T O U S D E S A N G E S

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Soixante-sex ans

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Soixante-sex ans

 

Nouvelle

 

Didier Leuenberger

 

 

Soixante-sex ans

 

On a regardé s’éteindre les néons jaunes fluorescents du bar, avons salué Paul, et sommes allés dans son van, une vieille bagnole qu’il avait acheminée par bateau jusqu’au Havre lorsqu’il décida de venir en Europe. Mon cowboy était bien lancé, moi ivre de bonheur et curieuse.

Il était doux, mais je ne pus m’empêcher de me rétracter brusquement lorsqu’il posa sa main contre ma joue en me disant que j’avais du charme. J’ai apprécié le choix des mots employés, même s’ils étaient dits dans un français tout ce qu’il y a de plus approximatif. De toute façon, il aurait pu me parler martien que je l’aurais compris. Car ce n’était pas les mots, le plus important, mais l’émotion avec laquelle le son de sa voix me parvenait.

À mon âge, s’il m’avait dit que j’étais belle, je ne l’aurais pas cru. Soixante-six ans, tu veux rire. Deux fois trente-trois. Un chiffre tout en rondeur, qui devrait amener douceur et calme. Sagesse et sérénité. Un âge auquel on semble ne plus rien attendre. Surtout pas l’amour ou ce qui y ressemble fortement ; mais l’amour a tellement de visages différents...

J’avais donc encore un peu de charme, et puisque les années n’avaient pas trop usé mes articulations, j’étais également restée très souple. Assez pour suivre cet homme dans son véhicule et le laisser me révéler ce que j’avais toujours cru sans la moindre saveur.

Inutile de dire que j’ai eu très peur, sans doute la plus grande peur de ma vie. Bien plus que lorsque je me décidai à tout plaquer pour aller vivre ailleurs, dans cette grande, dans cette immense contrée sauvage, ici dans le Kentucky. « T’es nerveuse ? » me demanda-t-il, en me déposant un baiser léger sur la tempe sans que je n’ose répondre. En baissant les yeux. « Y doit y avoir des toiles d’araignée, depuis le temps ! » lui dis-je, toute honteuse et sentant la chair de poule aiguiser tous mes sens. Les pores de ma peau s’ouvraient au désir et je ne pouvais rien faire pour arrêter çà. Ils me préparaient à accueillir les caresses de cet artiste tombé de nulle part, à la fête champêtre du village. Jusque dans mon abricot, les prémices d’un orgasme annoncé furent ressenties. J’étais déjà à lui, mon corps tout entier lui appartenait. Il pouvait faire de cette carcasse de sexagénaire tout ce qu’il voulait. C’était divin et douloureux à la fois. Cette attente, cette excitation incontrôlable et ces tétons pointant vers le coupable de toutes ces érections cutanées. J’étais ridicule et follement attendrissante en même temps.

 

Il releva mon museau de son index, plongea son regard de grand enfant dans le mien et m’emmena dans ce fabuleux voyage qu’est le langage des corps. Mon Dieu, jamais, oh grand jamais je n’avais ressenti cela. Jamais. Ma peau semblait me brûler sous ses caresses exquises et précises, ou alors était-ce un       rêve ? Mon intérieur, et tout ce qu’il devait être capable de me faire ressentir lors de moments comme celui-là, n’avaient été qu’une terre en friche transformée en désert. Voilà ce que j’étais devenue, un désert.

 

Et un désert ne reçoit pas de perles d’eau dans la figure sans une certaine appréhension. Avec effroi. Mais l’eau n’est-elle pas la vie ?

Bon Dieu, comment ai-je pu rester aussi endolorie toutes ces années durant ? Soixante-six ans, pour enfin découvrir la jouissance. Je peux le dire sans tabou. Oui, j’ai joui, et c’était divin. Il a fallu qu’un cow-boy tombé du ciel croise ma route pour que j’apprenne le sens véritable du mot « jouir ». Je n’y croyais plus. Je n’y pensais même plus du tout. Jouir, jouir, jouir... Quel beau mot, que celui-là. Je le laissai défiler dans ma tête jusqu’à en éprouver le tournis. Moi qui n’osa jamais effleurer de mon indexe ce clitoris endolori de peur d’ouvrir une porte de Pandor ; qui frissonnais lorsqu’un d’un geste furtif l’un de mes doigts audacieux tentait une approche, et voilà que, plongeant sa tête entre mes cuisses semi-ouvertes, sa moustache me chatouille et semble me brûler de plaisir. Sa langue, cette visiteuse et cette madame sans-gêne tournicotant autour de ce petit bouton dont je n’ai jamais vraiment osé m’acquitter, l’humidifia jusqu’à me rendre blême. Jusqu’à déclencher un jet de salive dans ma gorge et éprouver des frissons. Mais toujours les cuisses à moitié ouvertes, comme pour le freiner dans cette course folle ou je ne pouvais que perdre la tête. Ses mains posées sur mes genoux, il écarta mes cuisses d’un geste délicat. Un geste que je retins, sentant se rebeller en moi celle n’ayant jamais osé franchir les rives improbables de sensations merveilleuses.

Je me retins encore, jusqu’à ce que je m’accorde, sous les coups de langue incessants de ce faiseur de plaisir, le lâcher-prise. De cet artiste peignant là une œuvre magistrale et sans fausse note. Mon œuvre. L’œuvre de soixante-sex ans d’attente. L’aboutissement d’une vie tant négligée en sensualité que je ne pouvais qu’émettre des craintes et des reproches quant à ce malaise ressenti et à juste titre…

 

Ses lèvres effleuraient mon sexe sans que je ne puisse me rebeller à aucun moment. ses mains parcouraient mon ventre, ses doigts galopaient ce relief accidenté et discutable…

Le lâcher-prise, voilà un mot que je ne connaissais pas. Qui pour moi était le plus parfait inconnu, tant je dus me battre jusque-là, être forte et voilà que ce voyou des grands chemins me faisait rendre les armes.

Lorsque ses doigts eurent assaini mes dernières hésitations et qu’ils mirent à terre et en équerre mes deux guiboles, je sentis ce gredin effleurer de son instrument humide mon antre trempé me semblant avoir toujours été conçu pour de telles joutes. S’en était déconcertant. Presque choquant. Je pris peur, sentant ce sexe d’homme chercher un passage pour combler ma fente. J’étais pétrifiée, mais ne pouvais qu’accéder à ces tentatives et ces requêtes.

 

Je découvris ce corps d’homme avec la curiosité d’une adolescente en quête de sensualité. Son torse poilu, ses bras musclés mais pas trop, sa respiration, l’excitation et les râles me faisaient penser à un animal.

Et puis la chose me sauta à la figure comme un serpent surpris sous un rocher. Droit comme un I, fier et dur, doux en même temps, je mis mes doigts autour de cette sculpture, mes yeux de vieille, plus envieux que jamais. N’ayant jamais osé regarder la saucisse de mon vieux con bouffant les racines de pâquerettes depuis six mois à peine, et me voilà dans les bras de cet imposteur. De ce faiseur de trouble, bien décidé à me faire oublier cette misérable vie sexuelle dont j’étais l’héritière.

 

Ainsi donc le désir outrepasse le bienséant ou ce qu’on croit l’être. Avec mon mari et au fil du temps, je m’étais oubliée. J’avais perdu toute sensation et voilà qu’un Yankee et son chapeau en peau de vache, me faisaient flotter au-dessus de lui comme une plume.

 Mon vagin me semblait avoir disparu tout ce temps, comme gommé, ainsi que toute autre sensation liée à une quelconque volupté. On peut aisément imaginer l’ampleur d’une telle découverte lorsque cet homme caressa mon corps, cet objet que je ne croyais utile que pour le travail et pour vider les couilles de cet abruti de défunt conjoint – lorsqu’il le pouvait.

 

Un monde s’ouvrait à mes sens. Un nouveau monde. Ses doigts encensaient cet objet de désir jusqu’à me faire perdre la tête. Enivrée et emportée par ce tourbillon, dont le responsable était l’artiste, célébrant ce temple tel un fervent disciple. J’étais en nage, j’étais perdue, au bord de l’apoplexie tant ce fou me nourrissait de sensations déroutantes. J’avais l’impression d’être une fleur s’ouvrant au fur et à mesure des touchers. Chaque contact le plus infime laissait apparaître un nouveau pétale pour me transporter vers l'éclosion de la femme que j’ai toujours aspirée, mais que je n’ai jamais osé être jusqu’ici.

Oui, mon corps était peut-être un désert, mais qu’une pluie fine suffit à ramener à la vie.

Lorsqu’elle ressent cela, aucune femme n’a envie de le perdre ou de le lâcher, surtout pas une femme de mon âge.

 

Mais a-t-on encore droit à pareil plaisir lorsqu’on est une vieille peau ? N’est-ce pas indécent ? Était-ce légitime, sans en rougir davantage qu’à vingt ans ? Bah ! Au diable, toutes ces questions, tous ces préceptes et principes, toute cette éducation religieuse et familiale dont je fus la fragile victime. Pourquoi les vieux croûtons ne pourraient-ils pas jouir comme les jeunes, après tout ? C’est vrai, ça...

Si Jef ne m’a pas promis la lune, il est un soleil pour moi, un astre me réchauffant lorsque j’ai froid à moins que je ne doive parler ici de bougie, m’éclairant lorsqu’il fait trop sombre et me réconfortant lorsque le besoin s’en fait sentir. Jef est un magicien. Mon magicien.

 

Lorsque nous sortîmes de sa bagnole, encore ivres de caresses et quelque peu chancelants des derniers verres bus en vitesse, perlait de mes cheveux une sueur que je ne pouvais attendre de goûter à nouveau et la certitude qu’aucune vie ne vaut la peine d’être vécue sans avoir connu pareil moment d’extase.

 

 

 

 

Jef, c’est du miel. Mon miel. C’est un médicament contre la sénescence et la décrépitude. Un repousse-rides, ou alors sont-elles devenues moins dramatiques, dans ce lieu ou la vie et la mort, s’affrontent si souvent… Il me fait oublier nos vingt-trois ans d’écart, comme par magie. Juste en me souriant.

Un jour, alors que mon doux amant m’était revenu d’un voyage de quelques semaines, j’étais figée devant ce reflet, comme attirée, comme hypnotisée. J’ai… J’ai eu honte d’oser penser un instant que je pouvais être belle.

 

Voilà ce qui arrive lorsqu’on nous aime, car Jef, s’il ne me dit pas tous les jours qu’il m’adore, m’aime. C’est un passionné, et les passionnés sont rarement des êtres raisonnés et raisonnables. Il faut marcher derrière eux, dans leurs empruntes, les suivre ou non dans cette quête de l’absolu, car toute passion mène à cela, un jour ou l’autre. Elle dévore, ronge, grignote de l’intérieur. Impossible d’y échapper.

 

Jef a cette lueur au fond des yeux. Tapie au plus profond de son regard ambre, elle ne demande qu’à se manifester. Toute sa vie, semble-t-il, et pour le peu que j’en sais, c’est cette passion qui l’a mené par le bout du nez, sans se soucier du bonhomme. Et voilà que j’étais devenue sa raison d’être.

 

 

Je me sentais étonnamment gracieuse. Certainement encore habitée de ce drôle d’air, qu’on ne peut dissimuler après l’amour. Cette espèce de béatitude contemplative nous rendant quelque peu abruti.  Bon Dieu, si être abruti ne relevait que de cet état, il faudrait pouvoir s’en nourrir chaque jour et le cultiver. Le monde n’en serait que meilleur.

 

Je baissai la tête, doucement, ma nuque se dévoilant dans la douce lumière que la petite lampe orangée, posée sur la commode, diffusait. J’apposai ma joue sur la main de Jef, venu me rejoindre et massant mon épaule. Un vent de bien-être sembla m’emporter, je crus être capable de m’envoler. Un petit geste à nouveau. Anodin, à frôler le commun et pourtant, parce que c’est Jef qui me le prodiguait, il prenait une toute autre dimension. Comme quoi ce n’est pas en soit, ce que l’on fait, qui importe, mais bien qui le fait…

 

Je rougis, lorsqu’il me releva le museau afin de me forcer à me contempler dans la glace. Sans un mot, en silence. Seul le vent forcissant au dehors, et essayant de s’infiltrer dans les quelques interstices des parois de la maison se percevait. Sinon, nos respirations emplirent les lieux d’un léger ronronnement.

 

J’avais honte. Honte de m’être laissée aller ainsi avec cet homme. Honte de ressentir mes vieux os s’entrechoquer encore, après que nous eûmes fait vibrer nos corps tout entiers. J’étais presque choquée de constater avec quelle facilité j’accueillais ce piston et ce va-et-vient obsédant m’offrant d’intenses vibrations et m’invitant au délice. À épouser ces caresses enivrantes que ce faiseur de bonheur savait si bien me léguer ; et avec quelle envie je les implorais.

 

Dire que c’est cet homme qui m’a fait découvrir que ma bouche ne me servait pas qu’à avaler un bon repas et faire des bulles de savon… Jamais, je n’avais osé y penser avant. Y songer sereinement et sans le moindre dédain. Avec même, une envie de recommencer.

Tout comme j’ignorais la caresse d’une moustache allouée à notre temple, aussi émoustillante pour les sens.

 

Jef m’enveloppa dans ses bras, son torse plat et velu tout contre mon dos, son sexe entre mes fesses de vieille. Je sentis ce coquin grimper jusqu’au-delà de mes reins, et sa douce caresse, préparer un orgasme annoncé.

 

Je me suis retournée, l’ai embrassé. Il m’a posée sur la commode en venant se blottir entre mes cuisses. C’était merveilleux. J’étais une vraie midinette implorant cette queue à me baiser. À me faire vibrer, encore et encore, jusqu’à en oublier notre différence d’âge, et retrouver par ses gestes insistants une jeunesse que je croyais perdue à jamais. C’était sans compter sur le pouvoir de ces étreintes me rendant aussi folle que ces gamines de dix-huit ans s’acharnant sur les pénis de leur Boy Friend. J’étais impatiente de sentir sa semence envahir mon intérieur. Ressentir ce petit jet noyer toutes les turpitudes d’un esprit pollué à coups de remontrances et d’insolence. De doutes et de mésestime m’ayant tant et tant condamnée au suplice…

 

J’étais heureuse. Pleinement heureuse et vivante. Je suis heureuse. Attendant chaque jour mon petit copain comme une collégienne et parcourant son corps comme une pucelle, sans en avoir peur. Je suis une sexagénaire qui peut se targuer d’être la plus jeune fille du patelin du coin, de par ma toute fraîche expérience ayant éradiquer sans complexe toutes ces années d’ennui que j’ai pu vivre avec ce porc de défunt mari, n’ayant jamais baisé une femme autrement que comme une truie.

 

La revanche que mon corps prend sur ces années de somnolence et de frustrations est une aubaine que je prends comme le plus beau des miracle qu’aucune femme de mon âge ne vivra jamais.

  

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18/02/2018
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