T O U S D E S A N G E S

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Cat COVID-19 ou lorsqu'un chat confiné se raconte Jour 7

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Jour 7

 

 

Ben et Mathias se sont regardés mutuellement lorsque la vieille chouette s’est tournée vers eux, l’air menaçant en me zyeutant.

— Je n’ai pas le temps de m’occuper des voisins, qu’est-ce que vous croyez ! leur reprocha-t-elle, en ouvrant sa porte.

— Je ne vous demande pas de vous occuper des autres, Madame Chanterelle, je me pose juste la question de savoir si vous avez vu la famille Lopez, ces derniers jours. Ils sont tout de même sur le même palier que vous et que le nôtre.

— Le vôtre ? demanda cette petite dame au regard d’aigle en les considérant de haut en bas. Moi de mon côté, je n’en menais pas large, je me blottissais contre mon Maty afin de me rassurer. Non, je n’ai vu personne…oh, remarquez, si, j’ai vu le mari entrer et repartir avec des sacs pleins de vivres l’autre soir.

— Mais pour aller où ?

— Il n’y a pas marqué Derrick sur mon front, les jeunes.

 

Heureusement que nous avions dû nous coltiner quelques épisodes de cette série, nous savions à quoi elle faisait allusion.

 

Ben ne fut pas rassuré pour autant. Il commença à cogiter tous les scénarios, jusqu’à ce qu’une illumination semble le foudroyer.

— Et la cave, Maty, on n’y est pas allés.

Mathias n’eut le temps de ne rien faire, que Ben dévalait les escaliers et fonçait dans les sous-sols de l’immeuble.

Lorsqu’il revint, il était pâle, livide. Il ravala sa salive et se laissa tomber sur une chaise, l’air absent.

— Qu’est-ce qui se passe ? T’as vu des    fantômes ?

— Presque…

— Accouche, bon sang !

— On a notre cas « Natascha Kampusch », lança-t-il, sous l’œil questionneur de Mathias, un peu perturbé par cette annonce.

— Comment ça, notre Kampusch ?

— Il les maintient à la cave !

— Qui ?

— Le père. Il les maintient dans la cave. Ils sont les quatre dans ce minuscule réduit ou on y a entreposé notre kayak qu’on a utilisé deux fois en quatre ans et tous nos bibelots inutiles. Ils y vivent, Mathias.

— Mais…enfin, tu n’as pas essayé de le raisonner ?

— Qu’est-ce que tu crois que j’ai fait depuis vingt minutes !

— Il ne veut rien entendre ?

— Non, en plus, il a une batte de baseball et m’a menacé avec, si je ne décampais pas tout de suite. Il m’a dit qu’il me fracasserait ma jolie p’tite gueule et la tienne si jamais on le dénonçait.

— Juste parce que tu essayais de le raisonner ?

— Non, parce que je suis infirmier.

— Mais… ? Il est dingue, ce type ?

Maty était offusqué. Il a entendu toutes sortes de choses depuis ce premier jour de confinement, mais celle-là, et dans de telles conditions, il n’y aurait jamais songé une seule seconde.

— Je ne sais pas ce qu’il faut faire.

— Il faut appeler la police. Il n’a pas le droit de garder sa famille dans de telles conditions.

— On vit à côté je te ferais remarquer et on semble les seuls à avoir remarqué leurs disparitions soudaines. Ce sera facile de faire le rapprochement, et vu sa tête, j’aimerais mieux pas me frotter à sa batte.

— Tu penses aux deux gamins ?

— Je ne fais que ça.

 

Ben était anéanti par cette impuissance. Et cette attitude. Lui qui s’est donné corps et âme jusqu’ici, pour sauver des vies en oubliant même de manger, et voilà-t-il pas qu’un abrutit se terrant dans sa cave vient le menacer de lui fracasser le crâne sous prétexte qu’il a fait son boulot. Même s’il est confiné pour dix jours, ayant eu une toux sévère, il n’en reste pas moins un employé investi et touché par ce genre de comportements. Il s’est mis à pleurer. Mathias l’a serré dans ses bras en le réconfortant.

— Oublie ce connard ! Si ça se trouve, t’as peut-être sauvé quelqu’un de sa famille ou un de ses amis et il n’en est pas même conscient.

— Oui, mais je pense à mes collègues ! réussit-il à dire entre deux sanglots.

— Ce n’est pas ta faute si tu as attrapé cette toux. Je te rappelle que tu étais aux premières loges quand ça a commencé. Les protections étaient moindres. Vous ne pouviez pas savoir que ça allait prendre une telle ampleur. Personne ne le savait. Et personne ne semble savoir quand est-ce que ça va s’arrêter. Les gouvernements sont complètement HS. Ils ne savent pas vraiment quoi faire.

Ben était un peu plus rassuré, mais sa culpabilité à l’égard de ses collègues semble être un vrai souci. Il a de la peine à ne pas se sentir honteux. C’est comme s’il manquait à son devoir.

 

Alors qu’ils discutaient sur les solutions quant aux Lopez, Johnny est arrivé, deux rongeurs devant ses pattes. Morts, bien sûr.

— C’est pour qui ?

— J’en sais rien. Je deviens pro dans ce domaine.

— Je pourrais les amener aux Lopez, si je pouvais traverser la vitre.

— C’est qui ça ?

— Les voisins d’à côté qui ont émigré à la cave.

— À la cave ?

— Ouais, paraît qu’ils sont terrifiés à l’idée d’attraper ce virus de malheur. Il a menacé Ben avec une batte quelque chose…

— Une batte de baseball tu veux dire ?

— Un truc comme ça, oui. Tu sais ce que c’est ?

— Bien sûr, mon boss en a une dans son bureau. Il m’a dit que c’était au cas où, les gens devenant de plus en plus agressifs et dingues, et ce, bien avant que le virus ne te confine.

— Agressifs ?

— Oui, ils s’énervent pour un rien et s’emportent méchamment. Ça peut même dégénérer très vite. Il me disait que les cas psychiques étaient en constante hausse depuis des années.

— Des cas psychiques ?

— Ouais ! Des gens pas bien dans leur tête. Faisant tout et n’importe quoi. Torturant des animaux par exemple...

— Des chats ?

— Entre autres. Michel a horreur de ça. Lorsqu’un patient lui disait qu’il coinçait la tête de son chat dans la porte-fenêtre du balcon, par exemple, et qu’il en retirait du plaisir, il jetait toujours un œil complice à Julie.

— Julie ?

— C’est comme ça qu’il la prénomme.

— Pourquoi faire ?

— Pour pouvoir parler d’elle comme d’une personne…

— ….

— Par exemple, un jour, un type a débarqué au cabinet avec des griffures sur tout le visage. Michel lui a demandé ce qui s’était passé, et l’homme tout en me regardant d’un sale œil, a avoué qu’il avait voulu noyer son chat. Juste pour voir le temps qu’il mettrait pour mourir.

— C’est horrible !

— À qui le dis-tu ! C’est humain, surtout.

— Moi, des humains comme ça, je trouve qu’on devrait leur faire la même chose.

— C’est ce que dit toujours mon boss. Mais il est bien plus virulent que toi. Il ne supporte pas qu’on fasse du mal à un animal. Il dit qu’on est des cibles faciles parce qu’on n’a pas cette méchanceté qu’ont les hommes. On peut être cruel, certes, mais pas mauvais.

— Et Julie dans tout ça ?

— Et bien quand il lui a avoué ce crime, Michel a pu mieux faire passer sa colère en disant que Julie ne serait pas contente d’entendre des choses pareilles, et qu’elle saurait quoi faire.

— Il a demandé ce que c’était ?

— Il n’a pas même réalisé qu’une Julie avait fait irruption dans la conversation. Pourtant, ce n’est pas faute pour Michel, de l’avoir zyeutée afin de la désigner.

 

Mathias fut intrigué par notre conversation silencieuse. Il vint vers nous, posa sa main sur ma tête pour la caresser et salua Johnny qui poussa d’une patte les deux victimes de sa chasse. Celle du jour d’avant avait disparu durant la nuit. Sans doute un autre chat.

— D’où est-ce qu’il vient ton ami, Boris ?

 

 

J’ai eu beau essayer de lui faire comprendre la situation et que ce serait peut-être bien de lui ouvrir de temps en temps, il était trop absorbé par l’affaire Kampusch-Lopèz.

 

 

Il rejoignit Ben, lui attrapa la tête et la posa contre son torse en lui caressant les cheveux comme il le fait avec mes poils. Ça m’a fait plaisir. Je me suis dit que mes deux humains étaient des gens bien parce qu’ils savaient prendre soins d’eux comme de moi. Et ça, apparemment, ce n’est pas donné à tout le monde. Que je faisais partie d’un tout. D’une unité, d’une confrérie privilégiée qui se fait du bien plutôt que de tenter de noyer son prochain. Et ça, je crois que ça vaut toutes les croquettes du monde.



11/04/2020
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