T O U S D E S A N G E S

T O U S         D E S          A N G E S

Première relation textuelle

Première relation texutelle

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           Je n’ai pas douze ans lorsque ça arrive. Poussé par un instinct primaire que je qualifierai plus tard de survie, j’ose l’aborder non sans peur. Mes oreilles décollées et mon nez en trompette ne sont pas les meilleurs ambassadeurs de mon assurance à l’époque, mais j’y crois.

 

 

Je n’ai peur de rien ou presque. Ni des plus gros voulant me casser la gueule parce qu’ils me surnomment Dumbo ni de ce monstre à la maison, lançant des pléthores de noms d’oiseaux à qui veut l’entendre pour nous ramener au rang de vers de terre, moi et mes frères et sœurs. La vie n’est pas tendre, mais je ne la voie pas ainsi, et je ne peux l’expliquer. Je me sens si vivant, que même ce pervers ne pourra jamais casser ce statut dont je me sens légitime.

 

 

Je fonce, et peu importe la matière se trouvant en face de moi, peu importe la violence, je suis vivant et rien ne peut m’arrêter.

 

 

Mais là, face à cette sauvageonne me faisant de l’œil alors que je me cache dans le placard à balais pour y lire un chapitre de Mobby Dick, je fais moins le malin. Je sens que bientôt je vais le faire pour la première fois et qu’après ça, je ne serai plus jamais le même. Elle me le fait comprendre, ne me lâche pas une seconde, m’épie sans la moindre pudeur.

 

 

Je n’arrive à dissimuler mon attirance pour cette excentrique. Cela se voit sur mon visage, se ressent dans tout mon corps. Dès que je suis en sa présence, je deviens blême et semble me liquéfier. À chaque fois que je la côtoie, un filet de culpabilité me trahit et je ne peux mentir. Même à notre bourreau qui sans le savoir, renforce cet amour que j’éprouve pour cette folle.

 

 

Alors tombent les insultes devant mon air absent lorsqu’elle m’envoûte : je ne suis pas normal, qu’un empoté, je suis bizarre, voire débile à ses yeux, mais je fais fi de ses bons traitements qu’il me cède avec une certaine jouissance. Car je sais que bientôt, je vais avoir ma première relation avec elle. Je m’y prépare depuis longtemps, il me semble et pourtant je ne suis qu’un gamin en proie à ses hormones.

J’en ai des palpitations alors même que je sens quelque chose me disant en mon for intérieur, que je ne dois pas craindre cette première fois. Qu’elle va être salvatrice et heureuse ! Et je ne laisserai personne entraver ce moment que j’attends depuis toujours, il me semble.

 

 

Je suis dans ma chambre lorsque la chose se produit, je me revois : le cœur battant la chamade, ma tête semblant habitée de centaine de fourmis travailleuses.

Elle est là, tout près, m’observe avec amusement. Je la laisse m’approcher doucement, flanquée d’une inspiration débordante et d’une imagination pétulante. Je sens ma main trembler lorsqu’elle s’accroche à mes doigts tenant mon stylo, un filet de sueur descend le long de mon échine. Tous mes membres sont en effervescence, ma tête prête à se dérober.

 

 

Je ressens une décharge dans mon crâne, mon pouls s’accélère, je perçois une chaleur indescriptible en moi lorsqu’elle me frôle. Une première vague de dopamine me submerge sans crier gare. Je ne peux m’empêcher d’émettre des doutes et reste méfiant face à tant de bien-être. Je résiste encore un moment, me laisse enjôler par cette extravagante accélérant mon rythme cardiaque. Je ravale ma salive, semble me débattre dans ce grand marasme d’émotion dans lequel elle me plonge, en vain.

 

 

Je ne suis pas de taille. Comment le serais-je, face à une telle détermination ? Je suis vaincu, je suis voué à me laisser posséder par cette démente. Tout mon être me le fait savoir.

Mon regard part dans d’autres mondes après avoir scruté les murs de ma chambre. Mes radars sont à l’affût du moindre mouvement dans l’appartement, pour au moins, ne pas être surpris.

 

 

Une fois rassuré par le silence ambiant, je laisse l’émotion m’envahir, laisse cette opportune m’évaluer pour mieux me posséder. Je ressens de l’amour ; un étrange mélange de bonheur et de courage qui m’assaille tel un régiment prêt à s’emparer de mon fortin. Prêt à démanteler mes défenses et imposer une nouvelle donne.

 

 

La déferlante qui m’envahit est indescriptible, je ne suis plus vraiment moi et en même temps, je n’ai jamais été autant moi-même qu’en cette première fois. Les contreforts de mes dernières défenses s’affaissent comme un château de cartes. Cette folle alliée me travaille au corps et au mot près pour me transporter là ou bien trop peu de gens ont la chance d’aller.

Je passe la paume de ma main sur mon front humide, constate ma gorge serrée et sèche.

 

 

Et puis soudain le choc, tous mes membres se relâchent tandis que j’accuse cette feuille posée devant moi entièrement griffonnée de mes mots. Je réalise que je viens de vivre ma première relation textuelle.

 

 

Je suis épuisé. Épuisé et heureux. Je ne comprends pas tout, mais cela ne fait rien. Je ne sais pas encore à cet âge qu’une première fois est en même temps heureuse et angoissante. Enivrante et inquiétante, mais j’en mesure tous les effets implosant en moi comme des pétales de fleurs.

Je constate mon t-shirt mouillé, je lâche mon stylo comme s’il m’avait brûlé et le fixe comme étant le responsable de tous les maux. Je ne sais pas encore qu’il vient peut-être de me sauver. Pour l’heure, il n’y a que les sensations qu’une telle relation sait léguer qui m’importe. Je me sens changé. Si quelqu’un me voyait, je ne pourrais réfuter cet air étrange qu’on accuse après l’amour.

Je suis consumé et ravigoté en même temps. Je suis prêt à affronter le monde sous tous les angles, à affronter les monstres les plus redoutables, car je sais au fond de moi que plus rien ni personne ne pourra me nuire de la même façon qu’avant cette expérience mémorable. Cette révélation.

 

 

Je viens de grandir après avoir épousé cette promise que je suivrai n’importe où. En quelques mots, le cours de ma vie est en train de prendre un tout autre sens, je le sens au fond de mes tripes. Je n’ai jamais été aussi sûr de quelque chose que de cela.

 

 

Comblé, accusant une assise incroyable tout en me sentant fébrile, mon père me regarde avec dédain.

— Pauvre débile ! lance-t-il, avec toute la méchanceté requise pour faire mal au bon endroit.

 

 

Mais je ne suis pas touché. Curieusement, ses mots pourtant assassins passent sur mon plumage comme l’eau peut glisser sur celui d’un canard. Sauf que dans mon cas, cette complice semble me gratifier de la prestance du cygne que j’aspirais devenir un jour.

 

 

Depuis cet instant, toutes ses insultes n’atteignirent jamais leur but escompté, mais se voyaient déjouées par l’arme la plus redoutable que l’écriture ne me donna jamais. Depuis ce jour, ce pauvre papa se rendit compte que malgré mes voyages au pays de l’étrange, ma vie se voyait bien plus singulière et heureuse que la sienne ne le serait jamais.

 

 

L’écriture m’apprit en cette période trouble qu’à deux, on est plus fort et que cette assise et le bonheur qui en résulte, peut à lui seul, irradier tous ceux qui pourraient en douter.

 

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05/11/2019
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