T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 6

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Jour 6

 

 

Johnny n’avait pas tout tort en me disant d’être fort hier soir. C’est que je n’ai que très peu dormi, réveillé par des cris, le claquement de porte, des cris, le claquement de porte, des cris, la pleine lumière lorsqu’ils ont décidé de se mettre à table pour dévorer un reste de rôti froid, des cris, la porte, des cris, la porte, des cris, la porte….

 

 

Bref ! Pour un chat devenu diurne à force de m’adapter aux habitudes de mon boss, ce ne fut pas ma meilleure nuit.

Johnny a été modelé comme moi. Il trouve incroyable cette histoire. Que les humains réussissent à nous rendre diurnes, à regarder les oiseaux plutôt que de les bouffer, à nous poser dans les coussins plutôt que de les déchiqueter. — Ils vont bientôt nous rendre végétariens ! s’emporta-t-il, en secouant ses moustaches.

— Végé quoi ?

— un chat qui mangerait de la salade et que de la salade…

— C’est ce qu’ils appellent, l’éducation, Boris ! m’a-t-il dit ce matin, tandis que mes deux lascars repartaient pour un tour de manège.

— Et c’est quoi cette éducation ?

— C’est censé nous éduquer. Enfin… c’est sensé éduquer les modèles réduits humains. Leur apprendre comment se comporter, comment se tenir, être instruit, devenir quelqu’un.

— Devenir quelqu’un ?

— Oui, je sais, c’est un peu abstrait comme tableau n’est-ce pas ?

— Je suis quelqu’un ! Je suis Boris, c’est suffisant. Je suis moi.

— Oui, et tu fais bien de rester tel que tu es. Moi, avec un boss tel que j’ai, c’est des prises de tête permanentes que je me coltine. Basta mes instincts primaires… Mais le problème, chez les humains, c’est qu’à force de vouloir en faire de bons petits soldats, j’ai bien peur qu’ils s’éloignent de plus en plus de l’essence même, de ce qu’ils sont.

— Hou la ! C’est compliqué ce que tu me racontes ! Je n’y comprends pas grand-chose, en plus avec la gueule de bois que je me paie. C’est eux qui ont bu et fait une orgie de bouffe et c’est moi qui ai mal à la tête.

— Écoute Boris, je pense que tu es bien mieux sans trop en apprendre sur les humains.

— Ah ! non, je veux savoir. Je veux tout savoir ! lui dis-je, en fixant la souris posée devant ses pattes.

— C’est quoi cette bestiole ?

— Dommages collatéraux du COVID ! Depuis que mon patron est à l’hosto, je vais chasser à nouveau. J’appelle ça : de la chasse compulsive. Je dois compenser un manque.

— Pourquoi l’amener ici.

— J’en sais rien. Je ne peux absolument pas te répondre. Sans doute un instinct oublié que je ne comprends pas, avec l’éducation que j’ai eue.

— Sans doute…dis-m’en plus sur cette éducation, Johnny ?

 — Eh bien vois-tu, chez les humains, c’est sensé faire d’eux de bons citoyens ! (je lui lance un regard dubitatif) De bons êtres humains.

— Ah ! Là je te suis.

— Le problème, c’est que l’éducation ne veut pas forcément dire pareil chez tous les hommes.

— Que veux-tu dire par là ?

— Que certains estiment qu’éduquer comme ils le font maintenant — être bon partout, être le meilleur de tous, planifier son avenir, planifier sa vie — leur fait oublier des choses essentielles.

— Comme quoi ?

— Comme jouer par exemple.

— C’est vrai que mon Mathias en a vite marre, tandis que je jouerais des heures avec lui.

— C’est ce que je te dis. Ils sont trop distraits par les technologies et bien trop préoccupés par tout ce qu’ils n’ont pas. Ils ne regardent que ce qu’ils n’ont pas sans même apprécier ce qu’ils ont.

— Maty apprécie ce qu’il a je crois.

— Oui, peut-être y en a-t-il quelques-uns comme lui, qui font la part des choses. Mais je ne crois pas que ce soit la majorité. Mon boss me dit souvent que les vraies valeurs sont foutues le camp.

— Des valeurs ?

— Oui, comme être franc, écouter les autres comme tu le fais en ce moment, transmettre comme je le fais maintenant, donner sans rien attendre en retour, dialoguer, etc…

— Mais…ça ne parle qu’aux humains ce genre de valeurs !

— Détrompe-toi ! Nous en somme immanquablement pétris, nous les chats. Mais elles sont ancrées plus profondément dans notre instinct qui lui, n’a pas été détourné par une éducation.

— Mumm…

— Je t’ai dit que les hommes étaient compliqués. Regarde tes deux zigotos ! Je te parie dix croquettes que leur lune de miel ne va pas durer. À tout casser le temps du confinement.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Parce que l’humain n’est pas constant. Il y en a très peu qui le sont. Et c’est la base de tout pour être le plus intègre. Là, ils se soutiennent parce qu’ils sont dans une situation compliquée, mais quand tout ça sera fini, j’ai bien peur qu’ils oublient vite ce qu’ils ont vécu, même les liens forts qui les aura unis durant le confinement.

 

Je ne comprenais pas tout ce qu’il me racontait, comme d’habitude, mais j’apprenais. J’apprenais beaucoup en écoutant cette grosse tête, parce que Johnny en est une. Il est si intelligent. Il m’a dit que s’il était humain, il serait psychologue et gagnerait pas mal d’argent pour acheter toutes les croquettes qui lui feraient envie et bien plus.

— C’est quoi un psychologue.

— Un psychologue, c’est ce que fait mon boss et crois-moi, j’en ai assisté de ses séances. C’est un docteur pour la tête comme nous avons le vétérinaire pour nos membres.

— On peut réparer ce qu’il y a dans les têtes de quelqu’un. Enfin…d’un homme je veux dire.

— Eh bien, comme me dit souvent Michel, c’est le nom de mon boss, je crois que j’ai oublié de te le mentionné, il y a encore quelques années en arrière, bien avant que je naisse, les gens n’avaient pas autant besoin de gens comme lui. Ils parlaient plus ensemble, ils faisaient plus de choses tous ensemble, ce qui était très bien. Aujourd’hui, malheureusement, et ce, depuis bien longtemps maintenant, les gens ne savent plus vers qui aller pour parler, ils ont peur les uns des autres, et surtout, peur d’être jugés par leurs congénères. On en revient à cette éducation, à ce moule dans lequel il faut absolument rentrer pour être comme tout le monde. Tu as de la chance, Boris, je crois que tes deux énergumènes ne sont pas comme tout le monde. Je ne sais pas s’ils vont ou ont été chez un psy, mais je peux t’assurer qu’ils sont différents.

— Et c’est une bonne chose ?

— Bien sûr que c’en est une. C’est même une très bonne chose. Seulement, la plupart des humains ne savent plus apprécier cette différence parce qu’ils sont parasités par les buts et les schémas qu’on leur met dans la tête, depuis tout petit. Ton Mathias à certainement dû se rebeller ou se débrouiller par lui-même, lorsqu’il était plus jeune, ce qui en fait la personne qu’il est aujourd’hui.

— Il me fait tout de même souci.

— Il a l’air heureux, non ?

— Peut-être, mais il cache ce qui le rend triste.

— Et c’est quoi ?

— Son travail, je crois.

— Ah ! le travail…ils n’ont que ce mot à la bouche. À croire que c’est devenu une religion.

— Facile pour nous, on ne sait pas ce que c’est que le travail.

— Peut-être bien, mais une chose est sûre, Boris, c’est que les fruits du travail devraient se limiter aux besoins essentiels, pas à tout le reste. Ils s’en porteraient tous mieux. Tu ne te rends pas compte du nombre de personnes étant venu au cabinet de Michel, pour pleurer leur situation professionnelle. C’est tellement inquiétant, d’après lui, qu’il pense que ce qui arrive en ce moment va peut-être faire comprendre certaines choses essentielles.

— Comme quoi ?

— Savoir s’accorder du temps, justement, autre que celui alloué au travail. Remettre les priorités de vie pour être heureux.

— Tu crois que ce virus a conçu pour cette raison ?

— Je ne le pense pas, mais cette situation peut apprendre quelque chose d’essentiel que les humains avaient un peu perdu de vue, ce sera déjà ça de gagner. Nous, ça ne va pas nous changer l’arôme de nos croquettes. Tiens, voilà ton boss !

Mathias arrive vers moi et vient saluer Johnny en lui souriant.

— Tu l’aimes vraiment bien celui-là, Boris ?

Je lui ai lancé un regard comme seuls les chats savent faire. Il m’a souri, tandis que Ben allait à la salle de bain et m’a caressé doucement, devant le regard un peu triste de Johnny, songeant sans doute à son maître bien-aimé.



10/04/2020
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