôt dire. Il est bien clair que je pars perdant, au vu de son envergure à cet énergumène. Du reste, j’ai la nette impression depuis qu’il reste avec moi ici que ses membres se rallongent et prennent toujours plus de place. C’est comme si notre espace se rapetissait, que les murs se rétractaient. C’en est inquiétant pour mes moustaches. Et cette musique qui emplit l’espace à tue-tête… le matin au réveil, à midi, en mangeant, et tout l’après-midi, j’ai les oreilles qui bourdonnent toute la journée. J’ai presque l’impression de sauter au rythme des basses tant c’est fort et nous ne sommes que le troisième jour.

 

 

Les voisins ont cogné contre les murs, mais il s’en fout complètement. Et lorsque Ben à frappé plus fort que tous pour signaler son mécontentement, alors là les décibels se sont envolés, moi aussi… J’ai plongé sous les coussins en posant mes pattes sur mes oreilles, mais vous avez vu la grandeur de nos radars… difficile de les recouvrir.

 

 

Ces deux lascars ont vraiment de la peine à se supporter depuis qu’ils vivent séparés. J’ai toujours peur que Ben fasse irruption, avec Rocky dans les bras pour nous régler notre compte. C’est qu’il est costaud cet animal et son lapin malfaisant n’est pas en reste. J’espère que ça ne va pas s’aggraver cette histoire et qu’ils seront assez malins chacun, pour mettre de l’eau dans leur écuelle. Parce que ce qui prend le plus d’espace en ces temps compliqués, je crois, et ce, chez nombre d’humains j’en ai bien peur, c’est la bêtise humaine. C’est assez drôle d’ailleurs qu’on utilise un tel thème pour vous décrire et qu’on ne l’utilise pas pour nous les bêtes. À croire que vous nous avez déclaré plus intelligents que vous sans même nous consulter, comme si c’était une évidence. Et pour preuve…

 

 

La voisine d’en face est arrivée le premier jour avec une palette de PQ devant la porte. C’est tout juste si elle pouvait encore rentrer chez elle. Je ne sais pas où elle a mis tout ce papier de toilette ni ce qu’elle va en faire…peut-être le vendre au marché noir comme l’a souligné Mathias, en secouant ses babines devant ce grand inconnu.

 

 

Il faut dire que pour lui, les premières matières de nécessité à acheter pour survivre ne sont pas vraiment ce genre de produit. Il est basique, mon Maty, il est terrien aussi, et se cantonne à son estomac. Moi, ça me va, du moment qu’il ne me met pas au menu pour me bouffer.

 

 

Depuis qu’il a ses journées libres, j’ai l’impression qu’il est plus éprouvé que lorsqu’il allait travailler dans son café, tant il a l’air crevé. Il est soucieux pour son job. Il ne compte plus les téléphones pour tenter de comprendre ce qui lui arrive, trouver des solutions. Sauver les meubles, comme il me dit, mais surtout ses employés. Il ne le montre pas, mais il ne fait pas le malin. Et j’ai comme l’impression que mon avenir est étroitement lié au sien, pour ce qui est d’avoir un toit et surtout, des croquettes dans mon assiette.

 

 

Je fais ce que je peux pour le soutenir, je vais un peu plus vers lui, sans pour autant passer pour un minet de salon. J’ai une réputation à forger avant que je ne puisse aiguiser mes griffes contre les troncs des arbres et égratigner quelques collègues. Je sais que les batailles qui m’attendent seront acharnées et j’ai besoin de toute mon agressivité pour cela. Personne n’a eu besoin de me l’inculquer. C’est inné chez nous, les félins. Parole de Johnny. Dès la naissance, on se veille, à garder nos coins et les défendons, crocs et griffes toutes déployées. Et je compte faire honneur à mon espèce, confinement ou pas.

 

 

Peut-être devrais-je m’entrainer un peu plus intensément. Plus réellement, je veux dire, comme Mathias le fait. Il semble se préparer au combat. Il a ressorti son drôle d’engin qui le fait pagayer dans le vide à différentes vitesses. Il faut le voir, torse nu et transpirant comme s’il avait traversé des océans et bien que je ne sache pas ce que c’est. Il rame, rame, rame en prévision de la suite, me fait-il comprendre. Mais il n’y a pas que le rameur. Il y a le ressort qu’il a reçu en pleine gueule la première fois qu’il l’a plié devant le miroir. Il fallait voir son pif ensanglanté. Et je ne parle pas des autres gadgets à muscles qu’il n’a utilisés qu’une seule fois pour les amonceler à la cave. Dommage qu’on n’ait pas créé des engins pour muscler le cerveau, il y en a qui en aurait bien besoin. Bref ! Je vais suivre le mouvement. Si je veux pouvoir l’assister et le suivre dans cette épreuve, je dois être à la hauteur. Je vais organiser un parcours d’endurance. Je commencerai par m’attaquer aux chaises en simili du salon, puis je trancherai dans le vif du dossier de la chaise de bureau. Ce sera l’échauffement. Après tout, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait que lui qui pourrait se préparer au pire. Si je peux aider, moi, c’est volontiers. Quitte à dépecer l’appart en pièces.

 

 

Si mon Maty est un Dieu pour moi, je veux être son superhéros. Et à nous deux, on va faire régner l’ordre, à commencer par l’immeuble et le quartier parce qu’il faut les voir, tous ces humains en train de paniquer et de s’épier. Le patron de Johnny a raison. Les plus extrêmes n’utilisent plus même la parole de peur de contaminer ou d’être contaminé, alors que nous vous envions tant cette faculté à vous exprimer. Bon, d’accord, elle sert pas mal à vous prendre le chou pour des broutilles, mais tout de même, la parole est un don du ciel, croyez-moi. Hey ! Ce n’est pas pour rien qu’on s’est mis à miauler pour nous faire comprendre. J’espère que vous n’ignorez pas qu’on ne miaule qu’avec vous, bande d’humains ! Mais là, les gens semblent avoir peur, certains mettent des masques, d’autres font d’énormes détours lorsqu’ils croisent un congénère. Je peux les voir d’ici. Même s’il y a moins de monde dans le quartier, il y a tout de même quelques va-et-vient. Le boss de Johnny dit que le monde est parti en couille (c’est son expression) dès le jour ou les gens ont arrêté de se saluer et de se regarder. D’avoir de l’intérêt les uns envers les autres et de ne penser qu’à leur gueule. Bien que toute la pertinence d’une telle phrase ne nous parle pas forcément, à nous les chats qui sommes des plus individualistes, je dois bien admettre en comprendre le fond et l’approuver. Vous avez une chance incroyable de pouvoir communiquer autrement que par des cris ou des grognements, utilisez-le à bon escient, nom d’une croquette et faites-vous du bien ! Je suis certain que les mots ont ce pouvoir, je le vois avec mon Maty. Même si je ne les comprends pas tous, l’intonation qu’il met à en employer certains est comme un onguent ou une portion magique valorisante…ça fait du bien. Si ça nous fait du bien, vous imaginez bien ce que ça peut vous faire…mais les gens ne savent plus se parler, dit le patron de Johnny. Et l’avènement de toutes ces technologies ne semble ne pas y être pour rien. Ils lancent des choses insensées et de plus en plus incohérentes, sans même réfléchir aux retombées. Tous, cachés derrière un pseudo encore plus fantasmagorique. Lorsque je vois mon Mathias derrière son téléphone à faire défiler ces pages de je ne sais quoi, j’aimerais bien pouvoir lui dire tout ça, mais est-ce qu’il comprendrait le fin mot de l’histoire ? Ça, je n’en sais strictement rien. C’est un peu comme pour ce COVID, on ne sait pas jusqu’à quand on va en avoir. C’est l’inconnu. Paraît que nous les bêtes, on peut être un remède à cette dépendance technologique. Qu’on peut aider à décrocher les yeux de ces écrans de malheur. C’est ce que je m’applique à faire, mais ce n’est pas gagné avec Maty. Au moins, Ben, lui, il savait s’en passer certains soirs, lorsqu’il squattait ici, il ouvrait un livre et se plongeait dedans avec autant de concentration, il faut bien le dire, que lorsque vous êtes derrière vos écrans.

 

 

Après le rameur, il a ouvert une bouteille de vin et en a bu la moitié. Comme du sirop, tout en regardant une vieille série télé qu’il n’avait apparemment jamais vue.

 

— Cette fois c’est la fin, Boris. Être cantonné chez soi et se surprendre à visionner Derrick en guise de divertissement, c’est tomber bien bas !

 

 

Je ne sais pas qui est ce Derrick, apparemment un homme célèbre et important, mais ce que je sais, c’est qu’il n’a pas encore réussi à vraiment le déchiffrer. Il m’a dit que c’était l’un des nombreux symptômes post-apocalyptiques, à moins que ce ne soit ceux d’une post-dépression. Je suis mal barré.

 



07/04/2020
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