T O U S D E S A N G E S

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LA REINE DES BOIS

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La

Reine des bois

 

Nouvelle

  

Didier  Leuenberger

 

 

 

       De toutes les plantes s’éveillant en forêt au printemps, Géraldine n’en préférait que quelques-unes, et l’aspérule odorante n’avait jamais été l’une d’entre elles.

Tandis que la saison habillait désormais la forêt d’un vert tendre où il faisait bon s’y prélasser, Géraldine fut intriguée par une aspérule à hauteur de son pied, délayant innocemment dans l’atmosphère un doux et délicat parfum. Plante fièrement dressée de verticilles de feuilles entières ovales et allongées, elle arborait de petites fleurs blanches aux pétales en forme de croix.

Enivrée par cette résidente de la forêt à laquelle elle ne daigna jamais porter vraiment d’intérêt, Géraldine se baissa et en cueillit une afin de l’admirer de plus près.

Lorsqu’elle la morcela d’un mouvement concis et précis, une odeur de foin coupé chatouilla les narines de la jeune fille et un courant chaud vint malmener sa mèche retombant sur son front. Il traversa son corps tout entier et souleva sa jupe ample au même moment. Sa petite culotte trembla sous l’audace de ce vent fureteur. Comme si l’on patouillait ses nymphes pour vérifier son état d’excitation. Comme si l’on testait ce corps gorgé de désirs. Quelque chose d’étrange la fit se sentir moite et bizarre. Comme une forte impression inexpliquée la poussant inexorablement dans ses retranchements quant à la probité de telles sensations. Elle ne fit pas plus attention à la chose, remit sa jupe en état et se releva en contemplant cette étrange petite fleur.

Cependant, un léger vertige la fit vaciller. Elle crut discerner une silhouette d’homme tout en lierre l’observer en catimini de derrière un tronc de chêne juste en face d’elle.

 

 

Inquiète de cet état soudain et de cette vision, elle éluda le doux plaisir qu’elle ne put contenir en son temple, la faisant vibrer d’un émoi que jamais elle ne connût si puissant de toute sa jeune existence de femme. Son terrier rose en tremblait encore, son bijou d’amour restait sur sa faim alors qu’il espérait de cette douce caresse, les préludes d’un orgasme extraordinaire annoncé. Mais malgré les vibrations encore perceptibles d’un tel phénomène inexpliqué dans son nénuphar, elle resta sur sa faim sans comprendre ce qui lui arrivait ni si elle n’était pas en train de devenir folle.

 

 

 

Si son physique n’était pas celui d’une Bimbo, elle pouvait se targuer d’avoir connu quelques garçons dans sa vie et même vécu une relation de trois ans ayant malheureusement pour elle, très mal terminée, d’où son repli sur elle-même durant toutes ces années... mais là n’était pas la question et elle se moquait bien de ces relations chaotiques pour certaines, ou jamais vraiment elle ne connut de plaisir. Les hommes qu’elle avait côtoyés n’avaient aucunement su la rendre heureuse et l’épanouir autant qu’elle l’aurait souhaitée. Elle se surprit bien plus souvent à compter les fleurs de la tapisserie du papier peint en attendant que son compagnon n’assouvisse son plaisir, que de sentir trembler tous ses sens la plonger dans un état de transe.

 

Mais là, quelque chose venait de se passer et elle n’allait certainement pas manquer cette opportunité à toucher enfin les étoiles et rêver d’être comblée. Quitte à ce que ce soit un fantôme ou un esprit de la forêt. Elle s’en moquait bien, du moment qu’il la comble d’attentions et de papouilles capables de la faire grimper aux arbres.

Elle dut s’agripper à l’orbe se trouvant juste derrière elle pour ne pas tomber dans les pommes, et lâcha la fleur qu’elle venait de ramasser, seule responsable de ce doux vacillement de désir ainsi que de cette apparition pour le moins troublante. Elle se dit que cette fleur était peut-être en réalité une drogue puissante capable de l'emporter dans ses plus forts appétits et ses fantasmes les plus déroutants. Elle mit un moment avant de reprendre ses esprits et rejoindre sa voiture.

 

 

Une fois dans le véhicule, tenant de toutes ses forces son volant et reprenant son souffle en s’essuyant le front en sueur d’un mouchoir en papier, elle dut bien admettre les faits : elle n’avait pas fui cet être sorti tout droit d’un conte de Lewis Carroll, ni même l’étrange et inquiétante atmosphère régnant dans cette forêt. Non ! Ce que Géraldine avait fui était toute autre chose. Un sentiment et un émoi insaisissable, un état de transe que jamais elle n’aurait pensé contracter un jour, une jouissance suprême capable de faire glisser la plus audacieuse des donzelles, tant elle est forte et perturbante ; un de ces plaisirs percutant les sens, les moindres parois, se faufilant dans le sang bouillonnant et battant dans les veines jusqu’à donner l’impression que notre cœur ne survivra pas à ce séisme. Elle en ressentit les effets durant encore quelques minutes, ne pouvant tourner la clé de sa voiture pour démarrer le moteur. Elle ferma les yeux, ne pouvant bouger, figée par cet étonnant plaisir auquel elle ne comprenait rien ; elle accordait sa présence sinon due à un miracle, au moins à un peu de magie.

 

 

 

 

De retour à la maison, Géraldine navigua sur Internet afin d’en savoir un peu plus sur cette ensorceleuse. On en faisait des infusions, des glaces et même des décorations d’assiettes pour des mets recherchés, mais elle n’en restait pas moins une plante médicinale aux effets et aux vertus multiples.

Si elle eut mal au crâne durant toute la soirée, Géraldine ne put s’empêcher de retourner en forêt le lendemain pour aller observer d’encore plus près celle qui se fait aussi appeler la reine des bois.

Elle n’eut le temps ni d’en admirer la blancheur ni d’en sentir le délicat parfum, ses pieds furent agrippés par des lierres et tirés si brusquement qu’elle fut projetée à terre sans ménagement, sa tête heurtant le sol violemment et la laissant inconsciente.

Se réveillant doucement, elle gémit de douleur et sursauta lorsqu’elle crut voir et entendre quelque chose venant du ciel ou d’ailleurs, plonger dans le sol, juste devant elle. Les liens qui la retenaient lui entrouvrirent les jambes afin qu’elle puisse soulever sa nuque et constater les feuilles mortes voler sous l’avancement de racines et de lierres serpentant comme un reptile affamé en sa direction. Très vite, ils la rejoignirent et bondirent sur son corps afin de la maintenir fermement.

 

Géraldine se débattit comme une lionne, se tordant telle une furibonde elle réussit à déchirer ses liens, mais aussitôt, elle fut rattrapée par une végétation aussi agile qu’une famille de suricates aux abois, la plaquant définitivement au sol.

C’est à cet instant précis que la silhouette de lierre se dévoila, d’abord timidement pour venir très vite se placer en face d’elle, des mains ou ce qui y ressemblait posées sur ses hanches.

La lumière filtrée à travers les branches des grands arbres zébrait le visage de Géraldine lorsque celle-ci secoua la tête en lançant de grands yeux hébétés d’effroi à la vue du monstre de lierre courant vers elle dans d’étranges mouvements silencieux, comme des spasmes, comme si ses pas étaient morcelés par le temps, accélérant sa venue imminente.

Le sol jonché de feuilles mortes se vit soudain recouvert comme par enchantement d’une sphaigne des plus douces. Une légère fragrance d’humus inonda la forêt, et Géraldine, toujours ligotée et bâillonnée, se sentit glisser dans un autre monde. Une alcôve de sensations insoupçonnable.

En une fraction de seconde, la créature plongea sur le corps de Géraldine en se transformant en un magnifique jeune homme à la fière allure. Un garçon comme elle n’en avait jamais vu et qui, même dans ses rêves les plus fous n’avait été espéré. Elle était foutue, elle le sentait. Sous son emprise totale, et alors qu’elle se trouvait tout de même dans une situation des plus critiques et pour le moins violente, quelque chose en elle lui disait que tout allait bien se passer et qu’elle ne risquait rien. Malgré les apparences et les liens l’emprisonnant.

Les jambes de la jeune fille s’entrouvrirent avec volupté et son regard se noya dans celui de cet insolite garçon tombé de nulle part.

 

 

Elle en déduisit que rien d’horrible ne pourrait lui arriver et qu’il valait mieux être souple et accueillante plutôt que de se refermer comme une huître. Elle était comme hypnotisée par la beauté de cette créature enchanteresse. Aussi, n’hésita-t-elle pas un instant et se livra corps et âme à cet inconnu sans bien interpréter cette soudaine passivité à l’égard de cet hominien.

Elle sentit la terre se dérober sous son corps, tant étaient fortes et déroutantes les sensations léguées avec précision de ce beau monstre de feuilles. Sa bouche ouverte laissa sortir un petit cri de contentement, la liane s’étant retirée de son visage, tandis que son corps se pliait en deux de plaisir. Se cambrait sous les caresses incessantes et enivrantes de ce doux amant. C’est comme si des milliers de doigts la frôlaient et l’inondaient de caresses, comme si des centaines de lèvres lui léguaient des baisers. Comme si chaque particule de cet être se posait sur son corps de femme et le vénérait comme jamais cela lui arriva de toute sa vie amoureuse.

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Elle s’évanouit à deux reprises, tant les sensations ressenties en son sexe et son intérieur tout entier étaient puissantes.

Tantôt humain tantôt plante... s’immisçant dans les moindres interstices, scrutant non seulement les sens, mais sondant son âme, cette âme que Géraldine crut si souvent grise au lieu d’arborer les couleurs de la vie. Cette créature la rendit folle.

La chair de poule qu'affichait son corps ne trompait pas. Et à moins qu’elle ne rêvât, jamais, jamais Géraldine ne pensa possible la chair si à même de l’emporter vers d’aussi lointains horizons. Des caresses, aussi incroyablement excitantes et troublantes.

Haletante, le souffle court et le cœur battant la chamade, elle sentit son sexe humide épouser le sous-bois pour ne faire plus qu’un avec les éléments. Elle serra les dents lorsque le pénis de la créature ou ce qui y ressemblait s’introduisit en elle avec délicatesse. Une sensation de frais la fit frémir l’espace d’une seconde alors qu’elle avait toujours trouvé cet instant presque brûlant avec les autres garçons l’ayant entrepris. Un organe qu’elle n’aurait pu reconnaître pour ne pas l’avoir vu, mais même avec son frêle bagage d’amante sensuelle, elle sentit que c’était bien là un sexe d’homme. Un sexe conséquent qui plus est.

 

Le regard de cette émanation était d’un noir inquiétant, comme s’il n’y avait personne à l’intérieur, comme s’il était absent ou en différé d’une autre dimension. Elle préféra fermer les yeux et ressentir le plaisir que cet esprit lui léguait avec passion. Elle sentit ce coq hardi emplir son vagin au fur et à mesure qu’il avançait en elle. Un calibre épousant parfaitement ses muqueuses, prenant de l’ampleur ou diminuant en fonction de sa réceptivité. Il n’y avait aucune fausse note, et alors qu’elle appréciait la douceur d’être prise par cette…chose, il lui rappela en changeant de rythme dans quelle situation elle se trouvait. Ses transformations homme/plante devinrent de plus en plus cadencées au fur et à mesure qu’il la baisait et même si elle ne ressentait aucune douleur, elle commença à s'alarmer de cette fougue miraculeuse, car c’était bien là un miracle. Il continua à la prendre sauvagement, à l’image de ce décor ayant dû essuyer un hiver éprouvant. Un peu à l’image de sa vie, lui sembla-t-il.

Le va-et-vient entêtant de cette créature s’il était jubilatoire, n’en restait pas moins un acte sexuel pour le moins étrange et fantastique qu’elle avait peine à réaliser. Elle tenta de se voir en élevant son regard au-dessus des arbres. De contempler ce corps étrange, mi-homme mi-plante sur elle, tandis qu’elle gémit comme une folle hystérique et heureuse. Jusqu’à ce qu’elle sente en elle un orage percuter ses parois. Jamais elle n’avait ressenti cela en elle, c’était comme si cette semence d’aucun nom l’avait irradié d’un bonheur en un instant. Comme si elle avait pris sa dose orgasmique pour le reste de sa vie.

 

 

 

Succombant aux délices avec toujours autant de fougue, elle ne vit pas même les deux bottes venant de se positionner devant son corps nu et se tordant comme un asticot au bout de son hameçon.

Aucun son ne sortit de la bouche de ce grand gaillard regardant ce spectacle silencieusement, ébahi et circonspect, mais plutôt choqué à vrai dire...

La moustache et le sourcil frisottant, il crut même être ensorcelé par cette folle, son pantalon ondulant sans pudeur alors que, depuis des années, cette piètre pioche lui avait fait faux bond et l’avait privé de tout plaisir...

S’il y avait bien des feuilles volant autour de Géraldine, ce n’était en tout cas pas dû à un quelconque fougueux prétendant entreprenant la donzelle, mais bien aux seuls mouvements frénétiques de la jeune femme, pour ne pas dire hystériques.

Il prit peur, aspira une bouffée de tabac qu’il laissa s’évaporer en un épais nuage représentant tout rêve, tout espoir de combler Géraldine tant son regard était habité.

Gilbert composa le numéro adéquat, et en vingt minutes, les secours arrivèrent sous l’œil apeuré de Géraldine, paraissant se réveiller d’un affreux cauchemar et ne comprenant pas ce qu’elle faisait là, couchée sur ce lit de mousse, le pouls s’emballant.

Pantelante, le regard d’un chien fou, elle ne put que dodeliner la tête en guise d’excuse, car elle se rendait bien compte du contexte et de la situation.

On l’emmena dans le centre psychiatrique le plus proche, Géraldine ne se rappelant plus même de son nom et ne pouvant sortir le moindre mot.

 

 

 

Deux mois et trois semaines plus tard, alors que l’été battait son plein et que les gens déambulaient sur les trottoirs, le cœur léger, Géraldine souriait aux anges. Elle était assise sur son lit, balançant les pieds calmement. Elle était habillée d’une jolie jupe à fleurs et d’une blouse mauve. Un peu de rouge à lèvre et un soupçon de crème hydratante lui donnaient une mine rayonnante.

Un infirmier vint se placer sous l’embrasure de la porte et lui fit un petit signe. Elle lorgna une dernière fois cette pièce l’ayant vu renaître, en fit le tour d’un mouvement de la tête, puis sauta en bas du lit et suivit le jeune homme avec enjouement.

Quelques feuilles à remplir, et les portes s’ouvrirent devant elle, sous le regard malicieux du jeune homme l’ayant suivi tout ce temps. Elle ne se retourna pas. Elle marcha droit devant elle, d’un pas nonchalant et sûr, jusqu’à l’arrêt de bus le plus proche.

 

 

Une fois chez elle, elle contempla son petit appartement ainsi que ces quelques meubles et bibelots, presque avec fierté. Pourtant, ce n’était pas la brillance du secrétaire d’acajou qui la combla, ni même ses broderies encadrées fixées au mur. Non, ce qui réjouit Géraldine, c’est que tous lui dirent et la tinrent pour folle alors qu’elle ne fut jamais si saine d’esprit. Jamais elle ne mesura autant et si bien la vie, ce qu’elle apporte, ce qu’elle donne, mais aussi ce qu’elle peut prendre ou reprendre.

Et puis surtout, songea-t-elle, se balançant dans son rocking-chair en se tenant et en caressant son ventre comme si elle était enceinte de neuf mois, elle sentait quelque chose en son intérieur, quelque chose lui ayant sans cesse certifié et confirmé qu’elle n’avait pas rêvée dans cette forêt.

 

Et bientôt, très bientôt, elle mettrait au monde le plus extraordinaire des êtres jamais engendrés sur Terre, un être tout droit sorti du plus pur et du plus intense des moments qu’aucune femme ne connaîtra jamais.

Devant elle s’ouvrait une nouvelle ère et un avenir que jamais elle n’aurait pensé vivre un jour, les médecins lui ayant toujours certifié qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant...

 

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09/06/2019
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