T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 4

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Jour 4

 

 

Une mésange s’est cassé le bec contre la fenêtre ce matin, je l’ai regardé de mes grands yeux pour l’intimider, mais elle était un peu groggy. Elle a essayé de s’envoler par petits sauts tandis que je tendais la patte vers elle. Qu’est-ce que c’est beau un oiseau ! Je me demande si c’est bon. Je n’ai pas eu le temps d’admirer plus longtemps cette scène que l’oiseau a été avalé tout rond par Siegfried, le chat du cinquième. Il vit chez la famille Clément. Mais apparemment, depuis que les gosses sont cloitrés à la maison, je ne l’ai jamais vu autant dehors. Il faut dire que mon Maty a fait fort en montant à la sueur de son front cet escalier pour félin. Enfin seul, Ben l’a aidé pas mal sur ce  coup-là. Il fait n’importe quoi avec des outils dans les mains. C’est incroyable.

 

Seulement voilà, alors que c’était prévu pour mon usage personnel, je me retrouve de plus en plus, museau à museau avec des chats que je ne connaissais pas. Comme Siegfried, qui descend tous les escaliers de l’immeuble, attend qu’une bonne âme veuille bien lui ouvrir la porte, pour remonter au deuxième, ici, chez moi. Lorsque je l’ai vu engloutir ce volatile, j’ai secoué les moustaches d’un air de dégoût, en ne le quittant pas des yeux. Il m’a regardé d’un air de défi, s’est approché de la fenêtre, en remarquant que j’étais plus intelligent que la moyenne, puis que je ne me suis pas fracassé la tête contre la vitre. Il s’est assis bien en face de moi et il a commencé à converser, après avoir avalé le dernier  morceau, une plume sortant de sa gueule.

— Dis-moi, t’es nouveau, petit ?

— Ça se pourrait, mais pas pour longtemps ! que je lui fais, en bombant le torse.

S’il croyait m’impressionner, c’était raté.

— Tu sors d’où ? T’es de l’immeuble ? que je lui demande, en le voyant recracher sa plume.

— Ouais, je suis au cinquième, chez les Clément.

— Qu’est-ce que tu fous dehors ?

— J’en peux plus. Ils vont me rendre cinglé, cette équipe. Quatre jours, que je me tape les jumeaux sans rien dire. Pas même sorti les griffes, tu vois le genre. Chat gentil-chat con, au bout du compte, j’ai quand même réussi  recevoir une engueulé par madame, lorsque j’ai engueulé l’un d’eux lorsqu’il me tirait la queue. Et vas-y que je t’attrape par la queue, que je t’écrase sur le sol, te fais décoller comme un avion et t’éjecte sur le lit. Remarque, ça aurait pu être le lit même si je le soupçonne de s’être raté. Je crois qu’il visait bel et bien le mur.

 

Il me dit ça sans souffler, sans même serrer les dents, comme si c’était une question de vie ou de mort.

— Vous êtes combien en tout ?

— Six, les parents, le grand, une terreur de dix ans, il faudra que tu t’en méfies quand tu iras dehors, et les deux jumeaux, deux teignes me courant après toute la journée. (Il se marre en gloussant comme un oiseau) Les cons, je les fais tourner en rond, sans  qu’ils ne s’aperçoivent de rien. C’est pas très malin à cet âge-là les humains.

— Ah, bon ?

— Ben, non ! Tu sors d’où, petit ?

— D’ici. Moi je vis avec Mathias alors tes histoires de gamin…

— Quelle chance tu as ! Tu ne peux pas imaginer !

— Tu crois, moi je ne suis pas sûr, il devient de plus ne plus bizarre.

— Oh ! Arrête de te plaindre, Croquette, j’échange quand tu veux ta place contre la mienne.

— Mais…

— Et c’est quand que tu sors ?

— Comment tu sais que je devais sortir ?

— Ben, j’imagine que si on profite d’un escalier pareil jusque chez ton boss, ce n’est pas pour lui.

— Je devais sortir il y a deux jours, lui fis-je, d’un air triste.

— Comme je te plains ! Moi mes seuls moments de tranquillité maintenant, c’est quand j’arrive à m’échapper de la maison. Sinon, c’est la guerre. Porteur et trotteur me fonçant dessus comme des voitures foncent sur les lièvres. Sauf que ce ne sont pas les phares qui me paralysent, mais ces deux baveux en voulant à ma queue. C’est une vraie obsession. T’as de la chance, Boris. Tu t’appelles bien Boris ?

— Comment le sais-tu ?

— J’entends ton boss qui ouvre la porte et t’appeler. T’as quoi dans les oreilles ? Il a été tourner dix fois autour du pâté de maisons comme il le fait depuis que ça a commencé.

— Tu sais qui c’est alors ?

— Bien sûr, tout le monde les connaît tes deux lascars dans l’immeuble. Et spécialement les animaux. Qu’il s’agisse du caniche Princesse ou du Cocker Dalia, du chat sans poil Acile ou même du lapin bélier Rocky ! Mais je crois que tu le connais celui-là !

— Ne m’en parle pas, quand il était ici, j’avais droit à ses assauts permanents dès qu’il le lâchait dans l’appartement. Un vrai malade. Un enragé. Mon Maty s’est souvent demandé s’il n’avait pas la rage.

— Bon, je te laisse, je crois qu’il y en a un qui va manger ! dit-il en partant.

 

Il est descendu aussi vite qu’il était monté. D’une agilité exceptionnelle et sans le moindre bruit.

 

 

Je crois que ce n’est pas facile pour lui. D’après ses dires, arriver à s’échapper n’est pas si simple, car ses patrons ont terriblement peur pour lui. Ils lui ont dit que certains empoisonnaient des boulettes ou des croquettes, que d’autres mettaient des clous ou des bris de verre dans des morceaux de viande, car ils pensent que nous transmettons le virus.

 

 

Hier soir, et jusqu’à une heure du matin, je me suis coltiné trois films apocalyptiques avec Mathias. À faire peur un pitbull, tant c’était flippant. J’ai eu beau tenter de le distraire et m’imposer pour qu’il s’occupe de moi, il était scotché à l’écran, sans parler de son portable qu’il consulte toutes les minutes pour suivre les nouvelles. Et ça ne semble pas s’arranger.

 

 

Heureusement que Johnny est arrivé après cette vision d’horreur, après que j’ai mangé un peu de thon. Même si les nouvelles ne sont pas réjouissantes. Il m’a parlé de son maître qui a attrapé le virus. Il a de la peine à respirer et se sent très faible. Johnny n’est pas du tout rassuré, ils vont certainement devoir l’emmener alors qu’il pensait pouvoir guérir à la maison. Mais tout va très vite, apparemment avec ce virus. Je n’ai pas été de très bonne compagnie pour lui remonter le moral, et je me vois mal demander à Maty de l’héberger si jamais… Ne pensons pas au pire. Il va s’en sortir. Johnny m’a dit que même si son maître devait aller à l’hosto, il va rester à la maison pour garder les meubles. C’est une voisine qui viendra lui donner des croquettes en attendant. Mais on n’en est pas encore là.

 

 

Pour l’heure, moi ce qui m’inquiète, c’est les insultes qu’ils s’envoient, Mathias et Ben à travers les murs. Ça devient de plus ne plus violent et j’ai peur que ça ne dégénère. Je ne sais pas quoi en penser. Ils n’ont pas besoin de se parler ou de penser à l’autre en vivant ainsi séparément, mais c’est plus fort qu’eux ; dès que l’un songe à l’autre, il le cherche pour le faire réagir. Et ça marche à tous les coups. Par moment je me dis que Ben devrait redescendre avec Rocky, ça calmerait les tensions, je crois. Ils s’engueulaient beaucoup moins fort en tous les cas lorsqu’ils vivaient sous le même toit. D’une manière ou d’une autre, ça finissait bien et à tous les coups, ils tombaient dans les plumes et me fermaient la porte au nez.

 

 

Je ne sais pas si ça a à un rapport, mais Maty me parle de plus en plus alors qu’avant, c’était juste « salut », « comment ça va ? », « T’es mignon mon matou », etc… Des banalités infantilisantes et rien d’autre. Mais maintenant, ce sont de longues phrases qu’il me pond en me tenant le museau pour que je reste attentif. Je ne comprends pas tout, fort heureusement, mais je sens son manque d’affection et son isolement l’affecter plus qu’il ne l’imagine. Si la situation est en perpétuel mouvement et change très vite, les comportements de Mathias suivent la tangente et c’est autrement plus inquiétant.



08/04/2020
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