T O U S D E S A N G E S

T O U S         D E S          A N G E S

SALE MÔME

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Sale Môme

Madame Bonfils se tenait dans le fond de la salle, droite comme un I, stoïque, le regard vide, aucune émotion ne transpirait sur son visage. Elle semblait froide et distante pourtant, elle souriait intérieurement en observant les invités de ces obsèques. Tous ces cancrelats n’ayant jamais vu Basil autrement qu’en monstre, qu’en sale môme, qu’en vermine et bien plus encore. Gamin ou pas, il y a malheureusement des êtres qui sont foncièrement bons, d’autre, terriblement méchants. Terrifiants. Et elle était bien placée pour le savoir. Basil faisait partie de cette dernière catégorie, bien que mort, le corps méconnaissable et son âme carbonisée à jamais, la crainte qu’éprouvaient tous ces convives à l’égard du garçon était encore perceptible comme au premier jour de son parcours de criminel.

 

Tapie dans la pénombre, personne ne paraissait avoir fait attention à madame Bonfils. Aucun de ces froussards ne semblait se poser la question de savoir qui pouvait bien être cette bonne femme tout droit sortie d’un film d’Hitchcock. Et pourtant, seule cette vieille folle tirée à quatre épingles pour la circonstance pouvait se targuer d’avoir été la plus proche du gamin. Elle observait minutieusement ce tapis de gens en pleurs, ce ramassis de rebuts de l’humanité sursautant au moindre bruit suspect, comme s’ils avaient peur que Basil ne sorte de son cercueil. Puis, revenant à la réalité, ils se voyaient soulagés de le savoir dans cette boîte plutôt que de jouer avec leurs enfants ou tourner autour de leur belle voiture. Tous firent semblant d’être affligés par cette terrible épreuve que ces pauvres parents étaient en train de vivre. Pourtant, si Basil avait pu parler, il aurait sans la moindre pitié poussé ces mêmes parents au bord du précipice, car ça aurait été cela l’étape suivante s’il avait réussi son coup. S’il n’avait point fait capoter son rite de passage par cette incroyable et diabolique mise en scène.

 

Basil, s’il avait pu s’exprimer, aurait ressenti du mépris et du déni face à tous ces hypocrites. Lui au moins avait été honnête et était resté lui-même, sans concessions ni cachoteries.

 

Lorsqu’il arrivait dans une pièce ou une cour de récréation, il annonçait la couleur d’entrée de jeu et tant pis pour ceux qui restaient. Enfant terrible, tu veux rire ! Le Frankenstein à son papa serait plus approprié. Son regard glaçait les plus durs et les adultes les plus expérimentés. Et il en était fier. Il en a usé des professionnels du cerveau. Des saint-bernards du social. Les trois ou quatre dépressifs qu’il poussa au bord du suicide étaient des pointures dans leur domaine. Il n’en fit qu’une bouchée et les expédia illico sous Prozac en faisant un petit passage dans le service psychiatrie le plus pointu. Basil aimait sentir la crainte les envahir lorsqu’ils se trouvaient en face de lui, de préférence, seuls dans une pièce. Il aimait ressentir le malaise qui en découlait. Le mal-être qui se voyait les posséder soudainement et sans vergogne le faisait jubiler. Il exultait à l’idée de les savoir complètement désarçonnés, de les voir perdre pied, se mordre la lèvre et se tordre les doigts devant ce grand dilemme qu’il représentait aux yeux de la science, mais plus encore à l’encontre de toute logique. C’est à l’un de ces entretiens auquel prit part madame Bonfils qu’elle songea en regardant ce petit cercueil. Lorsqu’elle alla le chercher ce jour-là, tandis que ses parents sombraient sous la table basse du salon après qu’ils aient fumé du crack de mauvaise qualité, elle fut incroyablement surprise par l’assise de ce chenapan, de cet enragé. Et cela ne la choqua pas le moins du monde. Bien au contraire. Lorsque le pédopsychiatre la prenant pour sa grand-mère s’entretint avec elle, il lui relata quelques propos de l’enfant l’inquiétant, son ambivalence déjà haute en couleur et son penchant pour le mal. Il utilisa des mots préservant l’intégrité de l’innocence de l’enfance, fit attention à ne pas effrayer cette pauvre grand-mère se cramponnant à son sac à main et se disant que la misère était décidément bien grande. Elle eut beau le rassurer, lui certifier qu’elle en prenait bien soin et que c’était sans nul doute qu’un passage, le médecin ne sembla guère convaincu et évita tout autre rendez-vous avec le garçon, certain qu’il avait en face de lui le mal incarné. Un gène indétrônable et vorace. Demandant son dû, criant famine et étant pressé d’exister.

 

 

Oui, Basil était bien le monstre que tous ces endeuillés redoutaient tant, mais ils étaient loin du compte. La famille pouvait remercier la faucheuse de l’avoir libérée de ce fardeau dont elle ne savait plus que faire. Libérée, oui. Lorsqu’on vit avec un petit trognon de la trempe de Basil, il faut savoir qu’on n’a aucune échappatoire, pas le moindre repos. Pas le plus petit répit. La moindre faiblesse est relevée et exploitée. La plus petite faille. Heureusement que ses géniteurs n’étaient pas des savants et ne brillaient que par un seul et unique neurone à eux deux. Leur statut et surtout leur QI, pour le moins limité et aléatoire, leur permettaient de vivre ces épreuves journalières sans trop en mesurer la gravité. Ils n’étaient point aptes, de par leur niveau zéro à réaliser vraiment la situation dans laquelle ils se voyaient être. Deux ratés au pays des Bisounours. Deux pointures, du toc et des tics en tous genres, ayant comme seul refuge et réconfort la drogue et l’alcool dont ils faisaient une consommation sans demi-mesures. Des cas comme on en fait plus, tétant le sein d’une société devant être bien malade, pour laisser vivre de pareils spécimens. C’est ce à quoi Basil songea à bien des reprises en les voyants se vautrer d’un canapé à l’autre. Il en eut tellement honte. Pas étonnant qu’il ait si mal tourné. Ça ne pouvait guère donner autre chose que ce qui pèse dans cette boîte à bobos et voilà bien la seule excuse à ses actions de petit criminel. À peine, vingt-cinq kilos tout brûlés et tellement de peur et d’effroi sur ces visages tentant de garder une image d’insouciance pouvant le pardonner de ses actes, mais n’en trouvant aucune. Tous, sauf madame Bonfils.

 

La folie rôdait tout autour des convives, elle renâclait tel un prédateur en chasse ces âmes en peine. Cela se sentait. C’est comme si elle leur avait donné rendez-vous, comme, si tous ces gens allaient avoir un rôle à jouer. Dans très peu de temps. Il y avait quelque chose en attente. Et ça pesait lourd. Tous le ressentaient sans pouvoir l’exprimer. Les regards suspicieux allaient bon train. Le pouvoir de Basil continuait sa besogne. C’était comme s’il y avait en cette cérémonie un invité-surprise. Une entité vagabonde. Comme si Basil n’était pas vraiment parti. Et ce n’était en tous les cas pas le chagrin qui pesait si lourd. S’ils avaient pu danser sur son ventre à ce pauvre petit, aucun présent dans cette salle ne s’en serait privé. Bien au contraire. Ils auraient invité frères et sœurs à le piétiner pour au moins être certains que Basil ne revoit jamais plus le ciel et la couleur des pâquerettes, mais continue à en manger leurs racines.

Ils voulaient bien faire semblant, mais il ne fallait pas leur demander plus.

 

Que cachait tout ce beau monde derrière leur pseudo-chagrin ? Pourquoi donnaient-ils tous, l’impression d’attendre un signal ? Mais le signal de quoi ou de qui ?

 

Madame Bonfils sortit de la pénombre à cet instant précis. Comme une réponse évidente. Alors que personne ne semblait la connaître. Son petit air de bonne ménagère ne pouvait dissimuler le vice qui l’habitait. Quelque chose en tout cas de pas très net, et d’intrigant. Que pouvait bien cacher cette petite vieille ? Elle qui fut toujours si polie lorsque les parents du monstre lui demandaient de le garder. Que pouvait donc bien dissimuler cette vilaine ? Et l’était-elle vraiment ?

 

Madame Bonfils n’était donc pas la douce mamie que l’on aurait imaginée préparant des confitures et des gâteaux. Elle devait cacher un terrible secret dans son placard, à moins que ce ne soit dans son congélateur, et voilà bien la raison qui poussa cette si gentille dame, à prendre sous son aile le turbulent, mais non moins attachant Basil.

 

À jouer ensemble ces deux-là, il y en a un apparemment qui s’est brûlé les ailes. Leur entente ne datait pas d’hier. Ce fut le coup de foudre immédiat entre ces deux schizos, et avant même que le garçon ne puisse s’exprimer. De son landau, Basil lui souriait à quelques semaines déjà.

Ils se reconnurent immédiatement. La même lumière brillait dans leur regard. Le même éclat. C’est donc tout naturellement que la fée Marguerite s’occupa de cet adorable démon. Ce qui arrangeait plutôt bien les parents démissionnaires et inaptes à élever un marmot. Après tout, la vie ne trouve-t-elle pas toujours son chemin ? Le destin, une logique toute poinçonnée ?

 

Cette union en était la preuve. Puisque Basil avait hérité des plus pitoyables loosers qu’il eut été possible d’être flanqué, il n’allait pas se gêner de prendre pour marraine de cœur la femme la plus démoniaque jamais répertoriée de toute la région, de tout le pays et au-delà des frontières. Mamie Bonfils allait veiller sur ce chérubin aux crocs aiguisés. Elle allait même se surprendre à déployer une fibre maternelle dont elle n’aurait jamais imaginé être pourvue. Une vraie révélation que l’arrivée de ce Basil dans sa vie déjà bien remplie. Une pure révolution. L’idylle pouvait dès lors commencer.

 

Oui, une vraie sainte, que cette vieille bique. Qu’elle ait été canonisée avant même d’être enterrée n’aurait pas été étonnant. Ces anciennes rombières sont coriaces. De vraies couennes de lard à l’état pur, tant elles se veulent solides et inusables. Mais plus que ses prouesses défiant la physique elle-même, il y avait ces desseins qu’un regard sombre et diabolique ne pouvait dissimuler et cacher. Quelques-uns l’ont reconnu au cours de son existence. Des nantis prêts à vendre leur âme au diable pour briller ne serait-ce qu’une fois dans leur foutue vie merdique. Et il y en a bien plus que l’on ne pourrait imaginer. Après, tout dépend toujours de ce qu’on va mettre dans le mot « merdique», car cela peut différer d’un individu à l’autre.

 

Pour madame Bonfils, ne pas lui apporter sa tisane aux plantes de montagne, un soir où les matchs du mondial battaient leur plein, fut fatal à son Bernard de mari. Lui qui l’avait chouchoutée et aimée. Du moins, c’est ce qu’il pensait avoir fait, mais en rendant l’âme, il a bien dû réaliser qu’il n’avait jamais été rien d’autre pour Marguerite qu’une serpillière. Un faire-valoir. Une décoration et un homme à tout faire utile, lorsque la chaudière du chauffage tombait en panne. Qui aurait bien pu soupçonner madame Bonfils d’un acte aussi barbare qu’un meurtre de sang-froid asséné à la hache, et pourtant, c’est ce qu’elle fit. Dans sa cave, et sans l’once d’une pitié, sans la plus petite reconnaissance, à l’égard de celui, l’ayant toujours mis à l’abri du besoin. Décidément, la vie des gens n’est jamais celle qu’on imagine. Le costume qui les harnache, pas exactement, celui que l’on penserait le mieux leur aller. Sous ses allures de bourge à la bouche en cœur se cachait un vrai killer, un vampire, une assoiffée de sang. Une belle garce surtout. Le pauvre bougre ne vit rien venir, et même, s’il entretint une relation de près de dix ans avec cette peau de vache, jamais sans doute, pensa-t-il finir sa course, éparpillé en pièces détachées dans le congélateur qu’il lui avait acheté pour leurs dix ans de mariage. Une occasion, certes, mais une occasion de marque notoire. Oui, personne n’est à l’abri d’un coup de lame gratuit et précis. Surtout au lendemain d’avoir touché le solde d’une assurance arrivée à échéance. Un bon petit pactole que madame Bonfils n’avait pas le moins du monde l’intention de partager avec qui que ce soit. Dérober un corps à la morgue ne fut pas la chose la plus difficile, pour maquiller la mort de son pauvre regretté mari mort, suite à un accident de voiture où son corps était méconnaissable. Il fallait bien une preuve de Bernard pour toucher cette prime, et le garder bien au frais était plus qu’un souhait, c’était un besoin. Elle avait besoin de le sentir dans la maison, comme s’il était encore vivant.

 

Mais cette gentille dame n’en était pas à son premier compagnon trucidé. Non. Elle avait même une certaine expérience dans le domaine. C’est donc tout naturellement que Basil allait s’intéresser à elle, à son œuvre, car le garçon l’adulait. Madame Bonfils était un Dieu pour Basil. Celle qui allait l’élever et non pas ces deux ratés qu’il se plaisait à déstabiliser à la moindre occasion. C’était si facile. Trop facile. Le garçon s’ennuyait aux côtés de ces deux nazes et il se demandait bien quel foutu destin l’attendait au sein d’une telle équipe. Ces deux débris lui flanquaient la honte. Lorsqu’ils sortaient en famille, cela leur arrivait de temps à autre entre deux cuites, Basil marchait des mètres devant eux pour qu’au moins personne ne fasse le lien entre lui et ses deux enflures. Au fil des petits délits et des malfaisances, Basil ne vit pas le temps défiler. Trop occupé à se perfectionner dans l’art de terrasser son prochain, d’approfondir le pouvoir des mots qui tuent et d'affûter ses crocs dans l’espoir de bientôt passer aux choses sérieuses…

 

 

 

 

 

Arriva le jour où il eut envie de franchir l’étape suivante. D’engager la vitesse supérieure comme il le dit lui-même. Il désirait ardemment se perfectionner dans l’art de la destruction, comme il excella dans le bac à sable, lorsque maman le lâchait au milieu des autres. Ils étaient de la pâture fraiche, des oisillons sans défense pour le fauve qu’il était, et il ne manqua jamais une occasion de mettre en pratique ses talents de Bad Boy. Qu’il s’agisse, du petit Régis et ses cartes collectors de manga jetées dans la bouche d’égout dont il fallut l’y extraire, le garçon ayant voulu repêcher son dû ; à la chiante Nadège et ses faux ongles qu’une mère pathétique s’amusait à lui fixer au bout des doigts, et que Basil ne put laisser impunément dessiner des formes dans le vide sans l’agacer. Il les lui cassa un par un et les lança sous la première voiture. Véhicule que Nadège ne put éviter lorsqu’elle voulut récupérer son bien le plus précieux. Le choc que son petit corps fit lorsqu’il heurta le véhicule lui procura un plaisir indescriptible. Une jubilation et une excitation d’aucun nom le tarabustèrent et semblèrent le galvaniser et lui donner l’impression d’être en apesanteur, tant cela le rendit heureux et en accord avec lui-même. Avec celui qu’il était au plus profond de son trognon.

 

C’est qu’il était doué ce petit. Basil était même une pointure dans son domaine. Il avait toutes les compétences nécessaires pour devenir une magnifique ordure. Un parfait criminel. Pas une de ces petites frappes de lopettes de banlieusard, non. Un vrai méchant, comme on les voit seulement dans les films. Et bien que ses propos soient choquants, il ne faudrait pas s’imaginer que des fêlées du bocal comme Basil sont rares. Peut-être, que si nous comptions ces ravagés du cerveau, ils seraient bien plus nombreux que ce que l’on aurait envisagé. Tout autour de nous et à tout instant, un de ces cinglés peut sévir, trucider ou mordre pour avoir été contrarié. Tous ces gens aux abois, sous psychotropes ou autres substances, n’hésitent guère à envoyer valdinguer le premier venu, pour un oui ou pour un non. Un regard ou un mot maladroit. Ce sont des bêtes déchaînées. Des êtres écorchés dans l’âme, la faille qui les habite se voulant béante. Une entaille si profonde que rien ni personne ne pourrait calmer la colère et la douleur qui les anime.

 

 

Oui, Basil était un vrai méchant, n’ayant aucune pitié et prêt à faire le mal en un âge, ou l’on imagine plutôt un enfant faire des châteaux de sable en place de cramer au brûleur à gaz les magnifiques cheveux bouclés de la petite voisine de palier. Bien sûr, il ne l’avait pas fait exprès. Il ne le faisait jamais exprès. Il est vrai qu’à cet âge-là, on expérimente et toutes les excuses du monde l’épargnèrent à chaque fois que des doutes se posaient sur lui ou qu’une suspicion effleurait le cerveau délirant d’un parent, se disant qu’aucun enfant, jamais, ne pouvait faire de telles choses, exprès.

 

Basil souffrit très jeune de cette non-reconnaissance. Il aurait voulu qu’on le félicite ou qu’on le craigne pour ses prouesses et non pas qu’on l’excuse, et cela aurait peut-être freiné ses ardeurs à se dépasser à chaque délit un peu plus. Recevoir la fessée était de loin, pas ce qui l’effrayait, bien au contraire. Comme il aurait souhaité avoir un père autoritaire qui tente de le mater, son enfance et son évolution n’auraient été que plus intéressantes et constructives. Plus rapides aussi. Les défis, plus palpitants et à la hauteur de sa vraie nature. En place de ça, Basil avait hérité comme pater d’un homme terne et dépressif qui, s’il fit bien des bêtises dans sa jeunesse, allant même, jusqu’à brûler des bagnoles du quartier, se résigna très vite à suivre l’autoroute de l’ennui. Et par là même, le chemin tout tracé de l’emmerde assurée. Basil fut très vite assez intelligent pour comprendre que les gens pour la plupart, s’emmouscaillaient dans leur petite vie ou en tous les cas, ne vivaient pas comme ils le souhaitaient au plus profond d’eux-mêmes. Ils ne vivaient pas la vie rêvée qu’ils s’étaient imaginée. Il était sidéré par ce manque de courage et de lâcheté lorsqu’il s’agissait de tenter d’atteindre leur rêve.

 

Cela, Basil le comprit très vite et fort de ce constat, il partait avec une bonne longueur d’avance sur la plupart de ses camarades du même âge, mais également sur les autres, les plus grands, et même les adultes l’entourant. Basil, savait que la plupart de ses pairs allaient devenir des papas comme le sien, s’emmerdant et s’enferrant dans une vie qu’ils n’aiment pas plus que çà, aussi s’affaira-t-il à rendre plus palpitante leur jeunesse, au moins était-ce déjà ça de gagner. Leurs plus beaux souvenirs, à n’en pas douter, qu’ils raconteront sans doute à leurs enfants une fois mariés en leur montrant leurs cicatrices.

 

Lorsqu’il regardait madame Bonfils, lorsque son regard se perdit dans le mauve laiteux de cette vieille dame, alors qu’il venait d’enfiler trois branches d’orties dans la culotte de Sébastien en frottant énergiquement ses parties génitales pour au moins ne pas manquer sa cible, il vit en elle le mentor et la mère tant espérée. Leur compérage fut donc la chose la plus simple et la plus naturelle qui soit. Une œillade complice, un petit conseil de la charmante dame lui suggérant de maintenir fermement les bras de sa victime le long du corps durant quelques minutes afin que les poils urticants de cette incroyable plante puissent déployer tout leur effet, et la fusion se figea entre ces deux êtres farouches et tenaces, comme liés par un pacte.

Cet acoquinement allait être fructueux. Depuis ce jour, Basil ne la quitta pour ainsi dire jamais plus, délaissant définitivement ses géniteurs.

Il aimait la rejoindre après l’école, échafauder des plans pour piéger tel ou tel gamin qu’il ne pouvait pas blairer. Il faut dire que Basil n’aimait personne, à part Albina, une petite immigrée des pays Balkans et dont ce petit con avait le béguin. Ce fut sa première erreur. Et madame Bonfils avait beau lui expliquer qu’un vrai tueur ne peut se permettre d’avoir de la sympathie pour qui que ce soit, il ne l’écoutait que d’une oreille et la désobéissance était bien la chose la plus intolérable pour cette vieille dame aux grands principes. Elle le punit plus d’une fois lorsqu’elle l’attrapait aux côtés d’Albina, le sourire aux lèvres et le regard brillant d’émotion. Et c’est tout naturellement qu’un beau jour, la belle jeune fille aux yeux d’ambre eut un malheureux accident en embrassant de trop près un camion de soda roulant à plein régime.


Si elle en réchappa de justesse, mais avec de lourdes séquelles, cela fit un électrochoc à Basil, se rendant compte par lui-même ce que le mot souffrance pouvait signifier. Et cette même émotion s’il voulait l’infliger aux autres, devait être personnellement ressentie en son petit intérieur. Une leçon de vie de tout killer qui se respecte. Morfler pour pouvoir encore mieux faire morfler.


Albina déménagea douze mois après son accident sans même dire adieu à son ami Basil. La colère qui gronda en lui fut une aubaine pour son mentor, y voyant là un tournant nécessaire pour la suite de son instruction. Un courroux fondamental pour l’évolution de son pygmalion de criminel.


Par moment, madame Bonfils se demandait bien ce qu’elle foutait avec ce larbin. Elle se trouvait même ridicule, voire pathétique. L’évincer de sa vie lui démangea et lui effleura l’esprit, en bien des occasions.


Elle aurait pu l’écraser comme un cafard si elle avait voulu. Qui aurait bien pu le réclamer ? Pas ses parents en tout cas. Eux ne devaient pas même se souvenir d’avoir conçu un moutard un jour, tant ils étaient envinés. Et ce, déjà tôt le matin jusqu’à très tard le soir. Il n’y avait qu’eux pouvant appeler un gamin de cette trempe, Basil. Et à y regarder de plus près cela l’étonna que le garçon fût-ce si mignon en comparaison à ses deux géniteurs. À moins qu’il y ait eu tromperie sur la marchandise, une erreur est si vite arrivée, un adultère, tellement facile à honorer. Ces deux nuls ne pouvaient avoir fait ça tout seuls, songeait madame Bonfils, lorsqu’elle les croisait dans la rue, dégoûtée par leur apparence on ne peut plus discutable. Elle prenait même cela pour de l’indécence, de laisser vivre pareille mocheté et infliger cela au reste du monde.

 

Ce ne fut pas l’envie qui lui manqua lorsque, borné, ce petit con lui tenait tête en la traitant de vieille chouette déplumée, pourtant elle continua à lui prodiguer ses conseils de serial killeuse et à y prendre même, un certain plaisir.

 

Le fait qu’elle n’ait jamais eu d’enfants y était sans doute pour quelque chose. Le tic-tac biologique ne l’ayant jamais démangé pour ce qui est de pondre un lardon, elle aimait cette idée de continuité. Former un héritier digne de ses talents pour perdurer ce qu’elle savait le mieux faire : tuer. Et nul besoin de lien du sang. Une simple passation de savoir. Un simple lien suffit pour ce faire.


Ce petit avait la trempe d’un vrai assassin et ce n’était pas donné à tout le monde, elle le savait bien. Elle n’ignorait pas que pour faire un bon criminel, un parfait assassin, il fallait être épris d’une profonde et indispensable soif de liberté. Libre au sens propre du terme. Et si elle se macqua avec de mornes individus, moches et empreints de naïveté navrante tout au long de sa vie pour pouvoir subvenir à ses besoins, madame Bonfils resta toujours libre. Sans doute est-ce ce qui attira le plus Basil tout comme les nombreux bourdons venus butiner ses pistils irrésistibles. Basil lui, était comme un de ces papillons s’écrasant la trompe contre l’ampoule suspendue d’un vieux cagibi. Un magnifique papillon de nuit n’éprouvant rien d’autre que du mépris envers ses congénères et étant capable, déjà à cet âge, de tuer s’il le faut pour rasséréner ses appétits. Que personne ne lui enlève la lumière Bonfils. Ce gourou du crime, cette sorcière des temps modernes, éliminant tout gêneur entravant sa route, détruisant sans vergogne les vies les mieux huilées avec même, une certaine jouissance.

 

Cette barge, cette petite vieille toute menue semblait tutoyer les anges. Une rombière n’ayant point à rougir face à un docteur Jeckyl et un mioche pouvant être fier de sa prestation au pays de l’étrange.


Basil était croyant. Il croyait aux extra-terrestres, du reste, lorsqu’il sentit les premières prémices d’une sensualité en devenir, il pensa que c’était là l’œuvre des petits hommes verts. Il était bien avancé de faire confiance à ces baveux. En tous les cas, ce n’était pas eux qui allaient le sauver de son statut de macchabée. Il pouvait bien rager dans son mètre carré de sapin, prêt à se faire dévorer par les vers et les cancrelats, aucune soucoupe à l’horizon ne semblait capable de le faire ressusciter.

C’est qu’il avait fait fort le petit. Il n’avait pas eu froid aux yeux ce freluquet. Il avait voulu dépasser le maître et voilà ou ça l’a mené…

Comme quoi il ne faut jamais vouloir devancer les limitations tant qu’on n’a pas son permis. Mais ce chiard ne pouvait pas le savoir. Après avoir usé ses deux vieux et martyrisé tout le quartier en peaufinant un plan d’avenir pour sa future vie d’adulte, Basil en redemandait encore et toujours plus.

Madame Bonfils était flattée quelque part, de cet engouement pour le vice, mais n’estimait pas encore le moment opportun pour son fils adoptif, de voler de ses propres ailes et d’entamer le grand saut. Il faut entendre par grand saut, le moment pour un petit criminel, d’entrer dans la légende et de frapper. De frapper fort. Sans hésiter de préférence et tout en sachant faire durer le plaisir.

 

Basil n’était pas d’accord avec elle. À douze ans, il se sentait prêt et aussi ferme que ses érections dont il n’était pas peu fier. Aussi petit physiquement restait-il pour son âge. Il venait de les fêter, c’était un onze mars, il faisait beau, presque trop chaud pour la saison, et tout était prêt pour le baptême du feu. Il s’était donné corps et âme pour ne pas décevoir son mentor. Il voulait la stupéfier, lui faire une si grande impression qu’elle ne s’en remettrait pas. Les animaux torturés et tués, ce fut plus ou moins bien durant toutes ces années, mais ça manquait sérieusement de consistance. Lui, ce qu’il voulait, c’était entendre des cris. Des cris d’humain, et non des couinements de porc, comme ce jour ou madame Bonfils l’amena aux abords d’une porcherie, non loin de chez elle ce qui l’arrangeait plutôt bien depuis le temps qu’elle subissait les odeurs de ces porcins. Elle lâcha Basil comme on lâche un pitbull. Mais en place de crocs et de muscles puissants, Basil avait le feu. Il fit griller toute cette cochonnaille sans le moindre remords ni la plus petite once de pitié pour ces pauvres bêtes. Le tintamarre qui en suivit, après qu’il eut vérifié que les portes sont bien fermées pour qu’au moins aucun de ces porcelets ne puisse en réchapper, n’atteignit pas plus que çà ce gamin à la dent dure tandis que tout le quartier fut ébranlé et horrifié par les cris de ces gorets agonisants.

Ni l’odeur de cochon brûlé ni même l’air dépité de l’éleveur laissant tomber son visage dans la paume de ses mains en pleurant ne l’ont ému plus que çà. Bien au contraire, il regarda les larmes de cet homme trapu et bourru couler le long de ses joues rosées, avec un certain malin plaisir. « Ce n’est pas tant ton acte lui-même qui fut le plus efficace même si c’était spectaculaire, mais la douleur engendrée qui se lit sur la figure de l’éleveur. En cela, tu réussis ton pari. Crois-moi, ce que tu viens de faire à cet homme est plus tranchant que n’importe quelle lame. Si tu veux vraiment faire du mal un jour, au-delà d’une mort brève, n’oublie jamais ce visage, Basil ! » lui souffla-t-elle à l’oreille tandis que le gamin, survolté et noir de suie comprenait enfin l’enseignement de cette démone.

Madame Bonfils lui fit signe de la rejoindre pour rentrer une fois la charpente du hangar s’effondrant comme un château de cartes sur les carcasses des bêtes. Et la vie continua.


La destruction était si facile. Faire du mal, un jeu d’enfant, la violence surprenant toujours là où on ne l’attend pas. Il suffisait d’une allumette comme il suffisait d’une hache finalement, pour semer la terreur tout autour de soi. Mais ce que ne comprit pas Basil, trop impétueux et impatient d’être grand, c’est que pour perdurer, il faut être discret lorsque l’on est un tueur. Cela, madame Bonfils l’avait saisi depuis belles lurettes. Elle avait toujours accompli ses crimes avec discrétion, et même, un certain flegme. À faire passer pour un enfant de cœur, Dexter.
Elle les laissait mûrir comme un fruit à l’arbre et ne se serait jamais aventurée de le cueillir avant qu’il soit pleinement mature. Empreint de précision, méticuleux et éprouvés à toute éventualité, ses projets étaient aussi solides que le béton dans lequel elle jeta un ex-mari et sa maîtresse, qu’elle avait tronçonnés en petits morceaux lors d’une crise de jalousie mémorable. Une crise, un tantinet exagérée au vu des sentiments qu’elle éprouva envers cet homme. En cela, la jalousie peut être discutable et disputée, car n’est-elle pas avant tout l’épée qui transperce notre amour-propre, notre égo démesuré ou non plus que l’infidélité à proprement parler qui nous blesse ?

 

Oui, madame Bonfils connaissait bien le métier. Elle pouvait rivaliser avec les plus grands de ce monde, même si elle travaillait toujours en solo et ne servait que ses propres intérêts. Si elle n’en fut pas plus riche, c’est qu’elle n’en avait jamais émis le besoin. Et puis, à trop faire papilloter ses précieux, on devient plus visible aux yeux de tous ces parvenus et ces envieux. Elle connaissait trop bien le genre humain pour l’avoir observé de long en large : ses travers, ses bassesses et sa loyauté si vite friable lorsqu’il les intérêts et le pouvoir demandent leur dû.

Elle ne tuait pas pour tuer, même si elle y prenait un malin plaisir. Elle tuait le plus souvent par nécessité. Un patron l’ayant contrariée ou humilié. Un homme l’ayant sifflé dans la rue. Un loubard la traitant de vieille acariâtre. Un miston passant devant elle au magasin. La liste était longue, mais tous ses meurtres furent calculés et peaufinés au détail prêt. Sans panique, sans la moindre exultation et le plus souvent maquillés en accidents si elle voulait pour ses maris, en toucher les émoluments.

 

 

Aussi, le pressant désir de passer au niveau supérieur était trop fort pour que Basil puisse l’accomplir sans encombre, mais surtout, sans attirer l’attention sur lui. Les poulets auraient eu vite fait le lien entre ce sale gosse et elle s’ils l’avaient questionné. Il devenait donc urgent de maîtriser ou d’éradiquer cette teigne de moucheron capable de tout faire foirer, car il était devenu incontrôlable depuis la fuite de sa petite copine et le trop plein d’hormones. Inconsolable serait le mot le plus juste pour expliquer son ressenti. À tel point que la vieille s’imaginait que Basil avait découvert le pot au rose. Il faut dire que le chauffard à qui elle avait graissé la patte pour qu’il fauche cette petite allumeuse ne semblait guère solide. Un regard de travers, même d’un enfant aurait suffi pour qu’il parle et elle savait les hasards de la vie assez téméraires pour être toujours là où on ne les attend pas.

 

Oui, cette crevette de Basil avait peut-être bel et bien deviné ce geste malencontreux et son cœur criait vengeance. Ou du moins, ce qu’il imaginait être de la vengeance, autant qu’il eût fantasmé avoir aimé Albina. Elle reconnaissait bien là un trait prononcé que le sexe de l’enfant ne pouvait réfuter. Cette manie de s’emporter avec fougue sans rien voir d’autre que le Graal était typiquement masculin, et ce, qu’il soit un garçon ou un homme.

 

Elle avait pu les observer, ces taureaux au zizi démesuré. Elle en avait bien profité aussi, n’étant en rien handicapée par ce genre de pulsion. Toute en retenue, Marguerite ne se souvenait pas de toute sa foutue vie, avoir laissé échapper un râle de satisfaction sous les gestes le plus souvent gourds et désintéressés, de ses nombreux amants. Mais elle aima les contempler, lorsqu’ils étaient essoufflés, après qu’elle ait eu le temps de compter les fleurs de la tapisserie et qu’ils accusent sur leur visage cet air nigaud qui leur seyait si bien après l’amour. Et Basil ne dérogeait pas à la règle. Il ne le savait peut-être pas encore, mais il sentait au fond de lui que la fée tronçonneuse en payant un sbire pour faucher son amoureuse, venait de lui priver ses premiers émois, et çà, il ne pouvait le lui pardonner. Madame Bonfis avait vu juste, cette raclure de morpion avait bien senti le vent tourner. Il n’était pas dupe. En plus d’avoir de grands yeux clairs faisant fondre les grands-mères, Basil se voyait flanqué d’un instinct extrêmement efficace pour son âge. Un précoce, ce petit, et pas des moindres. Et cela, madame Bonfils en était très consciente sans vraiment se sentir en danger.

 

Et l’entente commença à se désagréger de jour en jour, Basil, ne se privant jamais de lui jouer un mauvais tour au passage. Depuis qu’Albina s’était écrasé le nez contre ce camion et que la jeune fille ignorait Basil lorsqu’elle le croisait en ville, avançant au pas dans son tout nouveau fauteuil roulant, l’ambiance n’était plus au beau fixe, et les coups bas, monnaie courante. C’était plus fort que lui. Comme un virus, une maladie ou une tumeur le rongeant de l’intérieur. Il avait beau essayer de se contrôler, toutes ses pensées allaient vers un plan vengeant cette traitrise. Cette vieille bique devait payer, peu importe qu’elle ait été la plus grande tueuse de tous les temps. Elle ne lui faisait pas peur. La seule chose qui le contrariait dans cette affaire, c’était de se retrouver seul s’il arrivait à ses fins, car qu’y a-t-il de plus jubilatoire, que de battre son mentor.

Comme il se sentait chez elle comme à la maison, en la faisant disparaître, il se condamnait à vivre sans sa marraine adoptive, le rassurant et l’affectionnant pour ce qu’il est, et non ce qu’on voulait qu’il soit. Il n’y avait que cette vieille chouette capable de le reconnaître pour ses talents, il le savait, et c’est bien là le détail le plus gênant qui le faisait hésiter à passer à l’action. Dans ces yeux laiteux de petite grand-mère il existait vraiment et il lui en voulait d’autant plus d’être à ce point dépendant d’elle. Il n’ignorait pas qu’un vrai criminel n’avait besoin de personne pour exister et surtout pas d’une mamie gâteuse. Un dilemme permanent éclaboussant son bon sens, mais lui permettant de prendre son mal en patience. Même sans cette vengeance, le garçon aurait tôt fait de se pencher sur sa succession lui revenant de droit, estimait-il. Ce n’était que justice. Qu’une sélection naturelle. Cette vieille relique n’avait qu’à faire place au jeune. C’était même son devoir, mais lorsqu’on est assis sur un tel trône, on n’a guère envie de céder sa couronne. La vieille s’y accrochait comme un chien à son nonos. Et la manière dont elle minaudait dans ce funérarium, à glousser sous cape ne faisait que prouver ces dires. Aussi s’évertua-t-il à tout faire pour la rendre maboule. Pisser dans sa tisane qu’il lui préparait gentiment tel un bon petit garçon était son passe-temps favori et la vengeance la plus jubilatoire à ses yeux d’enfant. Mais il y eut d’autres actes plus barbares, plus dignes d’un criminel comme asperger de savon noir le parquet en espérant qu’elle se casse la nuque, mais toujours, cette vieille bique trouvait un moyen pour ne pas trébucher. Mettre de la colle ultra forte à son dentier si ça l’expédia aux urgences, cela ne lui enleva en rien son mordant et sans doute, fut-ce là la limite à ne pas franchir.

 

Au fil du temps, elle ne put dissimuler son agacement lorsque ce larbin lui répondait sans qu’elle ne puisse riposter ou trouver une parade à ses actes enfantins, tant ses propos se voyaient criants de vérité. Cela l’agaçait au plus haut point et il le savait. Mais par ces actes désespérés, Basil se rendit compte que ce n’était pas si simple de liquider quelqu’un. Il lui fallait la jouer fine, s’il voulait la surprendre, aussi, décida-t-il de prendre son temps et de bien réfléchir.

Madame Bonfils observait de ses yeux mauves ces gens affligés, tous ses rescapés de l’apocalypse, car, si le monstre était resté vivant, peut-être aurait-ce été eux dans cette boîte en sapin et non cet enfant.

 

S’ils savaient les pauvres bougres, songea-t-elle, en soufflant bruyamment dans un mouchoir rose brodé de ses mains. Pourtant, personne ne fit attention à elle, et c’est bien en cela que résidait la force de cette septuagénaire endiablée. Une force tranquille, qui, si elle fut plus tumultueuse lorsqu’elle avait la quarantaine et encore une taille de guêpe, ne l’avait jamais abandonné. La violence distillée dans cette cave lorsqu’elle dépeça son défunt mari en était la preuve. L’image de la petite vieille, le tarbouif trompetant avec fracas et cette scène d’horreur était un tel contraste que c’en était déconcertant. À se demander si c’était la même personne. Et nulle question ici de force physique. Les coups de lames lancés dans cette cave furent aussi cinglants que si c’était un bûcheron aguerrit qui les lui avait assénés. La force, et cela, Basil l’avait compris très vite, résidait principalement en soi. Pas dans une masse musculaire, une déferlante de biscoteaux dégringolant en cascade le long d’un géant sans cervelle. Même Basil avec son petit corps d’enfant était plus solide que tous ces gens réunis dans ce funérarium. Tous ces pleutres ayant tenu une place bien déterminée pour parfaire son bonheur et combler ses caprices. Son bien-être de petit criminel, cela va s’en dire.

Il avait si bien mené et organisé sa vie, qu’il n’y avait pas de place pour le hasard. Chacun des convives dans cette pièce avait eu un rôle à jouer dans l’évolution de ce cher petit. Comme s’ils lui avaient permis de grandir à chaque nouvelle épreuve ou ce qu’ils s’imaginaient en être une. Personne ne pouvait présumer à quel point, ils furent tous manipulés par cette tête d’ange. Son regard pourtant glacial ne permit à aucun d’eux d’échapper à ses desseins. Et le « final » mijoté qu’ils allaient lui permettre de réaliser pour coincer cette vieille folle de truande n’en était que plus méritoire, car tout ne s’arrêtait pas là.

 

Basil avait toujours eu une très haute estime de lui-même. Il s’interrogeait souvent sur le fait que la plupart des grands criminels aient été dotés d’un QI surdimensionné. Et en ce qui le concernait, personne ne s’en était aperçu. À aucun moment. Ni les profs, ni même son chef de scouts à qui il fit faire le plus monumental vol plané de tous les temps en vélomoteur. Oui, jamais personne n’imagina les desseins de cet enragé, de ce furibond prêt à tout pour mener à bien ses projets pour le moins audacieux et originaux. En fait, Basil ne dévoila pas tout son potentiel à la vieille. Ce morveux était bien plus malin qu’il ne voulait le laisser entendre. Un vrai petit génie. Et tandis qu’elle rangeait son mouchoir sans se douter le moins du monde de quoi que ce soit, les choses se mettaient en place, comme les pièces d’un puzzle.

 

Quelle petite enflure que ce Basil ! Quel génie ! Quel incroyable horloger du mal ajustant les rouages infernaux et réglant à la perfection les mécanismes diaboliques. Un artisan qui, s’il lui manquait encore l’expérience de la vie pour prétendre au panthéon des plus grands psychopathes, pouvait s’enorgueillir de détenir la palme du plus jeune manipulateur, à n’en pas douter.

 

Tandis que madame Bonfils remettait tranquillement en état sa chevelure retombante, les convives semblaient éponger leurs dernières larmes. Les regards suspicieux se jaugeaient et s’auscultaient de plus en plus. Un élan de méfiance s’installa comme si chacun attendait qu’un autre fasse ou dise quelque chose. Mais toujours aucune œillade sur la vieille dame au mouchoir rose. Basil devait attendre ce moment avec impatience. En fait, il avait tout misé sur cet instant comme si le temps devait s’arrêter là et se figer. Mais tous ces malheureux venus lui témoigner tant d’affliction allaient-ils tenir leur part du contrat dont ils ignoraient les aboutissants ? Pas sûr. Pas certain que toute cette racaille n’honore la mémoire de ce dégénéré et pour cela, peut-être aurait-il fallu que les gens présents dans cette salle ignorent ce qui avait conduit ce sale môme dans ce cercueil.

 

 

 

Tout était en place. Basil l’avait convoqué dans une cabane, en lisière de forêt. En fait, la même que celle où elle emprisonna son premier petit copain de fortune. Un ahuri de premier choix ayant vu en ce physique de maîtresse d’école la promesse de moments coquins et d’interdits les plus déroutants. Le pauvre bougre a vite déchanté ce jour-là. Il n’avait pas pu ressentir bien longtemps les sentiments pressants qui assaillaient les coutures de son slip kangourou. Marguerite prit très vite les choses en main. L’entreprenant et impétueux garçon qu’il était fut transformé en eunuque avant même qu’il n’ait eu le temps de réaliser dans quel traquenard cette cinglée l’avait mené. Elle en fit de la chair à saucisse et le fit disparaître sans que personne ne soit vraiment ému. Elle était toujours surprise de voir à quel point, les gens manquent si peu à leur soit dit proches et amis. Combien si peu de disparus sont recherchés par l’entourage. Oui, il y en eut des amants écorchés, des rivales décapitées ou des collègues de boulot hachés menu par ces mains expertes. Et tous, ayant vu comme dernière image cette minuscule pièce vétuste. Mais cela la ramenait bien loin dans le passé. À ses débuts. Lorsqu’elle était une tueuse encore un peu hésitante.

 

Madame Bonfils ne s’interrogea pas trop sur les raisons qui poussèrent le garçon à l’attirer dans son antre. Elle trouva cela plutôt drôle et cocasse. Elle releva son intelligence et ressentit même une certaine fierté quant à son talent de détective. Trouver cet endroit n’avait pas dû être une mince affaire pour le garçon, mais en fouillant les bons recoins de sa chambre, Basil put relever des liens entre les quelques photos que madame Bonfils n’avait pas pu faire disparaître et les quelques notes gribouillées ici et là. Il avait même dégotté une sorte de palmarès ou de top vingt des plus belles sensations de frissons éprouvés dans ce même lieu lorsqu’elle tuait ses victimes. Lequel où laquelle d’entre eux avait le plus crié sous son  bâillon ; avait le plus tremblé ou transpiré. Et lorsqu’elle repensa, tout en marchant, à ce petit carnet oublié dans ce vieux carton à chaussures qu’elle avait caché dans son armoire à habits, elle se dit qu’il lui fut bien plus facile d’ôter un souffle de vie que de déchirer un bout de papier glacé pour les plus précieux de ces clichés. Aussi, revint-elle en cet endroit, un brin nostalgique. Elle savait que ce petit démon lui tendrait un piège un jour ou l’autre et trouvait même cela touchant. Mais malheureusement pour lui, ne put s’empêcher de songer cette meurtrière, il manquait bien des kilomètres à son compteur de tueur pour ne pas négliger des détails cruciaux pour sa survie.

 

Il lui avait donné rendez-vous là en lui expliquant qu’il allait lui montrer qu’il était tout à fait capable d’élaborer un crime parfait, en lui décrivant quelques détails sur les sévices qu’il allait utiliser sur sa victime. La vieille avait tout de suite compris qui allait être la victime dans cette affaire, et bien qu’amusée par tant de naïveté, elle ne doutait pas une seconde que ce petit merdeux était capable de la buter. Elle n’ignorait pas qu’en allant à ce rendez-vous, dans cette cabane où elle tua si souvent et tant de gens, c’est elle qui risquait d’y passer cette fois-ci, et non une potentielle victime que Basil inventa dans la foulée. Il mentait tellement mal.

 

Avant d’ouvrir la porte grinçante du cabanon et d’y entrer, elle hésita un instant, sachant qu’un piège se refermerait sur elle et que c’était peut-être la dernière fois qu’elle voyait le ciel, aussi leva-t-elle son regard mauve vers la voûte céleste et l’admira-t-elle en inspirant profondément tout en avançant un pied à l’intérieur.

 

Elle n’eut le temps ni de constater les lieux, ni même de sentir la forte odeur de poix suppurant des vieilles planches. Basil lui enfila la tête dans un sac à ordures, sautant sur elle d’une chaise qu’il avait placée au bon endroit.  Il referma le sac enveloppant sa bobine, la fit tourner comme une toupie pour qu’elle soit étourdie et alors qu’elle reprenait ses esprits et tentait d’enlever le plastique de son visage, le souffle coupé, un coup de pelle d’une violence inouïe lui frappa la tête et la fit voler jusque sur un grand plastique recouvrant le sol. Basil avait pris garde à plastifier la pièce pour ne laisser aucune preuve, s’il s’avérait qu’on recherche cette punaise, mais cela l’aurait étonné. Cette vieille bique ne pouvait qu’être l’amie d’elle-même. Elle était plus seule que seule. Qui l’aurait demandée. Qui l’aurait recherchée ? Personne, et encore moins ses défunts amants qu’elle trucida à coups de lame. Personne n’aurait voulu de cette psychopathe dans ses relations. Personne sauf Basil. Et voilà qu’il la ficelait sur une chaise comme un saucisson, après l’avoir déshabillé et lui faire enfiler une vieille chemise de nuit qu’il emprunta à sa mère. Il se rua sur elle, arracha le sac plastique de sa figure en la griffant pour qu’elle ne meure pas d’étouffement. Elle crut sa dernière heure arrivée, poussa un râle en reprenant un peu d’oxygène dans une grande inspiration, toussa un long moment avant de retrouver son souffle. Elle le maudit, leva les bras en tentant une manœuvre d’évitement pour échapper à ce fauve, mais il la rattrapa et l’immobilisa du mieux qu’il le put. Il fallait faire durer le plaisir, c’était bien ce qu’elle lui avait enseigné.

Après qu’il lui démontra sa supériorité dans ce rapport de force, il lui ordonna de s’asseoir sur la chaise posée au milieu de la pièce, lui scotcha la bouche et lui défit son chignon d’un geste brusque. Cela faisait longtemps qu’il avait envie de la voir avec les cheveux détachés. Et ça valait la peine, cela la rendait encore plus vieille et ratatinée. Bien plus folle. Elle lui fit penser à une sorcière en panne de sortilège. Ça le fit sourire et jubiler. Il la regarda droit dans les yeux sans piper le moindre mot. Il était méticuleux et se dit qu’il devait faire un sans-faute, face à ces yeux d’expert.

Il fallait le voir, le petit monstre, transpirant à remettre en place du pied un coin de plastique soulevé par un courant qu’un interstice dans la paroi laissait passer. Un détail énervant et perturbant. Le seul bruit dans la nuit. Ça et leurs deux battements de cœur. L’œil de cette chouette effarouchée ne cillait pas. Elle était impassible et raide comme un piquet sur sa chaise. Elle avait mal à la tête et la vue un peu trouble, sa paupière enflant après ce combat, mais elle restait digne. De toute façon, il lui fallait juste encore un peu de temps pour que la situation tourne à son avantage… Enfin, elle l’espérait.

Tandis qu’il peaufinait les détails, qu’il comptait les récipients pour chaque membre qu’il allait scier, une étrange fatigue le gagna sans qu’il y prenne vraiment garde. Puis, voyant ses difficultés à se concentrer ne serait-ce que pour décrocher le couteau suspendu au mur après avoir enfilé des gants, il accusa un déséquilibre et dut s’asseoir, en ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Et si la vieille était réellement une sorcière, songea-t-il en éludant toute rationalité et en tentant de dissimuler son manque d’assurance.

« Un problème Basil ? » lui demanda Marguerite, d’un ton de vainqueur et le regard d’un chien fou. La vision de Basil devenait trouble, son équilibre le faisait trébucher. Il se tourna vers l’ombre de sa victime la menaçant du couteau avant de tomber à genoux devant elle, ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Elle ricana sous cape, avant d’exploser bruyamment et de rire comme une folle à lier, ses cheveux électriques lui mangeant le visage et ses joues bleutées lui rappelant la douleur des coups. Basil ne la vit jamais de si près. Son front touchait presque le sien lorsqu’il se releva péniblement en secouant les babines. Arrivée à la juste hauteur de son visage, les yeux dans les yeux, une lueur assombrit l’iris de madame Bonfils. Elle dodelina brusquement la tête en arrière de manière à lui asséner le coup de boule le plus mémorable jamais envoyé à un enfant de la part d’une petite vieille.

Le gamin fut projeté à l’autre bout de la pièce, sans connaissance tandis que Marguerite se jeta sur le sol et rampa vers un bout de métal trainant non loin d’elle, mais elle n’arrivait guère à aller de l’avant. Ses cheveux dans la bouche, il lui semblait suffoquer lorsque, haletant et gémissant d’effort, elle fit céder la cordelette que cette vermine lui avait mise tout autour de son corps en se contractant comme un ver à qui l’on avait coupé des anneaux. Ses mains restaient liées dans son dos. Son regard scanna Basil, encore inconscient. « Petit saligaud », l’injuria-t-elle, en cherchant des yeux le couteau qu’il avait dans les mains avant de valdinguer de l’autre côté de la pièce, mais elle ne parvenait à savoir si l’arme avait été catapultée ailleurs que sous son corps. Peut-être même était-il mort, la lame plantée dans sa poitrine. Elle se tourna péniblement de soixante degrés, crut voir une lame briller sous l’éclat d’une lampe à pétrole posée en équilibre sur la petite table. Elle s’avança en se balançant de droite à gauche, réussit à se soulever péniblement, tenta de s’emparer du bout de métal à deux reprises avant de retomber, épuisée. Elle reprit des forces, se souleva une troisième fois, frôla de l’index cette arme de substitution et au moment de la capturer entre ses doigts, une douleur dans l’épaule la fit hurler comme une damnée. Basil était accroché à son dos, tenant le couteau planté dans ce sac d’os. « Crève ! Vieille folle ! » L’injuria-t-il, en s’agrippant à Marguerite comme un cowboy à sa bête. Il fut surpris de ne pas la voir tomber. Il fut même gêné étant plus petit qu’elle et dut lâcher son arme lorsqu’elle l’éjecta en se tournant brusquement à deux reprises pour se débarrasser de ce parasite.

Basil tomba à ses pieds, elle lui asséna une gifle qui le fit s’envoler un peu plus loin, vint se placer en face de lui sans le quitter des yeux, sans un cri, sans même une crispation du visage, enleva cette lame de son épaule sous le regard horrifié et conquis de Basil, reculant contre la paroi de bois pour s’y coller. Il sentit proche la fin. Il en aurait pleuré de rage, mais il se contenta de baisser les yeux, de plus en plus fatigués.

La mamie n’y alla pas par quatre chemins.  Il lui fallait en finir au plus vite, et vu que ce cher chérubin avait déjà fait la moitié du boulot, il n’y avait plus qu’à. Elle s’empara d’un marteau, le souleva au-dessus du crâne du garçon avant de fendre l’air et de frapper avec frénésie à plusieurs reprises.

Basil ne sentit pas grand-chose et fut presque déçu de partir si gentiment. Ce fut comme un glissement dans l’inconscient. Comme s’il rejoignait le marchand de sable. Un doux rêve paisible. Un clignement de cils. Une douce berceuse murmurée à l’oreille. Quelle déception ! Quelle désillusion ! Lui qui subit la vie avec tant de violence, se voyait terriblement déçu par la douceur de la mort.

Après qu’il eut expiré son dernier souffle, madame Bonfils réfléchit comment elle allait le dépecer. Sa tendre chair n’étant rien à côté de la peau de T-Rex de certains molosses qu’elle buta, quelque chose, pourtant, la chiffonnait.

Après quelques hésitations, elle se reprit et décida de ne pas le découper. Même si quelque part, elle lui aurait rendu hommage en le faisant ainsi. À chaque coup de scie, Marguerite aurait eu un regard empli de tendresse à l’égard de son rejeton de désaxé. Elle l’aurait découpé avec amour. Dans les règles de l’art, et elle n’aurait pas éparpillé ses morceaux aux quatre points cardinaux. Elle l’aurait immergé dans un petit lac de montagne, ou il aurait nourri les poissons des mois durant, voire des années.

Mais heureusement pour Basil, son statut d’enfant sauva son corps de tous sévices. Madame Bonfils se contenta de simuler un accident en mettant le feu à cette bâtisse ayant vu passer presque tous ses amants. Finalement, ce n’était pas plus mal ainsi. La boucle était bouclée.

Que de souvenirs entre ses planches, et voilà que tout partait en fumée. Comme si c’était la fin d’une ère et le commencement d’une nouvelle. Marguerite soupira en regardant les flammes dévorer cette vieille cabane, si elle n’émit aucun regret, elle se dit que c’était elle qui aurait pu se consumer au lieu de Basil. Ce dernier, s’il ne sentit sans doute aucune souffrance lors de ce barbecue improvisé dont il était le morceau de choix, devait émettre quelques regrets, dont celui d’avoir été si bête. Son plan était pourtant si parfait, qu’il ne se douta de rien lorsqu’il alla chez madame Bonfils l’après-midi pour expliquer une fonction de son téléphone qu’elle ne comprenait pas. Trop vieille pour ces nouvelles technologies. Le soda qu’elle lui servit devait avoir un calmant efficace car en plus de manier parfaitement les objets tranchants elle maitrisait à la perfection les potions en tous genres. Elle concocta un antalgique à retardement redoutable ayant permis à cette vieille bique de prendre le dessus même si c’était moins une. Oui, Marguerite, même si elle avait encore une bosse au front et des douleurs à l’épaule, était fière d’avoir triomphé sur cette peste de Basil. Elle en ressentait une fierté ridicule lui léguant de bien étranges sensations et la poussant vers une sénilité en devenir.

 

 

 

 

 

 

 

Elle regarda descendre ce cercueil dans le trou. Resta passible et sans réaction lorsqu’il manqua de tomber abruptement, suite à une maladresse de l’un des croque-mitaines. Et tandis que chacun venait se recueillir sur la tombe se recouvrant de terre, Marguerite faisait quelques pas en arrière, certaine de ne jamais être démasquée.

Pourtant, Basil n’avait pas dit son dernier mot. Il avait tout prévu y compris ce qui était en train d’arriver. Il était dément et redoutable, des plus efficace. Ayant de très bonnes notions en informatique, il installa un portable dans le but de filmer ses exploits ou ce qui allait devenir sa bavure et le témoignage de son assassinat.

Dès que la porte grinça, le cellulaire s’actionna en même temps qu’un texto était envoyé à quelques personnes afin d’ouvrir un lien et de suivre en direct cet acte manqué. Ces gens triés sur le volet étaient tous présents à ses funérailles. Ils avaient ouvert ou non ce lien, mais tous le reçurent sans exception. Ils savaient donc qui avait tué ce larbin et en cela, c’était ingénieux, car la vengeance de ce dernier était entre leur main.

Basil avait misé lourd en les choisissant plutôt que le poste de police à qui il aurait pu tout aussi bien l’envoyer. Et il eut bien de la peine à trier les élus. Il faut dire qu’il n’était pas gâté. Le niveau n’était guère élevé dans son périmètre, mais il réussit avec succès cette prouesse numérique. C’était déjà ça. Tout avait fonctionné comme sur des roulettes. Pas un des élus ne manqua ce rendez-vous et chacun d’entre eux regarda jusqu’au bout, jusqu’à ce que le feu stoppe net le film pour au moins être certain que Basil était bien mort. Le suspense était à son comble. Basil devait s’arracher ses cheveux d’ange en observant la scène de son nuage.  

Qu’allaient-ils donc bien faire, tous ces fourbes et ces sournois ? Étaient-ils du côté de l’enfant ou de la petite vieille ? Voilà bien, deux images attendrissantes confrontées pour le coup en un moment solennel. Dont l’aboutissement ne pouvait être autre que la liberté ou la taule pour cette vieille bique. Une liberté que Basil savait primordiale pour elle. Et en cela, sa vengeance était plus redoutable que sa mise à mort. Il croisait sans doute les doigts, piétinant la troposphère en attendant le verdict.

Basil avait misé sur ces nuls et était convaincu qu’ils la dénonceraient. Qu’ils avaient un minimum de compassion si ce n’était à son égard, au moins à l’égard de l’innocence et de l’enfant qu’il représentait à leurs yeux ; que son statut de chérubin allait être en sa faveur comme il l’avait toujours été lors des insanités qu’il commit et qu’on excusa à chaque fois, l’air circonspect et confus. Le plus souvent déconcerté et abasourdis. Mais il était vivant, de chair et de sang, et un visage des plus avenants. Tandis que là, six pieds sous terre et cent vingt kilos de terre plus tard l’ensevelissant, les minois semblaient plus détendus que lorsqu’ils le sermonnaient, une goutte de sueur perlant de leur front de peur des représailles.

 

Ils se tournèrent vers madame Bonfils, un regard énigmatique et lointain la désignant comme ce que devait penser Basil, être la coupable. Un silence s’immisça dans le cimetière, comme une ode, un moment solennel empli de remerciements. Tous observèrent cette harpie avec crainte et respect. Ils la toisèrent quelques secondes, scellant à jamais le pacte les liant et les tenant au silence dans cette affaire, puis admirèrent le bleu du ciel et inspirèrent à plein poumon la belle journée qui s’annonçait, avant de quitter le cimetière, plus légers que jamais et détruisant pour toujours ce combat de titans qu’ils avaient tous dans leur ordinateur.

Basil ne pouvait s’en prendre qu’à lui. À force de calculer. À force de mesurer et de combiner, il en oublia de vivre, et ce fut et restera sans le moindre doute son plus grand regret à n’en pas douter.

 

 

 

 

 

 

 

 

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01/11/2017
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