T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 5

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Jour 5

 

 

Un brouhaha sur le palier à fait bondir du canapé mon acolyte. Il fallait le voir soulever son corps athlétique comme un de ces sauteurs professionnels que j’ai pu voir dans cette boîte à images. Du haut vol que m’a fait là mon maître adoré.

Il m’a attrapé en passant, a ouvert la porte d’entrée tandis qu’il me calait dans ses bras, et a découvert la voisine, une vieille dame à l’haleine forte et à l’œil espiègle, en train de se pencher pour ramasser quelque chose qu’elle avait laissé tomber sur le sol. Lorsqu’il s’est approché pour poser sa main sur son épaule afin de lui proposer son aide, elle s’est retournée dard-dard et nous a menacé d’une bouteille plastique à vaporisateur en lui demandant de reculer immédiatement. Son regard mauve ne me quittait pas des yeux. C’est comme si elle avait vu un zombie.

 

 

— Reculez, monsieur Mouche ! Vous m’entendez ! C’est à cause de lui tout çà ! a-t-elle dit, en venant nous asperger de désinfectant.

 

 

Inutile de dire que dans les yeux, ça fait plutôt mal. Maty comme moi avons crié et grimacé tant ce produit est irritant, ce qui n’a pas semblé émouvoir cette vieille chouette outre mesure.

 

 

Elle s’est retournée pour ramasser ses affaires, a saisi la poignée de sa porte en nous jetant un regard noir et menaçant, avant de rentrer dans son appartement encombré de dizaines de packs de papier de toilette.

 

 

Plié en deux et presque aveugle, mon Mathias a mis quelques minutes pour se remettre, sans pour autant me lâcher, et ce, malgré mes efforts pour me débattre. J’avoue avoir un peu paniqué sans réfléchir. Mais je crois que c’est le propre de la panique d’après ce que j’ai compris.

 

 

Ben qui a entendu ce boucan a dévalé les escaliers comme un boulet, prêt à en découdre avec Maty, d’un doigt menaçant, il était prêt à le sermonner sévèrement.

 

 

Mais lorsqu’ils se sont trouvés nez à nez, alors qu’ils s’évitent depuis des mois et bien plus encore, depuis le confinement, quelle ne fut pas ma surprise de le voir se radoucir et constater la peur sur son visage de guerrier. Moi qui croyais qu’ils allaient se bouffer le nez, mais non, Ben lui attrapai le crâne assez vigoureusement, lui tordit la tête avant de la lui pencher en arrière pour voir les dégâts. Il lui souleva les paupières de son pouce et les referma, en me souriant, avant de lui donner une petite gifle amicale pour l’encourager. Il m’a caressé la tête, j’avais oublié comme ses mains sont chaudes, et il est remonté tout aussi vite dans son donjon.

 

 

Maty l’a regardé grimper les marches deux par deux, comme s’il avait à faire à un demi-Dieu. Mais moi, j’étais là, bon sang. C’est moi qui ai le plus ramassé dans cette histoire. Je n’ai pas eu le temps de me plaindre que Ben était de nouveau vers nous, tirant par la main mon Mathias, le suivant comme un bébé apprenant à marcher.

 

 

Il vint l’asseoir sur une chaise en appuyant bien fort sur son épaule pour le stabiliser, déballa son kit de premier secours, il est infirmier, et sortit une petite bouteille qu’il décapsula avec ses dents pour l’ouvrir en laissant tomber goutte par goutte son contenu afin de nettoyer ses yeux.

— Elle est folle la vieille ? lui demanda-t-il, tandis que j’étais bien assis par terre et attendais mon tour.

— Elle a complètement pété un câble, tu veux dire. Elle a accusé Boris ! Tu te rends compte !

— Comment ça, Boris ?

— Oui, Boris. Les chats, si tu préfères.

— Elle doit trop regarder la télé !

Il me fit un clin d’œil et me rassura par quelques bruits que seuls vous, humains, semblez comprendre. C’est un peu comme lorsque vous parlez à vos modèles réduits en un jargon bébé que vous pensez accessible pour l’enfant, et vous avez toutes les peines du monde à vous en débarrasser avec le temps, semble-t-il, ce qui peut laisser perplexes les gosses de dix ans se demandant bien pourquoi toutes ces grimaces.

— À qui le dis-tu, elle n’arrive bientôt plus à rentrer chez elle, tellement elle a acheté de papier cul.

Ben sourit, referma les paupières de son ami en les massant très délicatement et en lui demandant de les rouvrir.

— T’as mal ? en lui tenant sa tête en arrière.

Ah ! Enfin un mot gentil entre ces deux lascars. Ça m’a fait très plaisir. Je dois avouer que leurs échanges intempestifs commençaient à m’aller sur les nerfs. D’autant que comme Johnny l’a si bien souligné, ces deux-là s’apprécient bien plus qu’ils ne veulent l’admettre. On dirait deux écorchés vifs à chaque fois qu’ils sont en contact. Comme si ça leur faisait mal d’être sympas l’un envers l’autre. Que ça les brûlait. Qu’est-ce que vous êtes compliqués les humains. Moi je donnerais cher pour qu’un copain me montre par une léchouille, son affection. Mais pour l’heure je ne peux guère espérer. Cette satanée vitre reste entre moi et les futurs prétendants. Comme je maudis cette matière lisse.

 

 

Ben a gardé pendant de longues minutes la tête de son ex-colocataire, en me faisant de drôles de signes. Un espèce de rictus se devina sur sa figure tandis qu’une pensée traversa son iris. Une drôle de pensée. Il remit la tête de son collègue droite, l’attrapa par la main et l’amena dans la chambre. J’ai voulu les suivre, trop heureux de la tournure des choses, mais je me suis ramassé la porte en pleine gueule.

 

 

Heureusement, Johnny était là depuis un moment et il nous observait. Il a souri en voyant ma tête et mes yeux brillants.

— Tu t’es fait remettre à ta place, là, mon ami. Tu ne dois pas oublier que tu es un chat et qu’ils restent des humains.

— Mais… je croyais que j’allais pouvoir…

— Pouvoir quoi ? Tu vois bien qu’ils ont envie d’être seuls, ces deux lascars.

— Tout de même, c’est Maty et moi qui avons été les victimes de cette folle.

— Oui, mais c’est Ben qui vous a sauvé. Enfin, qui a sauvé son ami.

— En lui massant les paupières ?

— Il y a des subtilités chez les humains qui nous dépassent, Boris. Que nous ne comprendrons jamais. C’est ainsi.

— Mouais ! N’empêche…

— Tu veux que j’aille voir ce qu’ils fabriquent ?

— Tu pourrais ?

— Je suis libre, tu ne l’as pas oublié ? Et d’ici je dois pouvoir atteindre la fenêtre donnant sur la chambre.

Je n’ai pas eu le temps d’entendre la fin de sa proposition qu’il faisait déjà un bond sur la rambarde du balcon et devenait un équilibriste hors pair. J’étais fasciné. De là où il était, il n’avait qu’à pencher la tête vers moi pour me dire ce qu’il voyait et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’était guère rassurant.

— Nom d’une croquette, Ben est en train d’astiquer ton Mathias je ne t’explique pas.

— Comment ça, l’astiquer 

— Je n’arrive plus à distinguer qui est qui dans cette bataille.

— Tu m’inquiètes, tu crois que c’est sérieux ?

— Un peu mon p’tit, attends, là, il y en a un qui montre sa frimousse et émerge de cet amas de chair…

— Qu’est-ce qui se passe ? Raconte ? insistai-je tandis que j’avais le son juste à côté, et vu les cris que j’entendais, ça ne devait pas rigoler là derrière.

— Et mon Maty ?

— Sacre bleu, c’est lui maintenant qui l’asticote ! Oh, il faut voir ce qu’il lui met. On dirait qu’ils font du cheval !

— Du cheval ?

— Oui, un grand animal aux grandes dents avec de grandes oreilles et des grandes pattes !

Je ne voyais pas le rapport et commençais à m’inquiéter vraiment.

— Alors ? m’impatientai-je, en remuant la queue de plus en plus nerveusement. J’étais prêt à fracasser la porte.

Johnny revint d’un bond se remettre en face de moi pour qu’on se comprenne mieux.

— Alors ? réitérai-je ma question avec obstination.

— T’inquiètes pas mon p’tit, tout va bien. Ils se sont endormis ! tenta-t-il de me rassurer. Décidément ils resteront toujours le plus beau mystère à mes yeux.

— Qui ? Ben et Mathias ?

— Mais non, imbécile ! Les humains. Remarque, on a nos périodes de dingue nous aussi. Tu verras ! T’as déjà dû en ressentir les effets à ton âge. Je peux te dire qu’à cette période, ils doivent nous trouver encore plus énigmatiques qu’ils ne le sont pour nous.

— Je ne me trouve pas énigmachin ! Me défendis-je, sans comprendre le vrai sens de ce mot.

— Tu comprendras quand ça t’arrivera !

Je décidai de changer de sujet, ne comprenant pas vraiment ce qu’il tentait de m’expliquer.

— Dis-moi, Johnny, comment ça va à la maison ?

— Je suis seul cette fois. Ils sont venus le chercher ce matin. T’aurais dû voir l’accoutrement des soignants. J’ai bien cru qu’ils partaient en expédition dans l’espace.

— Dans l’espace ?

— Ouais, oublie ça. Ils l’ont emmené pour le soigner. La voisine était là, je me suis frotté contre son mollet lorsqu’ils ont commencé à parler de moi. Elle m’a soulevé et m’a embrassé pour les rassurer et faire comprendre à mon boss qu’elle s’occuperait bien de moi.

— T’es tout seul alors ?

— Ben, ouais. Toute la maison pour moi tout seul.

— C’est triste.

— Non, c’est le pied. Mais j’avoue que sa compagnie me manque. Surtout pour aller me blottir sur ses genoux.

— J’espère que ça ira et qu’il reviendra vite.

— T’inquiètes, c’est un dur à cuir, mon patron. Je te dirais bien de venir à la maison, p’tite tête, mais tu ne peux toujours pas t’échapper. Je penserai à toi, ta nuit risque d’être longue.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Pour rien. Juste une intuition. Sois fort, Boris !



08/04/2020
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